‹ Zoé Chien-ChienChapitre 9 sur 68 · ATTENDUS · texte numérisé non relu

ATTENDUS

Eli regardant Claire, le magistrat ne put échapper à cette impression que tout lidmnie, si Plante et si Plantain qu'il soit, ressent à la vue de la grâce, de la jeunesse et do la beauté chez une femme.

Claire était reniarquahlenient jolie, avec ses longs yeux d'un noir profond sous ses cheveux abondants aux reflets bleuâtres, et la pâleur mate de son visage allangui par la douleur. Sa pauvre petite robe de deuil, si mesquine, dessinait, son corps mignon et ses formes délicates.

Elle avait l'air modeste et distingué; mais le regard brûlait d'une flamme intérieure que le moimli-e choc pouvait aviver, et ses sourcils, en rapprochant leur arc d'ébène, devaient devenir menaçants.

Pour le moment, elle avait quelque chose de doux et de désolé, sans emphase ni emportement, qui touchait.

Tout en elle disait :

— .le suis orpheline !

Et le poids de la vie pauvre, abandonnée, semblait liien lourd à ces jeunes et charmantes épaules peu propres à en supporter la charge, écrasante souvent même pour les liommes les plus forts.

Plante Plantain se prit à désirer qu'elle lut innocente, qu'elle le prouvât, hésitant à user avec elle de ces ruses qui amènent un prévenu à se com|)romettre, à s'accuser luimême, quand il ci'oit se délcndrc; à lui tendre ces pièges

invisibles, où l'on tombov sans s'en apercevoir et où l'on se brise pendant l'instruction.

— Mademoiselle, lui dit-il d'un ton poli et presque paternel, sans qu'il s'en doutât, dicté par l'iiomme au juge charmé; vous avez, sans doute, peu de renseignements à me donner en dehors de ceux que monsieur votre frère vient de m'exposer. Vous viviez ensemble, et vos impressions ont dû être les mêmes,

— Oui, monsieur, répondit doucement Claire, qui s'était assise en face du bureau derrière lequel siégeait son interrogateur, avec un mouvement de lassitude marquée ; je ne pourrais que vous confirmer que ce qu'il doit vous avoir dit... Cependant, je vivais avec ma mère, plus que lui... ne la quittant pas, pour ainsi dire, de la journée, tandis que René passait de longues heures au dehors, pour ses leçons, et ne rentrait guère qu'au moment des repas.

— Veuillez donc me dire ce que vous avez remarqué dans les derniers temps., si vous avez remarqué quelque chose.

Plante Plantain, convaincu que René avait inventé tout(j une fable pour égarer la justice et détourner les soupçons qui pesaient sur sa tête, souhaitait que la jeune fille n'appuyât pas les dires de son frère et ne montrât pas par là sa complicité avec lui.

INIais Claire lui rapporta aussitôt les mêmes observations sur le changement de caractère et d'allure de madame veuve Morisset, dans les derniers temps de sa vie, et cela on employant presque les mêmes termes dont s'était servi René !

— Allons ! soupira le juge, ils s'entendent, ils ont appris leur leçon ensemble et la répètent. C'est dommage !

Alors, sortant brusquement de cette demi-torpeur que la sympathie ou le magnétisme féminin de la beauté venait de lui inspirer momentanément, il se rappela que son avenir dépendait du succès de cette afiaire, delà taçon rapide dont il livrerait les coupables à la vindicte publique, et il rentra complètement dans son rôle, dans son métier.

Son ton, pour cela, n'en clevint pas moins doucere-ux et bienveillant, au contraire.

— Savez-vous quelque chose au sujet de l'inconnu que votre frère aurait rencontré, un soir, dans l'escalier, au moment où il rentrait ?

— Je ne sais que ce que mon frère m'en a dit. Moi, je ne l'ai pas vu. J'étais sortie ce jour -là, et je ne suis rentrée qu'après René.

— Est-ce que vous sortiez ainsi souvent le soir, seule ?

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— Oh! non ! pi'es(iuo jamais. Ma mère, se sentant nn lieu fatijTfnêe, nw dit-elle, me pria de sortir à sa place pour reporter do l'onvi'age au majj;asin de la Rose (for, pour lequel nous travaillions. C'était la iireniicrc lois (lue eelam'arrivait sausèlre accompajjinée, tout au moins par mon Irére.

— Vous n'étiez donc pas sortie pour aller aux iirovisioiis du diner, coninio le [irétiMul voire i'rère.

— Non, monsieur, il se sera trompé...

— Ils se coupent ! pensa le juge,

— Combien êtes-vous restée de temps dehors ?

— Trt)is quarts d'heure, je pense.

— Et c'est depuis la mort de madame Morissct ipie votre frère vous a parlé de cette rencontre ? continua le juge de l'air le plus naturel.

— Oui, nionsiour: c'est même seulement depuis l'enquèio laite par le conimissaire de police et la révélation, pour nous, du crime dont maman a été victime, ajouta Claire en retenant une larme qui brillait sous ses longs cils.

— Parbleu! se dit Plante. Avant, il n'avait pas besoin d'inventer cette rencontre.

11 feuilleta un instant le rapport du commissaire où se trouvait signalée l'hésitation de la jeune fille, lorsqu'on lui avait demandé si elle n'avait rien eniendu; puis, lixant, autant que son strabisme le lui permettait, ses yeux ronds sur mademoiselle Morisset, il lui dit tout à coup :

— Il paraît que vous avez entendu quelque bruit, cotte nuit-là, dans la chambre de madame votre mère '.

— Moi, monsieur? fit Claire surprise.

— Du moins, c'est ce que vient de me dire votre frère.

— Cela m'étonne, car je ne me rappelle pas lui en avoir jtarlé..., répondit la jeune fille en l'cgardant à son toui- le juge d'instruction avec une expression de surprise si sincère et d'interrogation si candide, qu'il en fut presque troublé, et ressentit comme un vague remords de ce \)G\\{. mensonge si fréquemment employé en iiareil cas, ei qui consiste à faire croire à un accusé, ou à un témoin dont on se défie, que son co-accusé ou tel autre témoin a révélé un certain fait, pour en amener, en eft'et, la révélation.

Néanmoins, Claire était tombée dans le piège. Sa réponse ne niait pas qu'elle eût entendu quelque chose, mais seulement qu'elle en eût parlé à son frère.

— Ainsi, mademoiselle, reprit-il vivement, pour ne point répondre à son interrogation muette, veuillez me dire ce que vous avez entendu.

Claire hésita encore une seconde environ, puis ajouta doucement :

— O'ost que cola est si vague, et Que je suis si peu certaine que ce ne soit pas un rêve...

— Ail ! fit le juge. Peu importe, A nous deux, nous essaierons de nous en rendre compte.

— Je dois vous dire, monsieur, que, ce soir-là, ja fus prise d'une sonuiolence profonde et qui ne m'était pas liahituelle.

— Bon ! riiisloire du narcotique qui revient, pensa le juge. Allons, ils se valent tous les deux !

— Presque au sortir de table, je dus m'endormir; je ne me rappelle môme pas m'ètre couchée, mais cela doit être, l»uisque je me suis réveillée, le lendemain matin, dans mon lit, Comme d'ordinaire...

— Kt 11 quoi attribuez- vous cette somnolence extraordinaire ?

— Je n'en sais trop rien. Nous avions diné plus tard que d'habitude. Quand j'étais rentrée de ma course, le repas n'était pas prêt. J'ai aidé maman... Ce sera peut-être l'odeur du charbon, à la suite de cette course que j'avais faite ti^ès rapidement, ou la fatigue, ou une mauvaise disposition, ou d'avoir mangé après notre heure...

— Ou un narcotique, insinua doucement M. Plantain.

— Un narcotique... répéta la jeune fille. En effet, on l'aurait dit... mais c'est impossible... nous avons mangé tous les trois ensemble... et vous comprenez bien...

— Oui, oui, fît le juge, c'est invraisemblable, je le reconnais.

Il sourit légèrement.

— Très forte ! cette petite fille, avec ses airs innocents, ajouta-t-il pour lui-même. — Le frère, qui sait la chimie, déclare qu'il a été endormi artificiellement; la sœur, qui n'y doit rien connaître, fait l'étonnée et n'en parle pas.

— Enfin, reprit-il à haute voix, vous voilà couchée, votre chambre est près de celle de votre mère, et, au milieu de votre sommeil, vous entendez...

— C'est cela, monsieur; vers le milieu de la nuit, il m'a semblé qu'on marchait dans la chambre de maman...

— Ah ! ah ! Et cela vous a étonnée ?

— Peu. Maman était sujette aux insomnies, et souvent même elle prenait un p(!u d'opium pour se faire dormir.

— Vraiment ! s'écria M. Plantain en dressant l'oreille.

— Et qui le lui donnait cet opium ?

— Mon frère.

— 11 en avait donc ?

— Oui, monsieur. Il s'occupe de chimie, et il a diverses substances pour ses travaux.

60 y.Ok CllIKN-ClIIEN

— 11 ados pois(Mis ?

Claire iivssaillit (>t s'arrêta, coniprenaiil insiinclivemcnt qu'elle était uuitriRlenle.

-- Non, monsieur, reprit-elle, ce ne sont pas des poisons, mais des produits chimiques...

Le juge baissa la tète pour cacher son expression de trionq)he.

— Je vais faire faire une perquisition, se dit-il. N'insislons pas, je la mettrais sur ses jifardes. Doue, continua-t-il rapidement pour ne pas lui doniiei- le temps de la rédcxion, madame votre mère [irenait iiarlois de l'opium dans le but de s'eudoi'mir. fin avait-elle pris ce soir-là ?

— Certainement non. C'est René qui lui pré[»aralt sa dose, et je suis sfirecpi'il ne l'a pas l'ait.

— Et vous n'avez entendu que marcher?

— Il m'a bien semblé aussi qu'un murmure de voix, mais très bas, très conlus, venait jusqu'à moi.

— Et cela ne vous a pas préoccupée, inquiétée? Vous ne vous êtes pas levée pour savoir ce que c'était, aumilieu de la nuit?

— J'avais la tête si lourde, je sentais un tel besoin de dormir, que je n'en ai pas eu la force, ni même l'intention, pour ainsi dire... Du reste, je ne suis pas très sûre que je fusse éveillée... Je rêvais peut-être... C'est pour cela que je n'en ai point parlé...

— C'était peut-être votre frère qui causait avec &a mère.

— Oh ! non ! répondit vivement Claire.

— Pourquoi cela ?

— 11 n'entrait jamais chez maman, la nuit. p]t il me l'aurait dit, le lendemain. D'ailleurs, lît-elle d'une voix émue, si lui ou moi nous étions euti'és chez maman, l'assassinat n'eût pu se commettre. Nous l'aurions défendue ! Ah ! voyez-vous, monsieur, je me suis bien reproché, depuis, ce lourd sommeil. Je me le suis reproché comme un crime. Si je m'étais levée... Mais je n'ai pas pu... j'étais dans une torpeur... Pauvre maman !

Claire porta son mouchoir à sa figure pour cacher ses larmes, et se tut.

On voyait sa respiration soulever son corsage.

En ce moment la porte s'ouvrit, et un agent de la préfecture remit une lourde enveloppe cachetée au juge.

— Qu'est-ce ? fit-il à demi-voix.

— Les renseignements attendus d'Angers et du ministère de la guerre.

— Bien, reprit Plante Plantain avec empressement. L'agent se retira, et le juge, brisant l'enveloppe, parcourut les pièces, puis les relut deux fois.

ZOK CHIEN-CHIEN 61

Son vifiage exprimait la plus vive SLii'pri.<o, passant de l'étonnement à la stupeur, puis à l'indignatlun.

— OIi ! murmura-t-il enfin. Je n'ai jamais rien vu d'aussi extraordinaire. Plus de doute ! Les malheureux !

Il redressa la tête et enveloppa la jeune fllle d'un regard tellement sévère, qu'elle eût trémi, si elle l'eût vu ; mais elle n'avait point bougé, et pleurait silencieusement, le visage caché dans son mouchoir.

Le juge sonna.

L'Iiuissier entra

— Introduisez le témoin René Morisset, dit M. Plantain d'une voix brève.

L'huissier allait se retirer.

— Attendez, ajouta le juge.

Et il lui donna un ordre à voix basse.

— Bien, rti l'huissier, immédiatement !

Il introduisit René, et disparut aussitôt.

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