‹ Zoé Chien-ChienChapitre 12 sur 68 · LE RENDEZ-VOUS · texte numérisé non relu

LE RENDEZ-VOUS

Cette lettre, ou plutôt ce billet, ne contenait que quelques lignes d'une écriture Hne et ferme à la fois, et n'avait \umr toute signature que deux initiales.

Voici ce qu'il disait :

<i J'ai dû partir pour la campagne, mais je m'arrangerai pour passer la journée de dimanche à Paris.

» Venez, entre neuf et dix heures du soir, je vous attendrai. — Frappez trois coups légers à la petite porte du jardin.

Pendant qu'il lisait ce billet laconique, le trouble et l'émotion de René étaient extrêmes. Ses mains tremblaient, la surprise, la joie, puis l'inquiétude, se succédaient sur son visage mobile.

— Est-ce possible ? murmurait-il : qu'est-ce que cela signifie ? Oh ! oui ! j'irai.

On était au mercredi. Il y avait donc quatre jotirs d'attente.

Il remit la lettre sous son oreiller, comme une chose précieuse dont on craint de se séparer, et, n'osant rester debout et fatiguer son imagination par la marche ou tout autre mouvement physique de peur de troubler le repos de Claire, il se coucha, et ne put fermer l'œil de la nuit.

Le jour le retrouva éveillé, tenant dans sa main cette lettre mystérieuse qu'il essayait de relire h la pâle lueur

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encore indécise du malin, en pesant cliaque mot, et pour ainsi dire cIkkiuc virgule.

Mais la réaliié, le l'ait présent, ne tardèrent pas k ]c repi'(Muir<\

Il lallait as'ii"; les soixante et quelques francs qui leur l't'staient, ne pouvaient durer lonjïtemps.

Dans quatorze jours, maintenant, il faudrait j)ayer mie nouvelle quinzaine de; loyer, ou se trouver sur le jiavé.

IjC besoin de fïagner n'importe quoi, à tout prix, talonnait les (H'iiludins, suspiMKlu sur hîur tète comme une menace liicn autrement red()ntal)]e que la classiqneépéc do Damoclès.

René courut s'adresser à un bureau de idacement, prêt et résolu ;\ tout: à se faire homme de peine, ^•ar(;on de ma<i'asin; nejuficant aucnne posilion humiliante ou trop ])énible qui lui permettrait do j^a^ner le morceau de pain jiécessaire à sa vie et à celle de Claire.

Là, il dut d'abord payer pour son inscription, puis on lui donna deux ou trois adresses.

I! s'y rendit.

Les positions étaient prises depuis huit jours, ou n'avaient jamais existé que dans l'imagination et sur les registres du placier.

11 revint au bureau de placement.

On lui dit de repasser chaque jour ; que, certainement, on aurait un poste quelconque à lui indiquer avant peu, et il retourna au misérable garni où Tattendait sa sœur.

En plein midi, et moins fatigué que la veille, il le trouva encore plus laid, et, dans l'escalier, il rencontra des figures d'hommes et de femmes qui lui donnèrent beaucoup ;\ penser, et lui tirent monter la rougeur au front.

Claire le reçut assez troublée.

Après le départ de son trère, dans une chambre voisine, ;\ peine sépai^ée par une cloison, elle avait entendu une disi)ute ignoble dont les termes inconnus d'elle étaient pourtant si nets et si caractéristiques qu'elle avait compris quel genre de femmes habitaient ce bouge.

René, indigné, voulait d'abord s'enfuir avec sa sœur loin de ce taudis cynique, chercher un autre refuge ailleurs, n'importe où; mais la pauvreté était là.

Ils avaient payé quinze jours d'avance. Ils ne pouvaient perdre cet argent.

— Dès que j'aurai une place quelconque, nous quitterons cet immonde taudis, dit-il- enlin à sa sœur. D'ici là, je ne te laisserai pas seule, et tu ne sortiras point.

Hélas! c'était impossible. La misère ne permet ni ces précautions, ni ces délicatesses.

René devait chaque jour sortir pour aller au bureau de placement; Claire devait aller et venir pour leur maigres approvisionnements.

Leurs moyens leur interdisaient jusqu'à la possibilité de manger dehors. Ce n'est que dans l'intimité, à Tabci des regards indiscrets et moqueurs, ou malveillants, que l'on peut pousser les privations jusqu'à une certaine limite.

Claire avait voulu, d'abord, se faire inscrire aussi à un bureau de placement.

René s'y était opposé.

— Non, disait-il, tu es trop jeune et trop jolie. Tu ne dois pas me quitter, et tu ne peux accepter une position au hasard. Quand je serai placé, moi, je m'occuperai de chercher quelque chose de possible pour toi. En attendant tu tiendras mon ménage, avait-il ajouté en souriant ; tu feras comme si tu étais ma petite femme.

Claire avait donc acheté pour quelques sous un de ces réchauds en terre sur lesquels les pauvres cuisent le maigre plat qui constitue leur repas.

Quelquefois, pour économiser le charbon, elle allait prendre dans une gargotte voisine une portion à 30 centimes, qu'ils se partageaient.

De la sorte, ils parvenaient à ne pas mourir de faim, moyennant une somme de 15 sous par jour, l'un dans l'autre.

Mais, pour cela, Claire devait sortir, aller, venir, se montrer dans le quartier.

Sa jeunesse et sa beauté la signalaient à tous, ainsi que son air distingué, timide, comme il faut, qui faisait tache dans ce milieu.

Souvent, on l'accostait en pleine rue, en lui jetant au visagequelque galanterie grossière sous laquelle elle rougissait.

En regagnant sa chambre et celle de son frère, elle rencontrait dans l'escalier des hommes qui l'interpellaient, qui allaient même parfois jusqu'à vouloir lui prendre la taille.

Les femmes de céans la regardaient d'un mauvais œil, prêtes à l'insulte.

Claire efiàrée, retenant ses larmes, n'osait rien dire à son frère, de peur de le pousser à quelque violence, ou à quelque coup de tête, qui les eût jetés dans la rue, se disant qu'elle pouvait se défendre toute seule, que, la (piinzaine finie, ils chercheraient un abri moins ignoble.

Cependant, le samedi, étant sortie à la brune pour acheter une chandelle, elle fut accostée par un homme qui ne se rebuta point de son accueil indigné, qui la suivit quand même et la poursuivit résolument.

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11 étaii jouiH' ciiciH'c; et iiaraissait, h moilic ivre.

l*:ilVayéè, elle iraversala rue en courant, et se précipita dans ri'uMcl sonilire, où le gaz n'otail pas encor'C allumé.

Cet indiviilu y entra deri'ière elle on ricanant.

Elle monta comme une Iblle les trois étages (jui la ramenaient pros (lo René, ouvrit violemment la porte, la reteima «M loniba haloiantc sur une chaise, le rouge au tront, des larmes plein ses grands yeux noirs.

— Qu'as-tu donc, ma chérie ? (pic t'cst-il arrivé ? s'écria René, en lui prenant les mains, et très ému de l'émotion qu'il lui voyait.

— Rien... halltuiia Claire on s'cU'orçant do sourii'e,Jc suis une sotte... un homme... j'ai cru qu'il me suivait, voilà tout.

— Tin homme t'a, suivie ! s'écria René palissant, 11 t'a insultée, n'est-ce pas ?

Claire n'eut pas le temps de répondre.

On frappait iï la porte, en disant :

— Mam'zelle ! Eli ! niam'zcUe ! c'est moi... ouvrez donc ! René s'élança vers la porte, l'ouvrit et se trouva en lace

d'un individu qui, le cigare à la bouche, le chapeau sur l'oreille, le regard allumé et la face brutalement souriante, recula en apercevant un homme au lieu do la femme qu'il convoitait.

Claire le reconnut au premier regard poussa un cri, et se rejeta au fond de la pièce.

— Que voulez- vous ? dit René.

— Oh ! bon ! rien... La place est occupée. Je repasserai. Et il ricana.

René avait tout compris.

Il devint blême, saisit l'individu à la gorge avec une rage froide.

Il y eut une citurte lutte.

René, bien (piejeune et. délicat, avait ses forces centuplées par la fureur et l'indignation ; il repoussa son adversaire qui alla rouler jusqu'à l'étage inférieur.

Il se releva meurtri, écumant, voulut crier, mais René descendait sur lui, l'air tellement résolu et farouche, que le coureur de bonne aventure eut peur et s'enfuit boitant et marmottant :

— C'est bien. Vous entendrez parler de moi. C'est un guetapens... je me plaindrai à la police...

Quelques mots obcènes terminèrent ses menaces, qui se perdirent dans l'éloignement.

Quand il remonta près de sa sœur, René ne dit pas un mot. Il se promenait avec agitation, les yeux baissés.

— Roué, lui dit-elle, est-ce que tu m'en veux ? Ce n'est pas de ma faute.

— Pauvre chérie ! s'écria-t-il en la pressant brusquement dans ses bras et en l'embrassant avec force.

Alors elle pleura et lui raconta ce qu'il lui arrivait chaque fois qu'elle sortait.

— Oui, fit René, j'aurais dû le prévoir; moi seul suis coupable. Cela n'arrivera plus... jusqu'à ce que nuus puissions quitter cette maison maudite.

— Mais, qui fera les commissions indispensables ?

— Moi !

— Pauvre frère ! murmura Claire.

On était au samedi.

Le lendemain, en effet, René alla chercher leur unique portion à la gargotte, acheta lui-même leur pain, rit ce que fait une femme de ménage.

Cela lui coûtait bien un peu. Il n'y était pas habitué. Et cela paraissait drôle de voir ce jeune homme vêtu en monsieur, qui portait des plats, ou des œufs, ou du pain, dans les mains.

Claire en souffrait pour lui, et n'osait rien dire ipourtant, comprenant son dévouement et combien il était nécessaire, si elle voulait éviter de nouvelles scènes semblables à celle qui l'avait tant bouleversée la veille, ou plus graves encore.

Leur unique repas, ce jour-là, fut plus triste peut-être que d'habitude.

Il faisait un soleil éclatant au dehors.

Ils entendaient la foule endimanchée et joyeuse qui remontait ou descendait la rue pour montrer ses beaux vêtements, respirer un peu d'air vif, courir à ses plaisirs, jouir de la vie, dans un jour où les travailleurs s'appartiennent et appartiennent à leur lamillo.

Eux, les orphelins, ils restaient-là, dans cette atmosphère humide et moisie, sans soleil et presque sans lumière, car leur garni était au nord, et il y a de vieilles maisons lépreuses, où rien de ce qui est lumière, joie, santé, ne peut pénétrer.

Vers les sept heures du soir, René qui n'avait pu cacher son agitation de la journée, au fur et à mesure qu'il ai)prochait du moment du rendez-vous, dit a sa sœur :

— Il faudra, ce soir, que je te laisse seule, une heure ou deux.

Claire tressaillit,

— Ah ! tu sors ? rit-elle, inquiète et attristée.

— Oui, ma petite Claire... Je ne puis faire autrement... mais je ne serai pas longtemps. Tu te renfermeras à clef,

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et tu éteiiuh'as iiiènio la lunii^ro, [nmv plus do lUMulonce et do sûreté, aliii (jifon croie (m'il n'y a i)ei'S()niie.

— Tu ne peux pas nie dire où tu vas ? demaiida-t-elle doucement.

— Si et noi\. -le vais près d'ici... rue d'Enfer... Ta sais, cette belle propriété avec un grand jardin, non loin de notre ancien logement.

— Où il y a de si beaux arbres ? Tu y d(»nnais aussi une leçon par semaine h un enfant ..

— Oui. C'est h\ que je vais. On m'y attend, un rendezvous...

Claire le regardait étonnée.

11 parlait avec end)arras, la voix émue.

— INe m'interroge pas, ma chérie, poursuivit-il ; je ne pourrais te répondre a i)réseni. J'ignore moi-même ce qu'on me veut. C'est peut-être un grand bonheur, je me sens plein d'espoir... A mon retour...

!1 hésita, lui prit les deux mains, la regarda un instant :

— A mon retour, je te dirai tout... tout ce (\i\e je saurai...

— Va donc, lui dit-elle, mais reviens vite, je t'en i)rie. J'ai un peu i)eur toute seule, dans cette aflreuse maison...

René lui tit mille recommandations, lui jura de revenir vite, mais il ne tenait pas en place, et bien qu'il ne tut que huit heures, que le rendez-vous fût pour neuf heures, il s'apprêta à partir.

— Bonne chance ! lui dit Claire ; rapporte un peu de bonheur.

Ils s'embrassèrent longuement avec une sorte de passion, comme s'ils ne devaient plus se revoir, puis il sortit sur le palier.

Là, il attendit qu'elle eût fermé en dedans sa porte à clef, lui cria encore :

— A revoir ! au travers de la serrure, puis il s'éloigna préeii)itamment, et sortit de la maison un peu rassuré.

A huit heures et demie, il faisait les cent pas, rue d'Enfer, le long d'un grand mur qui bordait un des rares jardins restés dans ce quartier.

Par une grille magnifique, on voyait dans le lond, à travers des [)olouses, des fleurs et des ornements séculaires, un tiol hôtel, style Renaissance.

Mais ce n'était point devant la grille qu'il stationnait, C'était devant une petite porte bâtarde, dissimulée dans le mur, à distance de la grille et de l'hôtel, et qui semblait servir rarement.

A neuf heures sonnant, René s'approcha de la porte, pâle et tremblant, et frappa trois coups légers.

Il faisait nuit complète, et la rue était obscure, par l'absence de boutiques, n'étant éclairée que de quelques becs de gaz, à longue distance les uns des autres.

Au troisième coup, la porte s'ouvrit, laissa passer René, et se referma aussitôt.

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