‹ Zoé Chien-ChienChapitre 13 sur 68 · ELLE · texte numérisé non relu

ELLE

René se trouva dans une allée sombre, en face d'une jeune femme, dont on distinguait difticilement les traits, et qui, sans lui dire un mot, se dirigea vivement vers un banc placé à découvert, à l'extrémité d'une petite pelouse, le long d'une charmille soigneusement taillée.

Arrivés là, tous deux s'arrêtèrent et se regardèrent avec une émotion si profonde qu'ils ne songeaient pas à la dissimuler, et que chacun d'eux ne voyait pas même celle qu'il inspirait, absorbé par celle qu'il ressentait.

— Monsieur René, dit enfin la jeune fille, — car maintenant que l'ombre était moins épaisse, on ne pouvait plus la confondre avec une femme faite, si jeune qu'on la supposât, — ma lettre vous a, sans doute, étonné, et ce rendez-vous doit vous causer... quelque surprise...

Cela était dit d'une voix douce et sympathique, mais mal assurée.

— -Te l'avoue, mademoiselle... murmura René.

— Cependant, ma conduite est bien simple, ajouta-t-ello en levant les yeux sur lui avec une sorte de har«liesse pleine ili". charme, et en essayant d'assurer sa voix ; seriez-\ ous vciui de vous-même ?

— Non, dit-il avec effort, et une vive rougeur empourpra son visage animé.

— Vous vt)yez donc que j'ai bien fait... mais c'est mal à vous !

— Mademoiselle, répondit René d'une voix sourde, vous n'ignorez pas l'horreur de ma position actuelle... Je sors de

prison, misérable, déshonoré, après avoir souftert, pendant trois mois, la plus cruelle des agonies, sous le coup d'une accusation hideuse... J'ai tout perdu, même le nom que je portais, et qui n'est pas à moi,., Pouvais-je venir?

— Pourquoi non ?

— La fierté me l'interdisait.

— La fierté seulement? demanda-t-elle d'un ton qui fie tressaillir le jeune homme des pieds à la tète.

Il chercha les yeux de celle qui lui parlait, mais les longues pauiiières abaissées de la jeune fille les couvraient et les cachaient,

— Pourquoi, continua-t-elle, alors que cette horrible accusation, à laquelle je n'ai jamais cru, il est inutile de vous le dire, pesait sur vous, n'avez-vous pas, du moins, invoqué le témoignage favorable de mon père ? Depuis six mois que vous donniez des leçons à mon jeune frère, mon père avait pu vous apprécier, et il eût été heureux de déposer de tout le bien qu'il pense de vous, de toute l'estime que vous inspirez naturellement à ceux qui vous connaissent.

— Mademoiselle, répondit René tremblant, je n'ai pas voulu mêler votre nom à toufe cette horrible affaire.

— Eh bien, moi, je l'y ai mêlé. .J'ai obtenu, j'ai exigé que mon père, M. Dartois, allât dire qu'il vous connaissait et qu'il croyait à votre innocence. Ancien magistrat, riche, indépendant, influent, il a pu agir en votre faveur, et c'est à lui, c'est à ses démarches, que vous devez, en grande partie, l'ordonnance de non-lieu qui vous a rendu à la liberté.

— Oh ! mademoiselle, s'écria René, comment vous remercier!...

Elle lui tendit la main d'un geste plein de grâce. Il saisit cette main et la porta â ses lèvres. Elle ne la relira pas et lui dit simplement :

— Comment me remercier? En m'imitant, en étant franc et sincère comme je suis franche et sincère, en croyant en moi comme je crois en vous, en me disant tout comme je vous dirai tout.

JNIaintenant René lai tenait les deux mains : ses yeux noirs rencuntraient les yeux bruns de Caroline, tandis que la lune qui se levait envoyait ses rayons d'argent dans l'or pâle de son abondante chevelure blonde et faisait comme un nimbe au front de cette jeune fille adorablement jolie, et si peu semblable de façons et de sentiments à la plupart des autres jeunes filles de son âge et de sa position.

11 y eut un silence.

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— Pourquoi, veprit-ollo doueemout, ne scriez-vous pas venu (le vous-même? Pourquoi n'avez-vous pas nommé M. Dartois?

— Penser que vous pourriez douter de moi, baibulia-t-il, être honteuse de moi, rougir de m'avoir connu, approché, même conuTie simple proiesseur au cachet... c'était là une torture au-dessus de mes forces, et je serais mort plutôt que de m'exposer à en avoir la preuve... C'était bien assez de le craindre !

— Ainsi, vous m'aimez? ht-elle d'une voix tendrement émue.

— Moi ! moi ! qui vous l'a dit, (jui vous l'a lait supposer? ,

— Est-ce que je me trompe? j|

— ,1e n'ai itas le droit d'aimer, répliqua-t-il avec un accent de ilésespoir passionné, tjue suis-je? un misérable,

un malheureux que tout le monde chasse, repousse, ou | mciu'iso ! Aimer ! moi, orphelin, sans présent et sans avenir, qui no possède pas mèuje de nom à lui, qui n'est pa's sûr d'avoir, demain, le morceau de pain nécessaire à son aflreuse existence et à celle de sa tœur! Aimer ! moi ! „ Et qui? Vous ? mademoiselle Caroline Dartois, la nièce du |; comte d'Orsan, un puissant du jour, une jeune fille millionnaire et belle, qu'on ne peut voir sans l'adorer, qui ferait honneur aux plus riches et aux plus grands, .en daignant leur presser la main...

— Regardez! dit-elle.

Elle souriait, et leurs deux mains étaient unies.

Un éclair, un éclair d'espoir immense, d'ivresse folle, s'alluma dans les yeux du jeune homme, comme si toute sa vie vSe concentrait dans son regard, et son corps entier frémit comme sous une décharge électrique.

— Vous ! murmura-t-il, oh ! Caroline ! Et tombant k gencuix, il prit le bas de sa robe, qu'adleu-

rait son petit pied, hardiment cambré, pressa l'étoffe d'tui geste convulsif sur ses lèvres ardentes pour la baiser et étouffer, en même temps, le sanglot qui montait à sa gorge.

11 y avait dans ce geste une adoration si complète, une telle explosion de passion, de reconnaissance et d'admiration, qu'une larme en vint aux yeux de mademoiselle Dartois, pendant qu'elle le contemplait ainsi à ses pieds. Son jeune visage s'était éclairé de cette expression d'exaltation sans arrière-pensée, de dévouement absolu, de charité passionnée, de sympathie subhme pour les vaincus, qui font la grandeur de quelques femmes.

Elle se pencha lentement vers lui, le releva, et se trouva dans ses bras.

(ai

— Oui, dit-elle, et sa voix était une caresse, oui, René, je vous aime ! C'est parce que vous êtes malheureux, sans présent, sans avenir, écrasé, vaincu, repoussé de tous, que je vous le dis ainsi franchement, la première, au mépris do tous les préjugés, moi, jeune liUe, à vous qui n'osiez me le dire, et ne me l'auriez pas dit. Si vous aviez été riche, heureux, plein d'avenir, certes, je vous aurais aimé encore, car je vous ai aimé au premier regard, comme vous m'avez aimée vous-même, mais j'aurais attendu que l'aveu vînt de vous. Vous ne pouviez parler, c'était donc à moi de le faire. Vous doutiez de moi. je devais vous rassurer. Vous vous croyiez méprisé, je devais vous ouvrir mon cœur. Vous étiez seul, abandonné de tous, je devais venir à vous et vous dire :

— René, nous sommes deux ! René, il y a un être qui vous aime, un bras, bien faible, un bras déjeune fille, mais bien fort aussi, un bras d'amante, sur lequel vous pouvez vous appuyer sans crainte.

— Ah ! c'est trop ! c'est trop de bonheur ! murmurait le jeune homme en la contemplant.

Son front désolé, qui ne se relevait depttis longtemps que pour la révolte, se redressait à présent sans colère, s'illuminait aux clartés de la joie immense et du triomphe éclatant.

— Il y a donc vraiment des anges ! disait-il eu la contemplant.

Et leurs yeux se versaient l'ivresse profonde de l'amour vrai.

Il oubliait tout. Il ne voyait qu'elle et son amour. Il était grand, il était fort, il était victorieux, il était heureux !

— Nous vivrons l'un pour l'autre ! disait-il. Toujours ! toujours ! Rien ne pourra plus nous séparer. Nous marcherons ainsi dans la vie, la main dans la main, cœur contre cœur, lèvres contre lèvres.

Il s'approcha, et leurs lèvres s'unirent.

Mais aussitôt, Caroline le repoussa doucement et se dégagea de son étreinte.

Elle était là, palpitante, effrayée de ce qu elle ressentait.

— René, lui dit-elle alors, bien des obstacles nous séparent. C'est moins le bonheur que je voulais vous apporter, ce soir, que la force de le mériter et de le conquérir.

René retomba sur la terre.

— C'est vrai, fit-il d'une voix sombre. Pardonnez-moi... Je ne voyais plus que vous. Le reste avait disparu.

— Je serai votre femme, lui dit-elle; un jour, mais...

96 ZOÉ ClIIEN-CHIEN

— Ma fenniK^ ropota-t-il avec un l'rissoii... Vous êtes riche et Jti suis pauvre !

— Ou travuillt3 !

— Votre nom est un des plus beaux et des plus estimés de Paris... et moi...

— On s'en lait un!

— Des suspicions infûmes m'ont touche et sali.

— Vous découvrirez l'assassin de votre mère !

— Hélas ! balbutia-t-il en baissant la voix, la pâleur au front, qui sait maintenant ce qui se cache sous ce crime et sous les réticences de ma pauvre mère?

— Vous n'en seriez pas moins le René que vous êtes, ditelle avec un doux sourire, en se rapprochant de lui.

— M. Dartois ne voudi'a jamais de moi. 11 a dû l'êver pour sa flUe, pour vous, Caroline, quelqu'un de plus digne d'elle et de lui.

— Mon père, reprit-elle, m'a affreusement gâtée et ne m'a jamais contrariée. Quand j'avais dix ans, il disait uses amis :

« Jamais je n'ai désobéi à ma fille ! »

Cela pouvait me perdre et me faire mauvaise; mais il paraît que j'éiais bonne naturellement, car je sens que je le suis restée. C'est peut-être cette éducation indépendante qui m'a donné la force, le courage, l'audace de faire ce que je viens de faire. Devenez ce que vous devez devenir, soyez ce que vous devez être, et mon pèr'^ ne me refusera pas mon bonheur, quand je le lui demanderai. D'ici-là, René, il faut être sage, ne pas abuser du cœur que je vous ai donné loyalement, ne pas me compromettre... Gardez pour vous seul le secret de notre alliance, de mon affection... de mon amour... 11 faut travailler, lutter, et penser que je serai la récompense de vos etibrts, de vos victoires. Vous sentezvous cette énergie ?

— Oui, je le jure! Vous serez ma fée bienfaisante, ma religion ; je vous adorerai comme ceux qui croient adorent leur Dieu !

— Alors, il faudra m'obéir, en tout, partout, toujours ! Si mon père m'obéissait, quand j'avais dix ans, il ne faut pas que mon futur mari me désobéisse, aujourd'hui que j'ai vingt ans, ajouta-t-elle en souriant.

Rassurée par la contenance respectueuse de René, lisant dans ses yeux toutes les nobles résolutions, toutes les ardeurs généreuses, elle se rapprochait de lui.

Leurs mains s'étaient unies de nouveau.

— Caroline, disait René, je crois en vous, et je vous bénis. \'ous venez de me relever, de me ranimer, de me

rendre la eontiaiicc en moi-même et, dans la vie. Vous ne serez pas seulement pour moi la femme adorée à qui l'on se donne tout entier ; vous aurez été mon créateur. Qu'étaisje en entrant ici et que pouvais-je ? Rien. Moins que rien, f/lionime que vous aimez, l'homme que votre main soutient, que votre doux sourire encourage, que vos beaux yeux, si tendres et si résolus à la fois, éclaii'ent de leur flamme généreuse, cet homme-là peut de grandes choses et se montrera digne de vous.

— Je le crois, je le sais, répondit-elle simplement. D'ailleurs, par mon père et par mon oncle, le comte d'Orsan, il sera facile de vous trouver une position honorable, sous un nom quelconque, en attendant le jour où vous aurez découvert la vérité sur l'existence et la mort de votre mère, où vous pourrez désigner et faire connaître le meurtrier, et effacer ainsi jusqu'à la dernière trace d'une injuste accusation. Demain matin, je retourne à la campagne, où nous passons l'été avec mon père et mon jeune frère. Avant huit jours, vous entendrez parler de moi, et votre situation sera changée.

— Ne vous reverrai-je pas de longtemps ?

— Si. Je reviendrai chaque semaine à Paris. Notre campagne est à Fontainebleau. C'est tout près. Du reste, vous viendrez remercier mon père de ses démarches en votre faveur, et mon frère, qui s'était pris d'affection pour vous, quand vous lui donniez vos leçons...

— Auxquelles vous assistiez toujours...

— Sera heureux de vous revoir.

— Huit jours ! Comme c'est long ! murmura-t-il.

— Maintenant, il faut nous quitter.

— Déjà!

— Obéissez ! lui dit-elle avec un sourire caressant. Vous savez que c'est une habitude qu'on m'obéisse... et vous l'avez promis.

— Dites- moi alors, une dernière fois, que vous m'aimez, pour me réchauffer contre le froid de la solitude, quand vous ne serez plus là, quand je n'entendrai plus votre voix.

— Je t'aime, René ! sois fort !

Et elle effleura son front de ses lèvres brûlantes. En ce moment, un cri, cri de désespoir ou d'angoisse suprême, traversa l'air et vint frapper leurs oreilles. Ils se redressèrent, émus, effrayés.

— A moi ! au secours ! criait une voix de femme dans la rue, non loin du jardin.

René devint livide.

ZOÉ CniRN-CniEN

-il, je la reconnais ! ( ,|„s loin '''''"'■' *■'■'*•'-'-"" encore, mais un pn,

- Cette voix, (lit-il, je la reconnais ! on dira-'t ^-Jvene! h mnl Roné ! cria-i-on encore, mi^ù

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