‹ Zoé Chien-ChienChapitre 14 sur 68 · LA RAZZIA · texte numérisé non relu

LA RAZZIA

Après le départ de son frère, Claire était restée seule, enfermée dans sa petite chambre, en proie à une inquiétude, à u'.ie tristesse qu'elle ne pouvait surmonter.

Comme elle l'avait dit à René, elle avait peur. .

C'était la première fois, depuis qu'ils habitaient cet horrible garni qu'il passait la soirée loin d'elle, et cette solitude avait, pour la pauvre enfant, quelque chose d'atlreux,

La nuit était venue.

Elle n'osait allumer de lumière, pour obéir à la recomujaiidation do René, par prudence, par économie aussi, car, quelles que fussent leurs privations, quelque soin qu'ils liassent à ne dépenser que le quart du plus strict nécessaire, leur argent diminuait, fondait à vue d'œil, sans que rien semblât annoncer la venue prochaine de nouvelles ressources, et la plus petite économie, même celle de quelques sous de chandelle, avait son importance et sa raison d'être

Elle avait écouté sonner les horloges du quartier, comptant les quarts et les demies avec une angoisse croissante.

Le silence du réduit obscur, que son imagination peuplait de fantômes, contrastait, d'une façon lugubre, avec les bruits joyeux de la rue et le tumulte de la maison ellemême, qui s'emplissait d'un mouvement particulier, plus accentué que d'habitude.

C'était un dimanche, le premier qu'elle passât là.

Des pas lourds de gens avinés ébranlaient l'escalier. Des

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Vdix (le ronuiics excitées aussi par la boisson s'clovaioni. entre ces murs sales et humides. Los portes s'ouvraient, se fermaient. On moulait, on descendait, on stationnait sur les paliers. Dos lambeaux de refrains f^-rossiers se mêlaient l)arfois h des bruits de baisers.

Un couple s'était aiTèté devant sa j)()r(e, et murmurait à voix basse une conversation dont quelques mots décousus frappaient ses oreilles; puis elle eniendir qu'on entrait dans la cliand)re voisine, et elle reconnut la voix de lemme qu'elle avait déjà entendue, un matin, lors de cette dispute qui l'avait tant bouleversée et dont elle avait parié à son frère.

C'était bien la même voix de femme, mais ce n'était plus la même voix d'homme, et l'on ne se disi)utait plus, au contraire !

Tout ù, coup un pas chancelant se dirigea du coté de la porte derrière laquelle elle écoutait tremblante et palpitante.

C'était le pas évidemnioni d'un ivrogne.

Il s'arrêta en grommelant, et elle sentit le froissement des mains qui cherchaient la serrure et essayaient d'ouvrir.

Elle crut qu'elle allait s'évanouir.

— Eh! Clarisse, ouvi'e donc! C'est moi, dit une voix inconnue.

Puis on donna des coups de poing en jurant.

— Elle n'ouvrira pas ! Est-ce qu'elle serait sortie, disait l'ivrogne entre ses dents. Attends un peu, si je te pince, tu verras tout à l'heure... Clarisse! Voyez-vous, la gueuse, elle ne veut pas m'ouvrir, ce soir!

Et les jurons, les coups de poing, les coups de pieds dans la porte se succédaient et s'entremêlaient. Claire, plus morte que vive, n'osait respirer. Einin,laporte de la voisine s'ouvrit.

— Qu'est-ce ([ue vous voulez ?

— Je veux Clarisse, répuntlit l'ivrogne.

— Mais vous savez bien qu'elle demeure au-dessous .

— Ah! pardon ! excuse ! Je me suis trompé d'étage. Etl'ivrogne redescendit chantant d'une voix enrouée. Il était à ce moment dix heures et demie... Brusquement le bruit changea.

Elle entendait au rez-de-chaussée des allées et venues étranges. Puis des cris de femmes aussitôt éteints.

Les portes des étages supérieurs s'ouvrirent.

On se penchait sur la rampe, on chuchotait; bientôt lise ht un grand silence.

Les portes se refermaient avec précaution.

Plus de cliants, plus de conversations, mais seulement des pas d'hommes, pesants, réguliers, qui montaient et descendaient: de temps en temps, comme des protestations étouffées, ou des sanglots qu'on retenait.

Tout-à-coup des cris effroyables éclatèrent au-dessous de la chambre de Claire.

C'était une voix de femme qui pleurait, suppliait.

La malheureuse s'accrochait aux meubles, car on les entendait glisser et tomber...

C'était une lutte affreuse.

— Oh ! mon Dieu! pensait Claire, on assassine quelqu'un ! C'est à devenir folle !

Les cris maintenant remplissaient l'escalier, accompa gnés de jurons lancés par des voix d'hommes.

On entraînait quelqu'un en se dirigeant vers la porte de l'hôtel.

Puis, les mêmes cris, un instant étouffés, éclatèrent dans la rue, plus stridents.

Claire se précipita à sa fenêtre, se pencha.

Elle vit un rassemblement devant la maison.

La foule riait, huait ; quelques protestations et des manifestations de pitié se mêlaient à des propos incompréhensibles pour elle ; mais ces protestations et ces manifestations étaient bientôt contenues et réduites au silence par la présence de deux sergents de ville.

l'ne femme se débattait entre des hommes qui la tenaient par les bras, et l'entraînaient brutalement.

— Que se passe-t-il donc ? murmurait Claire éperdue. Elle n'eut pas le temps d'en voir davantage.

Des coups violents ébranlaient sa porte.

— Ouvrez ! au nom de la loi !

Claire défaillante, se laissa tomber sur une chaise .

— C'est bien, dit une voix rude et sévère, enfoncez, puisqu'on ne veut pas ouvrir.

La porte qui ne tenait guère, céda.

Trois hommes entrèrent. L'un portait une écharpe tricolore, dont on apercevait la frange sous son paletot à demi li'rmé. L'autre était vêtu en bourgeois. Derrière eux, le maître de l'hôtel tenaitun flambeau, souriant et obséquieux, cojtime quelqu'un qui sait de quoi il retourne, et qui y est habitué.

Claire s'était levée à leur vue et les regardait stupéfaite, brisée par la terreur.

— Poui^quoi n'ouvrez-vous pas quand on vous dit : Au nom delà loi ? demanda le commissaire.

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Claire ne pouvait répondre, sa langue élait paraly^sée.

— Quelle est cette femme? continua le commissaire, en s'adressant i\ riiôtelior et sans attendre la réponse de la jeune lille.

— L'ne ntinvcllc locataire, répliqua celui-ci, qui demeure censément îhYec son l'rôre.

— Kst-cc qu'elle travaille ?

— Non, monsieur le commissaire.

— Bien. Comment vous appelez- vous ?

— Claire... essaya de dire lamallicurcusc enfant.

— Claire Durand, oui, lit l'hôtelier.

Le commissaire se i)encliapour la considérer.

— Ah ! ah ! lit-il: — jeune, les cheveux et les yeux noirs; — c'est bien cala.

Il se retourna vers l'agent on bourgeois.

— C'est justement celle qu'on nous a dénoncée... et recommandée...

I/agent s'inclina en signe d'acquiescement et s'avança vers la jeune llUe.

Claire reculait.

— Vous n'avez pas de moyens d'existence, n'est-ce pas? reprit le commissaire.

— Mon frère cherche du travail, dit-elle machinalement, eflfarée, et reculant toujours.

— Enlevez ! dit le commissaire.

L'agent abattit sa large main, l'empoigna [lar le haut du bras.

Elle, voulut le repousser, n'ayant même plus la force de parler ou de crier.

— Oh! oh! tit l'homme, pas de gyries ni de manières, vous savez, sans cela je me fâche! Allons, en route, et plus vite que ça !

Alors, l'enlevant presque de terre, car elle était frêle et mignonne, il se dirigea vers le palier. C'est à peine si le bout de ses petits pieds touchait le sol.

Elle était comme idiote, sans force, sans volonté, ne comprenant pas, paralysée par la terreur.

Sur le palier, elle se trouva en face de sa voisine, que d'autres agents emmenaient. Celle-là riait, haussait les épaules, jouait l'insouciance et le cynisme, bien qu'elle fût pâle.

Toutes deux se trouvèrent dans la rue, Claire tenue toujours par l'agent qui la conduisait.

Là, le grand air ranima ses esprits.

La vue de cette foule, qui la regardait, lui donna une commotion violente.

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Elle entrevoyait la vérité, non pas tout entière, mais une partie.

En ce moment, une troupe déjeunes gens, à moitié gris, descendait le laulbourg Saint-Jacques en chantant. Ils sortaient de quelque bal de barrière. Des femmes étaient mêlées à eux.

L'agent et Claire se trouvèrent entourés, pris par le flot qui s'écoulait bruyant et balayant tout sur son passage.

— Ah ! la jolie tille ! Peste ! En voilà un qui se la coule douce ! crièrent quelques jeunes gens, en «'arrêtant pour contempler Claire, dont la beauté frappait tous les regards.

— Oh ! monsieur, dit Claire d'une voix suppliante, au plus jeune qui se trouvait aussi le plus près d'elle, sauvezmoi ! délivrez-moi ! je vous en supplie !

— Qu'est-ce que c'est? dit le jeune homme, touché de cette voix suppliante et du regard des beaux yeux. On violente une femme ! Veux-tu lâcher, vilain singe !

Et il donna une bourrade à l'homme qui tenait Claire. Au même instant, Claire fit un brusque mouvement. L'homme, pris à l'improviste, avait desserré son étreinte pour se protéger, tout en criant :

— Prenez garde ! Je suis agent des mœurs, à moi !

Il y eut une légère bousculade, pendant laquelle Claire se faufila dans la foule.

Mais elle avançait lentement.

On la retenait, 'on lui barrait le chemin. L'un voulait l'embrasser. L'autre lui prenait la taille.

— Par grâce ! murmurait-elle, laissez-moi fuir, oh ! laissez-moi !

Enfin, elle sortit de la cohue, et s'élança devant elle, comme une folle, courant d'instinct vers la rue d'Enfer, pour retrouver son frère, lui demander aide et protection, ne sachant plus ce qu'elle faisait.

Malheureusement, au cri de l'agent furieux de voir lui échapper sa proie, d'autres agents étaient accourus.

On avait refoulé, dissipé la troupe joyeuse.

Les sergents de ville avaient arrêté deux jeunes gens au hasard. Le reste se dispersait, cftVayé. Quelques-uns même s'empressèrent d'indiquer le chemin suivi par Claire, et trois agents des mœui'S s'élancèrent sur ses traces.

Elle courait si vite et si légèremeut qu'ils ne purent la rattraper que rue d'Enfer, à la hauteur du jardin où se trouvait René en tête-à-tête avec Caroline.

Là, elle s'était arrêtée, hors d'haleine, éperdue, sentant qu'on la suivait et que ses forces la trahissaient.

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Mais anssitor trois paires de mains s'abail iront snr cllo, la saisiront.

— Ali! coquino ! lui criait-on aux oreilles; ah ! c'est ainsi que tu le liches de nous ! Attends un peu, on va te nieltre au pas.

— Grûce ! murmurait -ell(^ haletante; ne me laites pas de mal ; je ne vous ai rien fait. Je ne puis plus me tenir.

— Tu terei^oscras à Saint-Lazare !

Et ils la bousculaient, la secouaient, furieux, (îcumants, la tirant et la serrant comme un malfaiteur dan^^^ereux.

C'est alors que, retrouvant la voix pendant qu'on l'entraiiiait, elle avait poussé son cri de désespoir, son appel à René.

Mais on la poussait toujours.

— Ah ! tu ap[»elles ton souteneui*, ricanaient les agents, sûrs maintenant de leur victoire. Qu'il vienne ! il sera bien reçu !

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