SAINT-LAZARE
Lorsque René se trouva dans la rue d'Enfer, Claire n'y était déjà plus. Les agents des moeurs venaient de lui faire tourner le coin d'une petite ruelle c^ui les rapprochait du poste de police et avait l'avantage d'être peu fréquentée.
René regarda autour de lui, l'oreille tendue. \h\ dernier appel de Claire lui indiqua la direction dans laquelle il devait s'élancer, et il la suivit avec d'autant plus de confiance que quelques personnes, arrêtées sur la chaussée ou rassemblées sur les trottoirs, regardaient toutes du même côté, et ne lui laissaient aucun doute à ce sujet.
En quelques bonds, il arriva au tournant de la ruelle, au moment où Claire passait sous un bec de gaz, au milieu do trois hommes qui l'emmenaient.
Malgré l'heure avancée, quelques gamins et cinq ou six badauds suivaient ce groupe.
René reconnut la chevelure à reflets bleus de sa sœur, sa robe do deuil, sa tournure, et, perdant toute raison, emporté par la colère, ne voyant, ne comprenant qu'une chose, c'est qu'on violentait Claire, qu'on l'enlevait, il arriva comme la foudre sur les hommes à mauvaise mine dont elle était entourée.
Il saisit au collet le premier qui lui tomba sous la main, en criant d'une voix terrible :
— Misérables ! voulez-vous laisser cette femme ! Claire, entendant sa voix, se retourna, aperçut son frère,
poussa un cri de joie et d'espoir.
— René ! René ! Au secours ! sauve-moi ! lui dit-elle, et
elle recommciiça i\ se débattre pour écliaiiiior à rctroiiitc odieuse et brutale de ceux ([iii la tenaient.
— Ah! ah ! le voilîl ! niurmurèreut les agents.
— Me nie touche/, pas. .le remplis mon devoir. Je suis a^ent des monu's, ajouta d'iuic voix irritée celui sur lequel René était tombé, et ([ui luarcliait derrière les autres.
Mais René n'écoutait rien, et ces mots : agent des mœitrs, au lieu de le rendre plus pi'udeni, toucttôrent sa colère, le rendirent [U'esquo iou, en lui laisaut comprendre de quel danger hideux sa sœur, cette jeune tille innocente et pure, était menacée.
— IMisérables ! misérables! Lâchez celte femme, ou je vous tue !
Et, joignant Faction ù, la parole, il essayait de terrasser son adversaire, homme vigoureux et habitué aux luttes de ce genre.
Bien que René fût très jeune et d'une Ibrco physique [»lutôt au-dessous de l'ordinaire, la fureur le rendait redoutable. 11 avait à moitié renversé l'agent qui s'opposait à son passage, lorsque l'un de ceux qui maintenaient la pauvre Claire la lâcha pour courir au secours de son camarade. Il saisit René par derrière et voulut à son tour le renverser pour s'en emparer ou le contenir jusqu'à l'ari^vée des gardiens de la paix, qui ne devaient pas être loin.
Les trois hommcis roulèrent ensemble sui- le pavé, René, monté au paroxysme de la fureur, se défendait avec une rage effrayante.
Claire, en voyant son frère couvert de cou[)S, luttant avec cette énergie pour la défendre, essaya de cuui'ir <i son secours.
Elle redoubla ses cris, ses appels insensés, en se débattant pour ari'ivcr .jusqu'il lui, et l'agent exas[)éré i)ar ce siieclacle, craignant encore de la voir lui écliap[)er, se laissa aller à des brutalités contre cette enfant frêle et prise d'une sorte de délire au milieu de cette scène de violence sauvage.
Il y avait donc, dans cet étroit espace, pour ainsi dire deux batteries, toutes les deux affreuses, ignobles.
Claire continuait de pousser des cris déchirants, refusait de marcher en avant, se laissait frapper, traîner sur les genoux, tendant ses mains pour se protéger, disant :
— René ! Mon frère ! On l'assassine ! Laissez-moi ! Oh ! les monstres !
René, lui, sans dire un mot, devenu enragé, se défendait avec une énergie farouche contre ses deux adversaires qui, malgré toute leur vigueur, recevaient autant de horions
ZOÉ CHIEX-CHIEN 107
qu'ils en donnaient, et ne pouvaient se débarrasser des étreintes furieuses, (lésespérées, de ce jeune homme qu'en circonstance ordinaire personne n'aurait i-edouté.
On entendait le bruit sourd des poings fermés rebondissant sur les chairs meurtries, et parfois le son sec d'une 1ère allant frapper contre le pavé.
Les vêtements du malheureux étaient en lambeaux ; son paletot noir, par mille larges blessures, laissait voir la chemise qui, lacérée, montrait à son tour la peau bleuie ou saignante.
La foule se rassemblait, on ouvrait des fenêtres, et des gens arrachés à leur sommeil se penchaient en grommelant avec humeur :
— Est-ce que la police ne va pas nous délivrer de ces ivrognes et de ces ïilles, qui troublent le repos des honnêtes gens?
Entin, des gardiens de la paix, attirés par le bruit et la rumeur de la foule, accoururent à leur tour.
Cela ne fut jias long. Ils délivrèrent les deux agents éreintés par René, empoignèrent celui-ci, l'assommèrent h moitié de trois ou quatre bourrades, appliquées fortement, aux bons endroits, et l'emportèrent au poste voisin, déguenillé, sanglant, étourdi, incapable désormais d'une résistance quelconque.
Les agents des mœurs délivrés se rejetèrent sur la malheureuse Claire, et la victoire ne fut pas longtemps disputée de son côté.
En voyant disparaître René, elle avait perdu tout courage, toute volonté, tout espoir !
Maintenant, elle se laissait aller, inerte.
Ils ne ménagèrent pourtant pas la jeune fille, enlevée, tenue debout, à bras tendus, ses longs cheveux dénoués, inondant ses épaules, pâle, meurtrie aussi, presque évanouie, ne pouvant plus se tenir sur ses petits pieds qui refusaient leur service. Sans voix, sans autre sentiment qu'une horrible souffrance physique et morale, elle arriva à son tour au poste, tandis que les passants qui entrevoyaient la pauvre enfant, s'écriaient avec dégoût :
— Elle est ivre-morte ! Peut-on se mettre dans un pareil état, à cet âge-là ! Quelle horreur !
On ouvrit la porte du violon, on la poussa, et elle tomba sur ses genoux, où elle resta quelques instants hébétée, idiote, assommée.
Le violon était bien garni.
Un dimanche soir, la fournée est toujours copieuse.
Il y avait là deux vieilles chiffonnières, absolument
saofiles d'eau-de-vie, (lu'iui avait ramassées dans le ruisseau, et, qui g-isaicnt, malades, hideuses, répugnanles, accotées cou Ire le n)ur.
L'une donnait de ce lourd sommeil repoussant de rivropno. L'autre, les yeux lixes, la lèvre iieiidaute, nmrnuirair, des mois sans suite, cnli-cmêlés do .jurdus et de menaces à un ennemi imaginaire.
'Trois ou quatre lillcs puhlifiues de bas étage, prises on contravention, leur tenaient ci-mpagnic, en falbalas l'rippés, le visage barbouillé de lard (pii s'écaillait et tombait...
Les unes chantaient! — et l'on devine quoi! — d'une voix enrouée. — Les autres pleuraient.
Une voleuse, deux niondiautes couvertes de crasse et de vermine, quelques petiles lillcs d('[iuis dix ans jusqu'à douze t)U quatorze ans, ramassées en état de vagabondage, gruuillaient encore là-dedans.
La chambrée était com[ilôte. La récolte était bonne. Le vice et le malheur avaient donné.
11 régnait tlans cet enlér une atmosphère épouvantable, une odeur à donner des nausées. On eût dit que la débauche, la misère, la saleté s'y distillaient et chargeaient l'air respirable tle leurs vapeurs pour pénétrer dans vos poumons, se mêler à votre sang, vous envahir tout entier, faire corps avec vous. -
Ce fut là que Claire, qui n'avait jamais quitté sa mère, i ni son frère, qui n'avait que dix-sept ans et demi, qui ne savait de la vie que ce qu'on en apprend au foyer de la famille honnête, passa la nuit, mat monstrueuse, nuit d'agonie morale et physi(pie, auprès de laquelle les cercles j de ï Enfer du Dante, sont des imaginations d'enfant. j
Elle ne ferma pas l'œil, une minute. i
Au petit jour, elle essaya seulement de ramener ses cheveux et de les faire tenir le mieux qu'elle put, srui peigne s'étant brisé la veille et l'ayant cruellement blessée à la tête. Elle trempa aussi son mouchoir de poche dans la goutte d'eau restée au fond de la cruche qui meuble tous les riolons^ et de se laver la figure et les mains.
Elle se sentait sale, se dégoiàtait, se faisait horreur à elle-même. La saleté avilit et ôte sa noblesse à la douleur, sa dignité à la souffrance.
Quelques mois plus tôt, elle fût morte de cette agonie ; mais elle commençait à se fortilîer, à s'habituer aux secousses et au malheur.
Pourtant son joli visage, pâle et abattu, ses grands yeux noirs, profondément cernés et brillant de l'éclat de la lièvre qui la soutenait, révélaient une effroyable lassitude et un
désespoir deveim tro)i profond, trop terrible, pour s'exprimer par des mots, des gestes, ou même des larmes.
Vers neuf heures du matin, on vint la prendre pour la mener à la préfecture, devant le commissaire de police spécial, qui devait l'interroger et décider de son sort.
Son cas particulier ne relevait pas des tribunaux, mais de la simple police.
Arrêtée par des agents des moeurs, sous une inculpation que tout le monde devine, les formes tutélaires de la justice ne la concernaient point.
Le commissaire avait déjà reçu le rapport des agents qui avaient fait la razzia la veille.
Tous les trois étaient là, portant encore les marques de leur lutte avec René. Les deux gardiens de la paix qui avaient mis fln à la batterie, étaient là aussi pour joindre leur témoignage à charge.
Le commissaire la regarda sévèrement.
— Il paraît, lui dit-il, que vous avez résisté hier au soir aux agents, que vous les avez insultés, frappés.
— Je ne savais pas ce qu'on me \oulait, je ne le sais pas encore. J'ai cherché à m'échapper... Qu'est-ce que j'ai fait"? Pourquoi m'arrête-t-on ? dit-elle tremblante et n'espérant rien.
Le commissaire haussa les épaules.
— Ne faites pas l'innocente ; ça ne prend pas avec nous : nous savons ce que vous êtes. OÎi vous a pincée dans une maison mal famée et 1res connue de la police. Vous ne travaillez pas ! Vous vivez avec votre iVère cpii ne travaille pas non plus. Vous n'avez aucun moyen d'existence avouable. On a remarqué, depuis huit jours, vos allées et venues dans le quartier, accostant les hommes ou vous faisant accoster par eux.
— Oh ! mon Dieu ! mun Dieu ! murmura Claire, accablée et trop affaiblie pour avoir même la force de s'indigner.
Quelques larmes brûlantes coulèrent le long de ses joue.s décolorées.
— Vous étiez sous un faux nom dans ce garni, continua le commissaire : vous ne vous appelez pas Durand, vous êtes connue sous le nom de Morisset, et vous sortez de prison après y avoir passé trois mois sous une inculpation terrible... véhémentement soupçonnée de parricide... O.i vous a relâchée, ainsi que votre frère, faute de preuves suffisantes... et, au lieu de reconnaître cette mansuétude de la justice par votre bonne conduite, vous vous livrez à la débauche clandestine !
Claire sanglotait, regardait avec terreur cet homme qui
lui écrasait tous ses malheurs sur la face et lui en faisait autant do crimes.
Kilo avait la Tôte perdue. Elle était incapable de réliondre, de tcnlcr une déicnse quelconque, n'ayaiil plus ni présence d'cîsjirit, ni même son bon sens.
11 lui semblait par moments qu'elle levait, qu'elle était en jn-oie à un hideux cauchemar, (pic tout cola n'était pas vrai, que bientôt elle allait se réveiller sous les baisers de sa mcre, qui n'était pas morte.
i;i>s ai^eiils î-icanaiont en la rcj^ardant, les gardiens de la paix haussaient les épauhîs.
Tous ces gens contre elle! Des hommes, des êtres forts! La police, la justice, un magistrat ! Et, pour résister à cela, une orpheline de dix-sept ans, ignorante, à moitié folle, brisée physiquement et moralement par tant de secousses successives !
— Du reste, ajouta le commissaire, nous étions avertis, depuis votre sortie de prison, et on vous surveillait.
Les agents interrogés déposèrent que cette enfant les avait insultés, menacés, frappés; qu'elle avait tenté une rébellion tormelle, appelant au secours, ameutant la foule, faisant scandale; qu'un homme qu'elle prétend son frère... on connaît ces frères-là! — ajoutèrent les agents, — avait essayé de les assassiner.
Us montraient les marques et les traces des coups distribués dans sa folie par René.
Les gardiens de la paix confirmèrent ces témoignages.
— C'est bien, dit le commissaire: à Saint-Lazare, pour six mois ; il faut la dompter.
— Oh ! elle en sortira souple comme un gant, s'écria l'un des agents en riant.
On l'emmena.