POISSY
Roué avait été jeté dans le violon dos lionniies, digne de celui des femmes en tout point. Moulu, brisé, anéanti, il y était resté jusqu'au matin, puis ou l'avait mené devant le commissaire de police, qui, après un interrogatoire sommaire, l'avait fait transférer au dépôt f)Our y être tenu à la disposition de la justice, sous l'inculpation de rébellion contre les agents de la force publique et de coups et blessures.
A ce premier interrogatoire, René avait à peine répondu, dédaignant de se défendre ou de chercher une excuse à sa condaite.
Une seule préoccnpatiou, d'ailleurs, remplissait son cerveau : — sa sœur ! Qu'était-elle devenue ? qu'en avait-on fait?
Il le demanda d'une voix tremblante au commissaire de police, qui lui avait répondu en haussant les épaules :
— ' Soyez tranquille ! elle est à l'abri pour quelque temps !
— Comment cela ? tit-il. Est-co qu'on ne va pas la relàclier, est-ce qu'on ne l'a pas remise en liberté, ce matin ? Elle n'a rien fait, elle. C'est moi qui seul...
— Vous savez bien où l'on envoie les tilles de son espèce. Elle est à Saint-Lazare, ou elle y sera tout à l'heure. Je souhaite que la leçon vous serve à tous les deux.
— A Saint-Lazare ! hurla le jeune homme d'une voix si menaçante, en lançant autour de lui un regard si terrible, que le commissaire de police eut un moment de surprise et de terreur, et que les gardiens de la paix qui l'avaient
IIJ ZOK CHIEN-ClllKN
amené o\ ([m assistaiciil à rintcrrogaUurc ^o jctèrcni sur lui pour le maintenir.
— ASaini-I-azarc ! répcta-t-il.
— OIi ! oli ! rc|»iit le comiuissiiirc, voilà nn gaillard danpfcreux et (lu'il laudra snrvoillorde près. Je ne cumpi-onds pas le pai'quet, qui a ordonné sa. mise en liberté dans l'allaire Morisset. Joli cadeau pour la société ! Quand on tient ces gens-l;\, on devrait bien les garder.
Et le conmiissaire de police ajouta à son procès-verbal une note qui signalait René comme un homme redoutable, animé des plus mauvaises liassions, capable do tout, et d'une violence inouïe.
11 ne resta que huit jours h la Conciergerie, an bout desquels il passa en jugement devant la 6" cliamlire de la police correctionr.c^llo, son cas n'étant pas de ceux qui relèvent du jury.
En entrant dans la salle, entre deux gardes de Paris, en s'asseyant sur le banc d'infamie, les premières personnes (pu; son regard opèrent, parmi le imblie peu nombreux qui assis'e à ces sortes d'afl'aii'es, ce furent Caroline et son ])ère, M. Dartois, grand vieillard sec, au long visage sceptique et tloux, couronné d'une épaisse chevelure blanche, entouré d'un collier de barbe blanche également, éclairé de deux grands yeux bleus largement ouverts et d'une limpidité extraordinaire.
Caroline, les paupières rongies, s'efforçait de cacher son désespoir et ses angoisses, et la vaillante tille ti^ouva la force de lui sourire de ses grands yeux bruns, de lui dire, avec ses prunelles humides où la volonté séchait des larmes:
— Courage ! Je suis là. Je t'aime toujours. Je veille. Compte sur moi.
Cette vue, ce regard, lui causèrent la seule sensation douce, heureuse et saine, qu'il put encore ressentir dans l'horrible situation où il se trouvait.
Il rougit de bonheur et de honte aussi de se voir devant elle, devant cède qu'il aimait, sous ce costume en lambeaux, assis sur ce banc du déshonneur, se disant :
— Le cœur de la femme parfois est sublime ! que je voudrais être digne d'elle ! Toute ma vie suffira-t-elle à t'aimer, à te remercier comme tu le mérites, ma noble et belle Caroline ?
Voici ce qui s'était passé.
Mademoiselle Uartois, lorsque René s'était élancé dans la rue pour aller au secours de Claire, était restée sur le pas de la porte, regardant, écoutant, n'osant le suivre, nu-tête, en taille, comme elle était à cette heure avancée de la soirée.
René n'avait pas tardé à disparaître au tournant de la ruelle où Claire était entraînée par les agents des mœurs.
Caroline indécise, violemment émue, retenue entre le désir de savoir ce qui se passait et la crainte de s'afficher, de se compromettre inutilement, — ce qu'elle ne devait ni pour elle, ni pour son père, dont elle ne voulait pas tromper la confiance, ni pour René lui-même qui avait, besoin qu'elle fut forte et inattaquable pour l'aider et le protéger de loin, — attendit immobile, pendant quelques minutes, en proie à une angoisse inexprimable.
Elle n'entendait rien. Elle espérait toujours que René allait revenir, qu'il lui dirait ce qui s'était passé.
Enfin, n'y pouvant tenir plus longtemps, envahie par de sinistres pressentiments, elle s'était glissée légèrement, le cœur palpitant, le long des maisons et était parvenue jusqu'à la ruelle où René avait disparu.
La ruelle était vide.
Tout était fini à ce moment. Claire et René, enlevés par les agents, étaient déjà loin.
N'osant s'aventurer davantage, remarquant même que les rares passants regardaient, avec surprise, cette belle et élégante jeune fille, seule, en costume de chambre, dans la rue, et comprenant qu'elle s'exposait à quelque rencontre fâcheuse, elle revint rapidement jusqu'à la porte du jardin laissée entr'ouverte, et, là, attendit encore, ne se sentant pas le courage de rentrer tout à lait, espérant toujours que René viendrait la rassurer.
L'impatience la gagnait. Cette ignorance lui était insuppoi'table.
Surmontant enfin sa timidité :
— Monsieur, dit-elle d'une voix tremblante à un jeune homme qui passait piès d'elle sur le trottoir et qu'elle reconnut pour un habitant du quartier, un voisin, pourriezvous me dire ce que signifiaient tout à l'heure ces cris de femme ? Ils m'ont effrayée.
— Oh ! rien du tout, mademoiselle, répondit le jeune homme, qui la reconnut. Je passais au moment où l'affaire finissait ; je ne me suis pas approché, mais j'ai vu de loin qu'il s'agissait d'une batterie entre une fille et des ivro^mes. Les gardiens de la paix ont mis le holà et emmené tout le inonde au poste.
— Merci, monsieur, répondit Caroline, et elle rentra en fermant la petite porte.
L'erreur du jeune homme s'expliquait facilement, car on sait que les agents des mœurs sont vêtus en bourgeois, et la nuit tous les chats sont gris.
114 ZOÉ ClIlKN-riIlEN
Cette soliitidii, si niauvai^^c qu'elle lut, rassura à demi Caroline.
Sans s'expliquer Cdinnient la sœur de Roué, que, (]u i-esle, elle ne connaissait i)i;int, s'était trouvée seule, rued'Knler, à pareille heure, olh; crut (prelle avait été accc^stéc, insultée i)ar une bande de jeunes gens en yoguette, que René s'était battu avec eux pour détendre et délivrer Claire, et qu'une lois tout le monde au poste, il avait été t'acilo aux deux orphelins de s'expliquer, de se faire reconnaître et relâcher.
Néanmoins, elle passa une nuit agitée.
Le lendemain, au lieu de retourner à Fontainebleau, elle resta h Paris, pour avoir des nouvelles.
Rien ne vint,
S'inlbrmer de René, lui écrire, impossible ! Interrompu brusquement la veille, il n'avait pas eu le temi)S de lui donner son adresse et le nouveau nom qu'il avait pris. Elle ne savait où le trouver.
S'informer ù. la police ? Elle ne le pouvait elle-même. Il aurait fallu en charger son père; mais, pour cela, il fallait lui dire qu'elle avait passé la soirée avec René, et c'est ce qu'elle n'aurait consenti à faire qu'à la dernière extrémité.
Deux jours se passèrent pour elle dans la plus cruelle anxiété. Pour ne pas retourner k la cam])agne, elle prétexta d'une violente migraine, et M. Dartois ne lit aucune observation.
Enfin, le troisième jour, elle vit dans le journal une note qui la bouleversa, annonçant que le nommé René M..., inculpé dernièrement dans une affaire terrible et relâché faute de preuves, venait d'être arrêté de nouveau et passait le surlendemain en police correctionnelle, pour rébellion, menace de mort, coups et blessures, etc.
Ce fut pour elle un désespoir affreux.
Elle parla à son père, et, sans lui dire son amour pour René, tout, en taisant le rendez-vous qu'elle avait donné, on faisant seulement appel au cœur de M. Dartois, homme réellement exceptionnel et que nous connaîtrons mieux [dus tard, elle avait obtenu qu'il allât aux renseignements, qu'il continuât de protéger, de son mieux, les deux orphelins, dont l'un René, qu'il connaissait pour l'avoir employé pendant six mois près de son jeune lils, l'intéressait d'ailleurs personnellement.
Il revint avec de mauvaises nouvelles. L'affaire de René était grave. Il était fort mal noté.
De plus, il avait déjà des antécédents : l'erreur commise par la justice contre lui.
— Et sa sœur? demanda Caroline.
— Arrêtée aussi.
— Mais on la relâchera, elle ! Où est-elle ?
— Oui, je m'en occuperai, et je te promets de faire le possible, avait répondu le pore très embarrassé, ne voulant pas dire à sa fille que Claire était à Saint-Lazare, et comprenant trop quelles en seraient les conséquences pour la inallieureuse entant. — Après le jugement du frère, je verrai à m'cccuper d'elle.
— Nous assisterons à ce jugement, avait dit résolument mademoiselle Dartois. Notre vue le soutiendra et lui dira qu'il n'est pas abandcmné, qu'il a des amis.
M. Dartois avait dû céder, suivant son habitude, mais en exigeant que sa fille se couvrît le visage d'une voilette épaisse pour qu'on ne la reconnût point.
Elle avait mis la voilette, l'avait relevée à l'entrée do René pour le réchauffer de la flamme attendrie de ses yeux bruns si profonds, puis l'avait rabaissée.
M. Dartois n'avait rien à dire: elle avait mis une voilette très épaisse, mais elle n'avait pas promis qu'elle ne la relèverait pas.
Le jugement de René ne lut pas long.
Le juge lui fit observer qu'il sortait de prison depuis peu de jours, — ce qui est un crime ; — qu'il avait pris le faux nom de Durand, après avoir quitté le nom de Morisset qui ne lui appartenait pas davantage, et que les honnêtes gens ont un nom à eux et n'en changent pas ainsi ; — qu'il habitait, en compagnie de sa sœur, une maison mal famée, un garni! où des jeunes gens qui se respectent se gardent bien d'aller ; — qu'il n'avait aucune position, aucun métier, — ce qui est absolument coupable, à moins qu'on n'ait des rentes ; — que sa sœur ayant été signalée à la police, on avait dû faire une descente dans le garni, qu'elle avait résisté aux agents, et qu'au lieu de l'engager à se soumettre à l'autorité, comme c'éiait son strict devoir, il s'était jeté sur les représentants de ladite autorité, les avait frappés et menacés de mort, etc., etc.
Les témoignages étaient accablants. Il n'y avait pas A nier. Les faits étaient patents, et chercher à les expliquer était inutile, impossible.
On retrouva l'individu que René avait jeté dans l'escalier, le soir où cet ivrogne vint frapper à la porte de Claire.
Sa déposition prouva que René était un homme violent, habitué à recourir aux actes de brutalité, et, de plus, mit René hors de lui ; car cet individu prétendit, — pour
116 ZOK CIIIEN-CIIIEN
s'excuser sans douie, nu pour so venger, — que Claire l'avait provoqué, encouragé.
Koiic entra dans une telle fureur, à cette calomnie qui déshonorait sa s(eur, que le président le menaça de le faire réintégrer en pt-ison et de passer outre au jugement.
Interrogé s'il avait quelque chose .'i dire ])our sa délense, René, hors de lui, réi)li(iua, qu'il avait l'ait son devoir, et que celui qui ne défendrait pas sa sœur, une jeune ïille innocente et pure, en pareille circonstance; que celui (jui serait maître de lui, ne perdrait pas la tête, et la laisserait conduire à Saint Lazare, honte pire que la mort, en gardant son sang-froid, serait le dernier des misérables et dea lâches !
Ayant ainsi aggravé sa position, il s'entendit condamner à un an et un jour de prison.
Caroline entraîna son père.
Ses yeux jetaient des éclairs, sa voix tremblait.
Elle était admirable de résolution et de noble douleur.
— Eh bien, mon père, lui dit-elle, qu'allez-vous faire? qu'en pensez- vous ?
— Je pense, répondit M. Dartois, que j'aime et que j'estime beaucoup ce jeune homme, mais qu'il s'est perdu, et. que sa sœur est perdue !
— Et vous ne ferez rien, et l'on ne peut rien pour eux?
— Pour- lui, il n'y a rien à faire actuellement. ®n va le transférer à Poissy. .le le reconmianderai de mon mieux; mais il estcondammé, il fera sa peine.
Caroline frémit des pieds à la tête.
— En tous cas, il faut le voir, avant son départ. Nous irons ensemble. Je crains qu'il n'en meure ou n'en devienne fou.
— Aller le voir ! répéta M. Dartois ; j'y songeais, pour remonter son courage, et surtout pour calmer son exaspérai ion; mais toi... ce n'est pas convenable, ta place n'est pas là.
— La place d'une femme est partout où l'on souffie, mon père. Qui consolera les malheureux, qui relèvera les vaincus, si ce n'est elle ?
— Tu n'es pas une femme, Caroline, tu es une jeune tille.
— Tu seras là avec moi, dit-elle doucement; C(>mprends donc ce qu'il soutire. Il se croit méprisé, il se croit avili. Ma seule présence, à moi jeune lUIo riche, jeune tille du monde, du grand monde, lui portera un îémi lignage d'estime et de sympathie plus éloquent et plus indiseutable que toutes vos bonnes paroles. Crois-moi, c'est là ce qu'il
lui Huit. Le désespoir et la haine le perdront, en effet, avec sa nature tière et violente, si une femme, telle que moi, ne vient pas lui dire : « Courage ! vous n'êtes que vaincu, vous n'êtes pas déshonoré pour moi. »
Le lendemain on conduisit René dans le parloir de faveur.
Il s'y trouva en présence de Caroline et de M. Dartois.
En la voyant, il chancela, et joignit les mains, comme pour une adoration muette, tandis que son regard farouche s'éteignait et que sa figure passait du désespoir haineux à l'attendrissement et à la reconnaissance.
— Vous, ici ! balbutia-t-il.
— Monsieur René, fit vivement Caroline, j'ai voulu venir avec mon père, pour vous dire d'être courageux et résigné, pour vous prouver que vous avez des amis sincères, aux yeux desquels vous n'avez point démérité, et vous ne démériterez point, tant que vous serez digne et que vous ne vous abandonnerez pas vous-même, sous les coups répétés du sort. On ne peut vous éviter la prison. Supportez-la donc comme un homme ! Vous en serez récom- . pensé... ajûuta-t-elie plus bas, avec un regard tout chargé d'amour et de promesses. Vous nous retrouverez tels que vous nous laissez !
René pleurait sans s'en apercevoir, muet, adorant, sauvé !
— Je viens vous dire aussi d'être sans inquiétude au sujet de votre sœur, Nous la ferons sortir du lieu horrible où l'on a jeté la malheureuse enfant. Elle n'aura pas d'autre maison que la nôtre, elle sera ma sœur.
René tomba sur ses genoux.
— Oh! vous êtes une sainte! put-il à peine murmurer dans son extase, le visage illuminé d'enthousiasme et de respect, où se mêlait la passion la plus ardente.
Caroline lui tendit la main, le releva.
— Voici ma main, monsieur René. Dans un an, nous nous retrouverons !
Trois jours après, René parlait pour Poissy, transfiguré, capable de vivre et de conquérir dignement sa place dans la société, ne comptant plus le long martyre de la prison centrale, cuirassé contre l'infamie et la douleur par l'immense bonheur qui remplissait son cœur, et relevant le front sous la couronne que l'amour et le dévouement de Mademoiselle Dartois lui avait tressée.
LA I-'IN DK CLAIUI-:.
, M. Dai'tois rencontra dos difficiiltés inattendues, lorsqu'il voulut obtenir la mise en liberté de la sœur de Ren6, de la malheureuse Claire, enfermée depuis quelques jours à Saint- Lazare.
D'habitude, pour qu'une femme incarcérée dans cette pi'ison spéciale, sous riuculpation lancée contre la jeune tille, soit relâchée, il sufîit qu'une personne sérieuse, honorable, ayant des ressources certaines, consente à répondre décolle sur laquelle s'est appesantie la main de la police des munirs, s'engage à assurer son existence.
M. Dartois avait une grande fortune, et la gravité de son caractère, comme celle des fonctions qu'il avait occu[)ées longtemps, ayant été magistrat pendant trente ans, semblaient devoir lui rendre plus facile qu'à tout autre la mission philantliropi que qu'il assumait, bien qu'un peu malgré lui.
Entendons-nous, cependant.
Il ne demandait pas mieux que de délivrer Claire, de la secourir, de l'arracher aux suites épouvantables et inévitables d'un séjour dans la section des femmes de mauvaise vie; mais Caroline, sans le consulter, avait pris, devant René, l'engagement de recueillir la pauvre enfant, de l'installer chez M. Dartois, d'en faire sa propre sœur, et il se trouvait amené ainsi, grâce aux promesses de sa fille, à aller plus loin qu'il ne l'aurait voulu dès l'abord.
Caroline lui avait, comme on dit, forcé la main, sachant bien qu'il mettrait son point d'honneur à remplir tous les engagements juis par mademoiselle Dartois.
C'était im singulier homme que M. Dartois, et d'un caractère assez excentrique, en apparence, moins faible , néanmoins, qu'il ne le paraissait, car sa prétendue faiblesse n'était que le résultat d'une méthode de conduite, si rarement; pratiquée qu'elle en passe généralement pour dépourvue-de bon sens.
Doué d'un cœur tendre et généreux, d'un esprit large, il y avait, chez lui, une absence absolue de tous les préjugés admis, une tendance marquée à ne juger les choses et les hommes que d'après lui-même, sans tenir aucun compte des opinions courantes, sans se payer d'aucun des axiomes tout faits, et souvent parfaitement faux ou idiots, qui constituent la conscience de quatre-vingt-dix-neuf personnes sur cent.
Aussi eùt-il passé pour fou sans sa grande fortune, ses hautes fonctions et ses capacités incontestables.
On comprend, d'ailleurs, qu'un semblable caractère et une si étrange façon de voir avaient dû nuire à sa carrière de magistrat.
M. Dartois ne croyait ni à l'infaillibilité du juge, ni à celle du Code, encore moins à celle de la police.
Tout accusé ne lui paraissait pas coupable, tout coupable ne lui paraissait pas responsable.
Il passait pour sceptique, parce qu'il cherchait les mobiles et devinait les causes cachées, là où ses confrères de l'Empire, le plus souvent, frappaient les actes et appliquaient la lettre qui tue.
Il avait vu, de si près et si souvent, les inconvénients terribles, les conséquences désastreuses de la méthode autoritaire, en tout et partout, qu'il avait adopté une méthode absolument contraire et s'était juré d'élever ses enfants en leur laissant pleine et complète liberté, s'efforçant seulement d'aider au développement de leur nature propre, dans le sens où elle se dirigerait, sans y mettre nulle entrave.
De là, ce que Caroline appelait la gâterie de son père.
Cette méthode, comme toute méthode absolue, a ses inconvénients, et Caroline avait raison de la redouter pour son jeune frère, Raimond Dartois, bien qu'elle eût réussi avec elle.
Mais il faut autant de méthodes d'éducation que d'enfants, et c'est pour cela que les enfants seroni toujours mal élevés, auront toujours une éducation fausse, exagérée, ou incomplète, en quelque point.
Puis, avec les années, M. Dartois s'était trouvé si bien
d'un système qui lui laissait autant de liberté qu'il en
donnait aux autres, qu'un peu de paresse, d'égoïsme s'en
' était mêlé, et qu'il poussait son système jusqu'à l'exagéra-
tiuii, rassuré, d'ailleurs, ot conlinnc dans ses opinions par la nature oxeeptionaellenjeiit, bcnue, j^énéreuse et pleine de ressort de sa lillo.
Tîn tel liouniie ne répondait iiiillciiicnl à l'iiléal du ujag'istrat, toi (pi'oa l'a cdhoii Juscpi'à ]uvs(!nt.
Aussi n'était-il guorc aimé de ses chois.
Sou esprit critique les embarrassait et les irritait.
Son scepticisme poli les blessait.
11 condanniait peu. t)n lui reprochait sou excessive indulgence, sa bienveillance évidente pour les prévenus, qui amoindrissait, au point de vue criminaliste, toutes les allaires qu'on lui confiait.
St)uvent, il avait pousse rexcentricité, étant assez riche pour cela, jusqu'ù payer de sa poche l'amende à laquelle il venait de condamner quelque malheureux, eu vertu du texte positif de la loi.
En un mot, c'était un trouble-fête et un gâte-métier.
Avec cela, quoiqu'il ne s'occupât point de i>olitique, il passait, — faut-il le dire? — pour républicain, libre-penseur et ce qui s'ensuit, ce qui n'était point un titre sous l'P^mpire et s'imputait volontiers à crime.
On le subissait, mais on fut heureux de lui voir prendre sa retraite.
Sa mauvaise réputation l'y avait suivi. Seulement on le respectait parce qu'il était riche, de grande famille, bien apparenté, a[>puyé d'alliances solides, d'une capacité hors ligne et facile à décocher quelque trait satirique qui s'attachait à la peau de ses victimes, malgré son air Jioiichahint et le peu d'empressement qu'il montrait à [)arlei\
Lorsqu'il vouUitagir en faveur de Claire, il trouva donc, auprès de l'administration de l'époque, une sourde hostilité et beaucoup de mauvaise volonté, de lenteurs calculées.
On lui disait oui, et on ne faisait rien.
Ou lui montrait même quelque étonnement de l'intérêt persistant qu'il prenait aux orphelins Morisset.
Il souriait et insistait. Ou lui promettait, et on ne tenait pas. ■.!
Cette lutte sourde dura six semaines.
Caroline en devenait folle de chagrin et d'impatience.
Elle pensait, nuit et jour, à l'horrible position de Claire, aux promesses laites à René, et se reprochait, comme une sorte de félonie, de trahison, ces retards qui, pourtant, ne dépendaient pas d'elle.
— Je sens, lui disait son père, une intluence occulte qui paralyse mes efforts. Ce n'est pas seulement contre moi qu'elle est dirigée, c'est surtout contre Claire. Ces enfants
ont (les ennemis invisibles qui préparent de loin tous les coups portés contre eux. Claire a été dénoncée directement, personnellement. Par quil Je l'ij^nore. Dès le début de leur premier procès, j'ai deviné, entrevu cette action souterraine. Je connais trop ces choses-là pour m'y tromper, et. j'ai un llair particulier en ces matières. Ainsi, je n'ai pu obtenir de la voir, de lui parler, une seule fois.
— Mais qui peut en vouloir à ces malheureux orphelins ? Ils n'ont fait de mal à personne; ils n'ont, ils ne peuvent avoir d'ennemis.
— Qni ? Quelqu'un de puissant ! J'entrevois des intérêts considérables en jeu derrière le crime de la rue du Val-de- Gràce. Ils gênent, — voilà tout le mystère, — celui qui a fait dispaïaître les papiers, qui leur a enlevé ainsi même leur personnalité civile.
— Raison de plus pour mettre Claire à l'abri de toutes les persécutions, pour la ramener près de nous et l'y garder. Oh ! je veillerai sur elle !
Enfin, M. Dartois obtint une audience du préfet de police, qui lui accorda immédiatement sa requête.
— Voici l'ordre de libération, lui dit ce haut fonctionnaire. Présentez-vous, demain, à Saint-Lazare, avec ce papier, et la personne en question vous sera remise.
— Ne pourriez-vous prévenir, dès ce soir, le directeur, afin qu'il n'y ait aucun retard, aucun prélexte de refus, quand je me présenterai, puisque l'heure d'agir est passée aujourd'hui ?
— Très volontiers ! répondit le préfet.
Il sonna, fit appeler l'employé que cela concernait, et donna lui-même les ordres nécessaires, devant M. Dartois devenu très défiant.
Avant de rentrer chez lui, ce dernier, pour plus de sécurité, écrivit un mot à Claire, qu'il porta lui-même et remit au greffe, le directeur n'étant pas visible à ce moment.
Dans ce mot, il annonçait à la prisonnière la bonne nouvelle de sa délivrance, et la prévenait qu'il viendrait la prendre en personne, le lendemain matin.
N'ayant pu la voir, il lui avait écrit, du reste, plusieurs fois, pour l'encourager, lui faire connaître ses démarches, et s'étonnait un peu de n'avoir reçu aucune réponse de la jeune fille.
Le lendemain, à huit heures, il se présenta à la prison et se fît conduire chez le directeur.
A la porte l'attendait sa voiture, où se trouvait Caroline, palpitante d'impatience et de joie.
— Je viens chercher, dit M. Dartois, une de vos prison-
nière.s, Mademoiselle Claire Morisset. Voici l'ordre d'élargissement.
— Ku odct, i'cpli(iiui le (lirecieur, nous avons reçu le même ordre dès hier au soir. Elle est déjà partie.
— Coniniont, partie ! s'écria M. Dartois. Quand cela ?
— Il y a une denii-heure.
— Mais il était convenu que je viendrais la prendre moimême !
— ,1e l'ignorais.
— A-t-elle reçu ma lettre, au moins?
— Quelle lettre ?
— Celle que j'ai remise hier, lui annonçant mon arrivée et sa délivrance.
— Evidemment; votre billet a été donné à la sœur directrice chargée de distribuer les lettres qu'on laisse parvenir aux détenues.
— 7\lors, il n'y a que demi-mal! murmura M. Dartois. Elle se sera rendue chez moi.
Il rejoignit sa fllle, lui raconta ce contre-temps et commanda au cocher de retourner, au galoj», à l'hôtel où Claire devait les attendre.
Quand ils arrivèrent, Claire ne s'était pas présentée.
— Nous sommes venus en voiture, elle était à pied. Attendons ! Elle a notre adresse. Elle sait que c'est moi qui l'ai lait délivrer, que je devais la conduire ici. Elle y viendra.
Les heures s'écoulèrent, Claire ne paraissait pas. Caroline était dans un état d'inquiétude et d'angoisse qui effraya son père.
— Je retourne à la prison prendre de nouvelles inlbrmations, dit M. Dartois, lorsque midi sonna. Il y a eu quelque malentendu.
A la prison, on lui affirma de nouveau que Claire avait été relâchée, à sept heures du matin.
— Je veux voir la sœur qui lui a remis ma lettre, insista M. Danois, ne comprenant rien à l'absence prolongée de Claire.
La sœur fut appelée.
Interrogée, elle répondit froidement que cette lettre n'avait pas été remise à la fille Claire.
— Pourquoi cela ? hurla M. Dartois sortant de sa quiétude habituelle.
— On ne distribue les lettres qu'à onze heures. Elle est partie à sept heures.
— Mais c'est monstrueux ! c'est un abus de conliance !
— C'est la règle de la maison.
M. Darf.ois était en colère pour la i»remière fois de sa vie.
— Et mes autres lettres, car je lui ai écrit cinq ou six lois ; elle les a reeues, du moins ?
— Toutes les lettres adressées à la H lie Claire sont au greffe, répondit tranquillement la sœur. Il y avait des ordres sévères pour elle. Interdiction absolue de communiquer avec le dehors, d'une façon quelconque, et monsieur n'est pas son parent.
— Alors, elle ne les a pas lues ?
La sœur s'inclina.
— Infamie ! murmura M. Dartois. C'est un coup monté... Ceux qui la poursuivent ont le bras long! Comment aborder Caroline h présent ?
Et il s'en alla, plus ému, plus indigné qu'il ne l'avait été de toute son existence.
Se plaindre ? A quoi bon ? Et à qui ?
Il rentra chez lui, avec l'espoir vague, stupide, que Claire serait venue pendant son absence.
Naturellement, on n'avait pas entendu parler d'elle, puisque la pauvre enfant ignorait complètement à qui elle devait sa délivrance, de même qu'elle ignorait qu'elle fût attendue quelque part, qu'elle eijt un asile prêt pour sa misère et son relèvement.
M. Dartois et Caroline, hors d'elle, des larmes plein les yeux, mais silencieuse, souffrant plus qu'elle n'avait jamais souffert, parcoururent Paris pendant toute la journée, à la recherche de la sœur de René, de celle dont mademoiselle Dartois voulait faire sa compagne, son amie, son enfant, sa propre sœur.
Claire avait été mise dans la rue, à sept heures du matin, seule, sans un centime, brisée par son horrible détention, affaiblie par un régime calculé pour débiliter le corps et dompter l'énergie morale.
Ce n'était plus l'innocente et pure jeune fille que nous avons connue six semaines plus tôt.
On ne vit pas impunément dans un certain milieu,
La boue éclabousse toujours un peu.
Elle avait vu; elle avait entendu ; elle avait subi.
Elle savait !
Un monde nouveau, monde hideux, s'était ouvert devant elle !
On l'y avait plongée, roulée !
Son front était toujours jeune et blanc, ses yeux toujours pleins de leur flamme caressante, mais l'ignorance était partie, la candeur flétrie, et, sous la grâce des traits et les
formes mifrnonnos do l'adolcsconoo qui linissaii k peine, ràiuo (lo la vierge otaii, attoiiile, blessée à jamais.
Elle avait horreur de cet enfer, et elle avait honte.
Elle se sentait contaminée, souillée, un objet de mé[nMS et de dégoût, même à ses propres yeux !
i-llh^ n'avait plus de foi en elle. Elle n'avait plus de vigueur, de volonté.
Elle n'avait qu'une idée fixe : fuir, fuir loin de ce repaire, trouver son frère, se jeter à ses pieds, lui dire :
-- Emporte-moi ! Cache-moi !
P^Ue ignorait la condamnation de René. Elle ignorait tout, n'ayant plus eu aucune relation avec le monde extérieur depuis le jour de sa détention.
Elle se dirigea vers leur ancien garni.
Ou lui dirait là oii était René, pensait-elle.
— Votre frère ? lui dit brutalement le patron de l'établissement: il est à Poissy ! Un an de centrale ! Quant h vous, liiez ! Vous m'avez valu déjà une visite de la police. C'est bien assez. Allez faire votre métier ailleurs !
Claire n'entendit que ceci :
René en prison !
Elle était seule ! sans un sou ! sans un abris ! sans un être, même un chien, qu'elle connût, et elle sortait de Saint- Lazare !
Elle devint comme folle.
Sans verser une larme, sans prononcer un mot, elle s'éloigna, dans une sorte d'ivresse et de cauchemar, errant à travers Paris, fuyant seulement les rues bruyantes, les endroits populeux, recherchant les coins soliiairesetsombres.
Pans sa Tête, pas une idée, pas un projet, pas un désir; rien qu'une immense douleur sous un immense engourdissement.
C'était un écrasement complet, ahsolu, un délire calme et profond, l'abolition de l'être qui veut et qui pense.
Son corps agissait, voilà tout.
Elle marchait.
l'allé avait faim, et n'en savait rien.
Cela dura longtemps. Elle allait. toujours.
La nuit vint.
Tout à coup, au coin d'une rue sombre, elle chancela et roula sans connaissance dans le ruisseau.
Il était dix heures du soir.
Au même moment, M. Dartois et Caroline rentraient chez eux désespérés.
— Demain matin, j'irai à la Morgue, se dit M. Dartois. 11 y rencontra Caroline qui avait eu la mêEûe pensée.
M ruil ni l'autre n'avait osé se la communiquer.
Le cadavre de Claire n'y était pas !
La police fut prévenue, et on fit les recherches les plus
minutieuses, sans résultat- Un être jeune et beau avait disparu, s'était englouti,
sans laisser de trace.
— Comment le dire à René ? sanglotait Caroline au désespoir. Il va me maudire quand il saura qu'il n'a plus de sœur, malgré ma promesse. Ah ! la fatalité pèse sur eux !
— Non, la haine ! répondit M. Dartois.