LE VICOMTE EST PINCE
Les semaines, puis les mois s'étaient écoulés. Encore quelques jours et René, ayant fini son temps allait recouvrer la liberté, rentrer dans la vie.
C'est sans doute à cela que songeait Caroline, seule et pensive, retirée au fond de son luxueux appartement, dans une petite pièce, moitié boudoir, moitié cabinet de travail, où elle se plaisait tout particulièrement.
Elle n'avait point, à présent, cette toilette éblouissante, que nous lui avons vue au bal du comte d'Orsan, ni cette toilette légère aux couleurs gaies, qu'elle avait choisie, un soir, pour son premier rendez-vous avec René.
Depuis la disparition de Claire, depuis l'emprisonnement de René, elle avait adopté le noir qui lui allait d'ailleurs à merveille, tout en évitant de porter un deuil que nul n'aurait compris ni admis et qu'elle ne pouvait avouer.
On était revenu au printemps; mai tirait son feu d'artifice de fleurs et de parfums : il faisait doux et tiède ; Caroline avait mis une robe de faille noire, forme Louis XV, qui faisait valoir encore ses grâces naturelles, échancrée sur le devant, à manches demi-courtes, d'où sortaient ses bras blancs et ronds, aux poignets admirablement fins.
Cette toilette aristocratique lui seyait à ravir dans sa simplicité riche, dont la jeunesse et la beauté de celle qui la portait chassait la sévérité.
Elle lui seyait si bien que le jeune vicomte d'Orsan , aujourd'hui âgé de près de dix-sept ans, et qui venait
d'entrer, s'arrêta pour la regarder avec une sorte d'admiration passagère qui l'étonna lui-iuênio.
L'année qui vcnaitdo s'écouler n'avait, enetlot, ni vieilli, — ce qui eût été impossible, — ni rajeuni, — ce qui eût été à désirer, — le cousin Frédéric, l'addlesccMit à pi'éloiitions d'homme, « né à quarante ans, après avoir beanooui) vécu », comme le lui disait mademoiselle Dartois, en riant. . — Comment, vous voilà, mon cousin ! s'écria Caroline en ra])ercevant. Que faites- vous donc là, planté sur vos jambes ?
— Ma foi ! je crois que je vous admire, oui, parole d'honneur ! Kst-ce parce qu'il y a longtemps que je ne vous ai vue ? Est-ce cette robe sombre qui l'ait ressortir l'or de la chevelure et la blancheur des chairs, mais vous ne m'avez jamais paru si jolie.
— C'est comme moi, ré[)ondit la jeune tille, qui ne vous ai jamais vu si galant! Prenez garde, Frédéric, vous allez vous gâter. La galanterie près des jeunes filles, c'est le vieux jeu.
— Ma foi ! ma chère cousine, reprit Frédéric, dont le regard s'éteignit brusquement et dont la ligure s'allongea, vous avez raison de me rappeler à l'ordre, car je n'ai pas les idées riantes, aujourd'hui, je vous assure. Vous voyez un homme désespéré, aux abois !
— Vraiment ! Et vous venez, je parie, confier vos chagrins à une gamine de mon espèce ?
— Peut-êire.
— C'est bien flatteur pour moi, monsieur le vicomte, et cela m'explique, en même temps, votie accès de galanterie. Vous avez quelque chose à me demander ?
— Ma foi, oui ! lit le vicomte d'un air qu'il voulait rendre à la fois gaillard et bon enfant, et qui n'était que penaud.
— Asseyez-vous là. Je vous écoute.
Frédéric approcha une chaise basse et reprit, en rougissant légèrement sous le regard interrogateur de mademoiselle Dartois :
— Il liait vous dire, Caroline, que, depuis quelque temps, la déveine me poursuit. Je me fais plumer au jeu et je perds tous mes paris. C'est navrant!
— Navrant, vous l'avez dit, répéta son interlocutrice, sans qu'il piit ou voulût deviner si elle le plaignait ou se moquait de lui.
— Enfin, hier, j'ai perdu dix mille francs sur la tête tl' Aurore.
— Qu'est-ce que c'est que ça, Aurore ?
— Une jument, vous savez bien. Tout le monde croyait qu'elle arriverait première, et voilà qu'elle se dérobe. C'est dégoûtant !
— Eh bien ?
— Eh bien, il fallait payer aujourd'hui même. Voys comprenez, ces choses-là, c'est sacré, et un gentilhomme comme moi...
— C'est sacré, et un gentilhomme comme vous... répéta mademoiselle Dartois du même ton, entre chair et poisson, qui inquiétait toujours si prodigieusement son cousin.
— Or, je n'avais pas le sou.
— 11 lallait vous adresser au comte.
— C'est ce que j'ai fait. Papa m'a envoyé promener... Et sur un ton !... N'a-t-il pas voulu me faire de la morale... comme si je lui en demandais.
— Le fait est que cela n'est guère convenable de sa part, et qu'on ne peut se figurer rien de plus déplacé, ajcuita Caroline.
— Ah ! Dieu ! qu'il a changé papa! Vous savez, cousine, que c'est un homme réellement chic, froid, beau joueur, très gentleman, sachant vivre, qui m'a servi même quelquefois de modèle, parce qu'il a, on ne peut le nier, grand ton et grand genre... tout à fait dans mes cordes... Eh bien, depuis trois mois, vous ne le reconnaîtriez plus.
— En vérité ?
— Oui, il est grincheux, irritable, agacé, préoccupé, parfois triste, ce qui est très commun ; parfois en colère, ce qui est au-dessous de tout ! Son admirable sang-froid l'a quitté. Il compte, maintenant, je crois, il compte, ma parole d'honneur, et il me fait de la morale ! Il vieillit beaucoup... c'est un homme fini.
— Et à quoi attribuez- vous ce changement?
— Je crois qu'il a fait des pertes à la Bourse. Maman m'a parlé de trois cent mille francs engloutis en quelques semaines... Mais ça ne suffit pas. Nous sommes assez riches pour passer pa/là-dessus.
— En eflfet...
Frédéric se rapprocha de sa cousine, baissa la voix, prit un air narquois et entendu.
— Voulez-vous que je vous dise le fond de ma pensée?
— Volontiers ! répliqua la jeune fille en pinçant les lèvres pour ne pas rire.
— Papa sera tombé entre les mains de quelque coq uine habile qui le fait poser.
Caruline ouvrit de grands yeux.
— Oui, oui, continua- t-il, je connais ça... J'ai mon idée.
Mallieureusemoiit je ne puis savoir qui... mais je le saurai !
— Pauvre tante ! nuirmura mademoiselle Dartois.
— Vous dites?
— Rien. C'est pour moi. Alors, vous n'avez pas vos dix mille iVancs.
— Oh ! si. Je les ai demandés à maman, qui m'a donné toutes ses économies en pleurant et en me racontant les pertes de papa. Elle m"a lait aussi un peu de morale... mais ça m'est égal..., je m'y attendais... une femme... vous comprenez...
— Oui, je comi)rends..., je comprends même très bien !.. Alors, vous êtes content.
— Je suis au désespoir!
— Je ne comprends plus.
— C'est bien simple, pourtant, et je vois qu'avec une jeune tille comme vous il faut mettre les points sur les i.
— Voyons donc les i.
— J'ai payé les 10,000 francs, mais je suis criblé de dettes, je n'ai plus de crédit, et je reste sans le sou. C'est une vie intolérable pour un flls de famille comme moi, pour un homme qui a ses habitudes et ses besoins, et qui ne lient voir son existence entravée par ces sots détails.
— Mais je croyais que vous étiez entretenu des pieds à la tête, et assez magnillquement, chez vos parents. Vous avez votre appartement à part, deux domestiques pour votre usage personnel, trois chevaux délicieux dans les écuries du comte, votre coupé, et une pension de mille francs par mois, de votre père, pour vos cigares...
— Penh ! fit le cousin d'un air méprisant.
— Laquelle pension est, au moins, doublée par ma tante, à l'insu de son mari.
— Penh ! fit encore le vicomte, j'ai trente mille francs de dettes. Je ne puis soutenir mon rang et vivre honnêtement à moins de cinquante mille francs par an.
— Comment, on vous fait de pareils crédits... à votre âge !...
— Mon âge... mon âge n'a rien à voir là -dedans, répliqua Frédéric d'un ton pincé. J'ai une situation qui rassure les créanciers. Tôt ou tard, je payerai. É
— Comment?
— C'est pourtant bien simple... mais une jeune fille... Vous ne vous rendez pas compte... Parbleu ! à la mort de papa, ou de maman, ou des deux...
— Pardonnez-moi, mon cousin. Vous avez raison, je n'y pensais pas... vous y pensez. Excusez une gamine comme moi. Je ne suis pas un homme et un viveur.
Le vicomte se rengorgea.
— Voilà! dit-il tranquillement. Seulement, je ne sais pourquoi, mon crédit commence à s'épuiser.
— C'est que votre père et votre mère sont encore jeunes, 1res jeunes, beaucoup trop jeunes, et que les probabilités d'héritage paraissent éloignées.
— Sans doute, ce doit être cela. Ah ! je n'ai pas de chance ! Il faut donc que je sorte de cette situation ridicule et que je ne puis supporter... surtout dans ce moment où j'ai des besoins plus urgents que jamais.
— Pourquoi cela ?
Frédéric se renversa sur sa chaise, et dit simplement, en battant le bout de sa botte vernie avec sa badine :
— Ma chère cousine, je suis pincé !
— Vous ?
— Moi-même. Mais là, pincé, comme je n'aurais jamais cru.
— Vous m'étonnez, en effet, mon cher cousin. Je n'ose vous demander le nom de la personne... Ce .-ont des secrets qu'un liomme ne trahit point.
— Allez toujours.
— Une femme du monde ?
— Jamais... Elles sont trop ennuyeuses !
— Une petite dame, alors?
— Naturellement.
— Et qui a des dettes à payer, elle aussi, ou qu'il faut mettre dans ses meubles.
— Ah ! fi ! ma cousine. Croyez- vous que j'irais m'adresser à une petite malheureuse dans la panne ! J'ai horreur de. ces choses-là. Il me faut des femmes chic, à toilettes épatantes, pourries de luxe; sinon, bonsoir, plus de vicomte!
— Alors, si la noble dame en question est si richement rentée que cela...
— Je le crois bien... et célèbre... et à la mode.., et en vue. Tenez, le petit baron, mon meilleur ami, me di.sait l'autre soir, à souper, qu'il donnerait 100,000 fr. pour s'afiîcher seulement une heure avec elle... Mais, du reste, vous la connaissez, certainement...
— Moi?
— De nom, s'entend, de réputation : peut-être de vue, si vous allez quelquefois au Bois.
— Je n'y vais plus.
— C'est vrai, j'oubliais, vous êtes retirée du monde, depuis bientôt un an.
Et Frédéric accompagna ces paroles d'un regard équivoque et d'un sourire assez méchant.
— Néanmoins, ponrsuivit-il, les bruits doivent, en venii' encore à vous. Kilo s'a]»|»('lle Zoé.
— Zoé, répéta, mademoiselle Dartois, comme si ce nom no lui disait rien.
— Oui, Zoé, Zoé Cfu'oi-CJiim^ auM^i nommée ;ï caiiso de son étonnante chevelure enivrée ei Irisée comme celle d"uii gr-ilfon havanais, qui tranche avec ses yeux noirs qui lui l'ont le tour de la tête. La plus belle lllle et la plus originale que j'aie encore rencontrée, et la plus magniliquement entretenue de tout Paris, sans (pi'on sache par qui. Conqu^enezvous ca ? un honmie qui a la veine d'avoir une lille connue celle-là, et qui s'en cache !
— En elfet, reprit Caroline, Zoé Chien-Chien ! .l'ai entendu ce nom... Il lra[ti)e et il reste. Mais je ne l'ai jamais vue... Elle est doue vraiment bien jolie ?
— Admirable... Un vrai petit bonbon ! On la mangerait ! Et j'ai compté sur vous ma cousine...
— Pour vous présenter à cette dame ? demanda la jeune iille en riant.
- Oh ! non ; mais pour me faciliter les moyens de me rapprocher d'elle.
— Cette marque d'estime et de confiance me touche réellement beaucoup, cher cousin. Mais il me semble qu'il n'y a qu'un moyen, c'est de lui plaire.
— Je crois que je ne lui déplais pas. J'ai déjà soupe deux fois avec elle. Elle m'a même reçu dans son boudoir. Ah ! quel boudoir ! C'est épatant !
p]t Frédéric passa sa langue sur ses lèvres, de telle façon qu'on ne savait trop s'il était amoureux de la femme ou\lu boudoir. Tout porte à croire que c'était du boudoir.
— Eh bien, que voulez-vous de plus? Il me semble que le reste ne regarde que vous, et je ne vois pas en quoi je puis vous être utile.
— En tout. Rien ne coûte aussi cher qu'une femme qui Aàt dans le luxe. Je ne puis lui offrir même un simple bouquet au-dessous de cinq cents francs, ni avoir l'air gêné et gi'igou auprès d'elle. Ma chère cousine, prêtez-moi cinquante mille francs.
— Moi ! Vous êtes fou, Frédéric!
— Pincé, oui, mais pas fou du tout. .. Vous allez voir. M. Dartois est, au moins, aussi riche que papa, et c'est vous qui tenez sa maison, qui dirigez tout, qui avez le maniement de l'argent. Vous pouvez très bien m'aider de cette bagatelle... Mon oncle ne vous demande jamais de comptes. . Si la somme n'est pas là, ce qui est probable... faites-lui signer un chèque de pareille somme .. Il ne s'informera
même pas du pourquoi, et vous n'aurez rien à craindre avec moi: je vous ferai une reconnaissance pour que tout soit en règle... payable plus tard...
— A la mort de vos parents.
— Voilà, lir le vicomte. C'est entendu, n'est-ce pas ? Il lui prit la main ei la baisa.
— Mon cher cousin, j'en suis désolée, reprit Caroline, redevenue sérieuse, mais je ne puis vous rendre ce service.
Frédéric se redressa, très étonné et très rouge.
— Comment, vous me refusez ? s'écria-t-il.
— Parfaitement. Il est vrai que j'administre la maison de mon père, et sa fortune; mais c'est justement pour cela que je ne puis abuser de sa confiance, en disposant de son argent, sans son agrément, et l'employer à des usages qu'il blâmerait, ou auxquels, certes, il ne l'emploierait pas. La confiance crée la responsabilité, et la responsabilité crée la délicatesse. J'ai bien, à la vérité, mes iietites économies personnelles, mais il y a assez de misères à soulager et de bien à faire autour de soi, quand on est riche, pour que je n'en puisse disposer pour vous rapprocher de mademoiselle Zoé Chien-Chien, si enivrante qu'elle puisse être, et si pincé que vous soyez ! D'autre part, j'aime beaucoup ma tante, votre mère, Frédéric, et je suis certaine qu'elle ne me remercierait pas de vous jeter ainsi aux griftes d'une créature fort dangereuse pour un jeune homme de votre âge, qui fait déjà assez de folies, et lui prépare assez de tristesses et d'angoisses.
— Oh! oh! de la morale! fit le vicomte d'un air très irrité et profondément humilié. Parole d'honneur, Caton ne dirait pas mieux, et ces scrupules sont bien inattendus et bien éionnants...
— Etonnants'? répéta Caroline. Pour qui donc me prenezvous, mon cher cousin? Je suis bonne enfant. Depuis une heure, vous me parlez un langage qui n'est guère de mise avec une jeune fille; j'écoute vos confidences, assez étranges, et je les garderai pour moi... mais...
— Dame ! vous êtes si originale, si excentrique...
— Je ne suis pas bégueule, c'est vrai; je ne fais pas do sotte pruderie : j'ai des idées fort larges, qui ne sont point les vôtres, et des sentiments à moi, que je ne cache nullement; mais je suis une très honnête fille, mon cousin, et j'ai mes scruyrules et ma discipline morale très sévère à sa façon...
— Pourtant, répliqua le jeune d'Orsan, piqué au vif et furieux de sa déconvenue, on pourrait, si l'on éiait mauvaise langue, remarquer que vous avez cessé presque d'aller dans
ir!() ZOÉ CHIEN-CHIEN
lo monde, et que vous portez presque le deiiil, depuis certaine aventure...
— (^)uelle avontui'e ?
— Kli ! mou Dieu, tnnl le meude sait l'intérêt iiiexidicable (pio vous preniez h une petite gueuse Ibui'rée i\ Saint-Lazare, qui a disparu, et qui était la sœur d'un petit malheureux... lequel est encore h Foissy... M. Dai'tois s'est assez i'(!mué pour CCS gens-là, sans ([u'on sache pourquoi... Et, si l'on voulait chercher, ma chère cousine, on pourrait trouver vos idées beaucoup trop larges, et vos sentinionts très mal placés... Mais, rassurez-vous, je ne suis pas mauvaise langue.
Il s'était levé.
Caroline se leva aussi.
lue vive rougeur empourprait son joli visage, et ses yeux bruns se chargeaient de colère et de mépris.
— Vous pouvez ajouter, dit-elle d'une voix qui tremblait légèrement, que je m'occupe toujours de ces malheureux, (juG je paie t(Hijours, dci mon argent, im homme de la police pour retrouver les traces de mademoiselle Claire ou la preuve de sa mort, et que son frère, M. René, en sortant de prison, trouvera, près de mon père et de moi, les amis les plus dévoués et les plus constants. Allez, mon cousin, soyez mauvaise langue tout à votre aise, vous êtes déjà mauvais cœur ! Cela vous complétera.
Mademoiselle Dartois avait l'iiir si parfaitement digne et dédaigneux, malgré l'indignation intérieure qui mettait une larme sous ses longues paupières, que le vicomte eut peur d'avoir été trop loin et se trouva tout interdit.
— Vous avez tort de vous tâcher, Caroline... balbntiat-il. Je plaisantais. Mais vous êtes en colère... Je vous quitte. Sans rancune, n'est-ce pas ?
Caroline lit semblant de ne pas voir la main qu'il lui tendait, et lui tourna le dos.
— La petite sotte ! se dit Frédéric en sortant. (Ja ne fait rien, je l'ai piquée au vif ! Cela lui apprendra à me faire de la morale, comme à un petit garçon. Enfin, je verrai Zoé Chien-Chien, ce soir, à souper ! Mais où diable trouver de l'argent ?