UNE NOUVELLE ET UNE ANCIENNE CONNAISSANCE
Vers le bas de la rue Saint-Jacques, dans une vieille maison d'aspect sordide, au sixième étage, se trouvait, sous les toits, l'appartement personnel de Chat-Mouillé, le secrétaire du commissaire de police, qui avait commencé l'enquête judiciaire ouverte après la mort de madame veuve Morisset, la mère de Claire et de René.
Nous avons dit l'appartement ; nous aurions dû dire la chambre, ou plutôt la mansarde, car Chat-Mouillet, soit par simplicité de goût, soit par l'exiguïté de ses ressources, vivait dans une sorte de taudis où régnaient, à la fois, le désordre et la plus insigne saleté.
C'était une petite pièce, plus longue que large, éclairée par une seule fenêtre, dont les vitres crasseuses et couvertes de poussière mettaient si bien à l'abri des regards indiscrets, que le locataire avait jugé inutile le luxe d'une paire de rideaux, même en calicot.
A droite, en entrant, se trouvait une cheminée, remplie et couverte d'ustensiles de cuisine, prouvant que l'intelligent policier ne dédaignait point de vaquer lui-même h la préparation de ses aliments.
Deux ou trois vieux puëlons, autant d'assiettes fêlées, quelques verres, comme on voit chez les marchands de vin, un couvert d'élain, un torchon gras, jelé sur une chaise, de larges taches de graisse devant le foyer, des croûtes de pain éparses sur une commode en mauvais état, des litres vides et des bouteilles de diverses formes, disséminés de tous côtés ; une table boiteuse, une couchette de fer toujours
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froissée, des sièg'os dépareilles, tels étaient les ol)jcts qui l'rapitaiciit le regard, lorsqu'on pénétrait dans cet intérieur de f^arçon.
Au second regard, on apercevait une collection de cannes et, de gourdins de toutes les formes, dans un coin, entre la fenêtre et la cheminée, et, appendus aux murs, plusieurs casse-tèlcs et, quelques-uns de ces coiqxs de poiny américains, en acier, les uns ornés de [lointcs, les autres simplement polis, qu'on dis.simulo dans la poche, et qui assomment un homme sans bruit et surtout sans qu'il puisse s'en délier.
Chat-Mouillé était pauvre et sale, mais surtout avare. Une autre passion encore le dominait. Nous verrons bientôt laquelle.
C'est dans ce réduit que nous le retrouvons, vers dix heures du soir, le jour même où nous avons rapporté la conversation du jeune d'Orsan et de mademoiselle Dartois.
Debout près de sa table, à peine éclairée par une mauvaise chandelle fumeuse et insuftlsamment mouchée, Chat- Mouillé se versait un grand verre d'eau-de-vie, qu'il considérait avec une sorte de béatitude.
Il allait évidemment sortir, car il avait le chef couvert d'un chapeau, et il venait de glisser dans la poche de son pantalon un certain casse-tête, tandis qu'une canne plombée se trouvait couchée sur sa table elle-même, à portée de la main.
Tout à coup, on frappa un coup léger à la porte.
Il dressa l'oreille.
— Oh ! oh ! flt-il, qui peut venir chez moi à pareille heure? Je ne recois jamais personne.
Et, dans l'incertitude, il se hâta d'engloutir son verre d'eau-de-vie et de faire disparaître la bouteille,, de peur d'être induit à offrir une tournée à quelque camarade ou confrère.
On refrappa un second coup un peu plus fort.
— Ce n'est pas pour le service, grommela-t-il entre ses dents jaunes et déchaussées: on frapperait différemment. Qui diable cela peut-il être ?
Tout en murmurant, il prit la chandelle, alla ouvrir, et se trouva en face d'une femme en grande toilette, qui entra résolument, en le repoussant, car la surprise l'avait cloué sur place.
C'était évidemment une jeune femme, qui semblait riche, à en juger par le luxe de ses vêtements.
Une sortie de bal couvrait son corsage et descendait à moitié d'une jupe à longue traîne au dernier goùi du jour.
Une sorte de résille en dentelle noire, très épaisse, cachait ses cheveux et son visage, et mille parfums pénétrants chargèrent aussitôt l'atmosphère infecte et lourde du misérable taudis, peu habitué évidemment à entendre le froufrou discret et provocant de la soie et du satin,
La jeune femme jeta un rapide coup d'œil autour d'elle, puis se retourna vers Chat-Mouillé, resté debout près de la porte.
— Je vois que vous ne me reconnaissez pas, dit alors la dame d'une voix musicale qui fit tressaillir le policier.
— Qui êtes-vous ? demanda-t-il à demi bourru, à demi obséquieux, mais visiblement défiant, tandis que ses yeux ronds inventoriaient la nouvelle venue.
Il referma la porte et déposa sa chandelle sur la table, les narines largement ouvertes pour aspirer les parfums capiteux que certaines femmes sèment dans l'air autour d'elles.
— Une amie ou une ennemie, cela dépend ! répliqua la visiteuse.
D'un geste rapide, elle enleva sa résille, et apparut en pleine lumière.
— Zoé ! s'écria Chat-Mouillé, au comble de la surprise.
— Zoé Chien-Chien ! oui, mon petit. Elle-même, en personne !
Et la jeune femme éclata de rire en montrant ses dents blanches comme du lait.
C'était, en effet, une étrange et séduisante créature que cette Zoé qui avait pincé le vicomte.
Une incroyable chevelure, aux reflets ardents, abondante, rebelle, provocante, insensée, encadrait son mignon visage, en poussant ses folles boucles bas sur le front comm,e des sentinelles perdues, et retombait le long de la nuque en une cascade dorée.
C'était là, d'abord, ce qui attirait le regard; puis on voyait de grands yeux noirs, bien fendus, aux longues paupières terminées par des cils d'ébèae et dominées par deux sourcils non moins noirs, fermement dessinés ; un teint admirable, une bouche de vierge, des traits Ans et délicats.
Elle était adorablement jolie et parfaitement étrange, d'une beauté réelle et caractéristique à la fois, qui frappait et bouleversait à première vue.
Elle paraissait admirablement prise dans sa taille mince et souple, étant plutôt petite que grande. Sous ses gants on devinait des mains d'enfant, et elle eût chaussé la pantoufle de Cendrillon, à en juger par le bout de sa bottine qui dépassait sa robe.
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Son pardessus s'êtail calr'ouvert ot laissait voir (ju'ellc était en toilette de bal.
L'onl taux et ctinoelaiit do Chat-Mouillô suivait le contour de ses épaidos l>lanchos, do s;i gor^^^o naissante, car elle semblait encore tout jeune, — bien qu'elle se ilonnàt vingtdeux ans pour se vieillir et par coquetterie, disait-on, — et de ses bras fermes et ronds d un dessin ravissant.
Kilo surprit le regard do son ii\tcrl()Cutour, sourit, et, liaussant imperceptiblement les épaules, dégrafa son pardessus, le jeta loin d'elle, sur une cliaise, en prit une autre, s'y assit, et fixa ses prunelles noires sur l'iiirroux être, d'asi)ect ignoble, de tounuire basse, qui la dévorait, en dissimulant mal de sournoises convoitises.
— Quand vous aurez fini de regarder, nous causerons, fitelle, après un moment de silence, sur un ton moqueur.
Chat-Mouillc, furieux d'être deviné et sui'pris en flagrant délit, tressaillit, se redressa, fendit sa bouche, montra ses longues dents et murmura à voix basse, suivant son habitude :
— Encore une fois, que me voulez-vous ? et pourquoi venez- vous chez moi ?
— Je vais vous le dire. Ce n'est pas pour vos vilains yeux de belette peureuse et féroce, croyez-le bien.
— Prenez-garde ! une femme comme vous ne m'insulte pas impunément, vous le savez, répondit-il en sifflant entre ses lèvres pincées par la colère.
— Ta ! ta ! ta ! si long que vous ayez le bras, mon petit agent des mœurs, — car vous l'êtes devenu depuis six mois,
— votre bras ne peut m'atteindre. C'est bon i)our les pauvres filles du ruisseau : mais Zoé, on n'y touche pas. Zoé est dans ses meubles, Zoé a son hôtel, Zoé a sa voiture,
— elle m'attend en bas, — et ses chevaux. Zoé a de l'or, Zoé est la protégée d'un grand seigneur, et vous ne pouvez rien contre elle. Cela vous vexe assez, mais c'est ainsi.
Elle éclata d'un rire frais et argentin qui faisait le plus étonnant contraste avec le cynisme de ses paroles et les provocations de sa tenue et de sa toilette,
Chat-Mouillé mordit ce qui lui servait de lèvres, et devint tout à fait vert.
— Aujourd'hui, c'est possible ! grommela-t-il, mais personne n'est au-dessus de la police, et tout ce qui vous proiège peut disparaître demain. Alors, cette main, qui en a empoigné d'aussi huppées et de plus huppées que vous, ce bras, qui en a atteint tant d'autres qui se croyaient hors de portée, s'abattront sur vous, la Ijelle, et vous changerez de gamme !
En parlant ainsi, il avançait vers elles ses doigts noueux et retroussés du bout.
— A bas les pattes ! ât Zoé, et elle donna un coup sec de son éventail sur ces vilains doigts qui se retirèrent frémissant de colère. Oui, continua-t-elle, je sais que vous avez la passion des femmes, et qu'étant trop pauvre et trop laid pour ea trouver comme tout le monde, en payant,'^ou en plaisant, vous avez obtenu d'échanger votre position de chien de commissaire, contre celle d'agent des mœurs, où vous vous rattrapez, tant bien que mal, de votre continence passée. La peur et l'intérêt vous les livrent. Vous êtes un petit pacha, maintenant.
Chat-Mouillé fendit sa bouche d'un air de triomphe, et ses dents jaunes parurent mordre à même quelque fruit savoureux, quoique imaginaire, pour le moment.
— Après ? lit-il enfin. Tout cela ne me dit pas ce que vous me voulez.
— Nous y voilà ! Vous êtes, en plus, l'agent particulier du comte d'Orsan, à qui vous avez rendu et vous rendez divers services de votre métier, moyennant finance, et qui vous a chargé tout spécialement de me surveiller... ce qui me déplaît.
Chat-Mouillé tressaillit.
— Ce n'est pas vi'ai ! s'écria-t-il.
— Baste ! Je le sais.
— Qui vous l'a dit ?
— 'vHii ? Le comte lui-même.
— Allons donc !
— Mon cher, retenez ceci : on ne me résiste pas, et je fais du comte tout ce que je veux, quand je le veux bien. Il a avoué.
— Eh bien, après tout, que m'importe ?
— Il m'a avoué que, m'adorant et étant fort jaloux, vous le teniez au courant de mes faits et gestes.
— Alors ?
— Alors, cela m'ennuie.
— Qu'est-ce que ça me fait ?
— De plus, je sais'que vous faites tout le possible pour le détacher de moi, lui désignant les botines occasions, comme vous dites, et vous efforçant de lui inspirer quelque passion pour vos protégées,-^ celles qui vous paient... en nature ou autrement...
— Dam ! c'est votre faute ! grommela Chat-Mouillé, avec un sourire immonde.
— Je l'ai compris, répliqua Zoé, et c'est pourquoi vous me voyez ici. Je tiens à mon comte. Je veux le garder, et je viens vous offrir une alliance, ou plutôt vous acheter et vous prendre à mon service.
— A quel prix ? susurra Chat-Mouillé.
LE CHKQUE.
' Zoé ne rci)ondit iia>! à la question do Cliat-Mouillé, soit qu'elle ne la comprît pas, soit qu'elle voulût paraître no pas la comprendre.
Elle continua donc, comme s'il n'avait rien dit.
— Vous avez tout intérêt à vous entendre avec moi, car vous savez bien, depuis que vous m'espionnez de toutes les façons, que vous n'avez rien pu rapporter au comte sur ma conduite qui valût l'argent qu'il vous donne. Vous n'avez surpris, de mon côté, aucune intrigue, et, aujourd'hui qu'il m'a avoué le secret de vos relations, avec l'influence que j'exerce sui' lui, je Tanif^nerai bien vite à vous remercier, à se passer de vous. Donc, si vous ne voulez pas me servir, vous perdrez ce que je vous aurais donné, et ce que vous produit le comte d'Orsan.
— Si vous étiez si sûre de vous et de votre influence, quel besoin auriez-vous de moi, et pourquoi seriez-vous venue ici ? demanda Cliat-Mouillé.
— Cela ne vous regarde point, mon cher, lit la jeune femme. Evidemment, j'ai n)es raisonspour agir ainsi que je fais. Mais tenez, après tout, pourquoi ne vous les donneraisje pas? Le comte vous lâchera, mais il en prendrait un autre, que je ne connaîtrais peut-être pas, tandis que, si nous nous entendons ensemble, vous continuerez de le servir en me servant, et vous contribuerez de la laçon la plus simple à me le conserver, en l'entretenant, avec habileté, de mes vertus et de mes mérites, en lui supprimant de votre mieux, contrairement à ce que vous avez fait jusqu'à pré-
sent, les occasions de se détacher de moi par quelque nouveau caprice... Oh ! je connais M. d'Orsan. C'est un coureut% un homme à passion. Aujourd'hui, il m'adore, il est prêt à se ruiner pour moi; mais, demain, quelque nouveau rîiinois peut lui tourner la tête, et c'est ce que je ne veux pas.
— Vous tenez donc bien à lui ? demanda encore Chat- Mouillé, en la dévisageant de ses petits yeux faux et luisants
— Enormément. C'est un galant homme, Ibrt riche, et qui me plait. et me convient h tous égards. S'il me quittait, j'en trouverais un autre... Les propositions ne me manquent pas. J'ai haut comme çà, chez moi, de lettres d'offres et de [iromesses éblouissantes. Je suis assez jeune, assez jolie, assez en vue, pour n'avoir que l'embarras du ctioix ; mais nul ne présenterait les mêmes avantagas que lui. Il n'est point gênant, tenant à rester inconnu, par raison de lamille et de position. Il n'y a que vous, moi, et Reine, ma femme de chambre, qui sachions son secret. Je le tiens donc par là; et cette situation m'assure une indépendance que je ne trouverais pas dans d'autres conditions. Puis ce mystère fait parler, éveille les curiosités, et me pose dix mille fois mieux que si l'on pouvait mettre un nom sur mon collier. Enfin, c'est un caprice, si vous voulez, mais cela est ainsi. Donc, voici ce que je viens vous proposer... Vous continuerez de le servir, vous lui ferez croire que vous lui appartenez toujours, et c'est à moi que vous appartiendrez. Vous ne lui direz sur mon compte que ce qui me conviendra, et vous me direz ce qu'il fera, ce qu'il pensera. Enfin, vous serez à ma dévotion et mon mouchard habituel, ajouta-t-elle en éclatant de rire. C'est que je suis ambitieuse. Je veux devenir riche, je le suis déjà ; très riche, je le serai bientôt ; et éviter les tracas, les accidents, les écueils où se brisenr, , sottement la plupart des femmes dans ma position. Or, vos fonctions, vos rapports avec la police, vous rendent précieux pour moi, et me vaudront le meilleur des boucliers en une foule de circonstances possibles, qui ne se sont pas encore présentées, mais qui peuvent se présenter demain.
Chat-Mouillé écoutait, l'oreille tendue, le regard allumé, ne manifestant ses impressions que par le jeu de ses lèvres, qui tantôt s'unissaient de façon à ne laisser apparaître qu'une ligne imperceptible, plus pâle que le reste de sa face jaunâtre, tantôt s'ouvraient jusqu'à montrer ses gencives, ou se fendaient jusqu'à rejoindre les oreilles, quand son émotion était plus vive.
— Oui, oui, je comprends très bien, grommela-t-il enfin
entre ses dents lon{,mes et mal plantées; mais qne m'otfrezvous?
Zoé Ibuilla dans sa poche, tira un petit carnet cnriclii de pierres fines, l'ouvrit, y prit \\\\ pai)ier qu'elle posa sur l;i. lable, en ])leine lumière, sans le làclier, et dit :
— Voici d'abt>rd un clièrpic de dix mille francs sur le baïupùor du comte, rempli et signé par lui. 11 est à vous, si vous voulez, mon petit.
La lace de Chat-Mouillé, miracle inattendu, se colora d'une vive rougeur, sous le leu de la convoitise, et ses doigts plais et crochus s'agitèrent lebi'ilement.
— Oui, oui, ça tire l'œil, fit Zoé en ricanant. Ce n'est qu'un commencement, et je serai généreuse, si je suis contente !
— Vous êtes donc bien riche ? murmura-t-il, palpitant d'avarice.
— Assez. Et je le serai davantage, car je pense au lendemain, moi, et ne suis pas si folle que j'en ai l'air, malgré ma jeunesse. Savez- vous combien j'ai tiré du comte deimis trois mois?
— Non.
11 étendait, sans s'en apercevoir, la main vers le chèque qui le fascinait et l'attirait irrésistiblement.
Mais Zoé ramenait ses petits doigts et le serrait, l'enveloppait, de façon ù, n'en laisser lire que le chiffre.
— J'ai tiré de lui, continua-t~clie, en trois mois, douze cent mille francs.
— Oh! oh ! lit Ohat-Mouillé.
— Il ne vous l'a pas dir, n'est-ce pas? C'c^st juiurtant comme ça. Il m'a aelieté le petit hôtel que j'habite rue de l'Université, non loin de son propre hôtel, car nous sommes mitoyens ; cela m'a paru drôle, et la situation me convenait. Il l'a meublé, monté sur un pied princier; mes voitures, mes chevaux, tout m'appartient, est à mon nom, et j'ai six cent mille francs placés chez X..., une maison sûre...
— La meilleure maison de banque de Paris, je crois bien ! interrompit Chai-Mouillé, regardant à présent Zoé avec une sorte d'admiration et de respect.
— Ce qui me fait, au bas mot, trente mille livres de rente, auxquelles je ne touche pas, et qui s'accumulent, et qui font des petits. . car le comte me fournit mon entretien quotidien, et je n'ai pas de dépenses personnelles ni de vices coû'.eux, ne jouant pas et me passant d'amant de cœur... Les dix mille francs même que je vous oft're et qui sont à vous...
Chat-Mouillé avança vivement la main, mais Zoé retira la sienne, en riant...
— Tout à l'heure, mon petit; vous êtes trop pressé... Ces dix mille francs donc, qui sont à vous, si vous voulez, et que d'autres suivront... si vous voulez toujours... sortent de sa poche, non de la mienne, croyez-le bien. Je les ai décrochés, ce matin, à votre intention.
— Elle est avare ! Elle est très forte ! pensait Chat- Mouillé, dont la bouche maintenant faisait presque le tour de la tête, et menaçait de se rencontrer elle-même dans la région de l'occiput.
Il se sentait envahi, dominé, dompté par cette créature charmante et si étonnamment calculatrice à l'âge des folies, reconnaissant en elle la seule supériorité devant laquelle 11 pût s'incliner.
Elle le regarda un instant de ses noires prunelles qui semblaient de velours, le sourire aux lèvres, ironique et impénéti'able.
— Acceptez-vous ? reprit-elle entîn.
— Oui.
— Êtes- vous à moi, absolument à moi ?
— Oui. Mais le comte peut se défier de notre entente.
— Ce serait votre faute alors, et tout serait rompu. De mon côté, je me charge de l'aveugler.
— Et moi du mien.
— Je vous préviens qu'à la moindre trahison, hésitation de votre part, il n'y a plus d'alliance entre nous... et...
— Comptez sur moi.
Elle lui tendit le chèque, qu'il saisit avec avidité et retourna à la lumière de la chandelle, l'étudiant et le palpant.
— Oh ! il est bon ! reprit-elle en souriant.
— C'est le banquier du comte, murmura-t-il, mais !...
Il paraissait inquiet, surpris, et ses lèvres se serraient, se rentraient, disparaissaient, comme il lui arrivait, lorsqu'il se trouvait en face d'un problème, ou d'un fait inattendu.
— Mais quoi ? répéta Zoé, qui ne le quittait pas des yeux. Chat-Mouillé continuait de regarderie chèque, de le lire,
de le relire, avec une attention trop marquée pour ne pas frapper celle qui venait de le lui remettre.
— Répondrez-vous ? fit-elle en frappant du pied.
— Mais, dit-il enfin en hésitant, est-ce bien l'écriture du comte ?
— Comment ! s'écria Zoé, est-ce que vous ne voyez pas sa signature?
— Si fait, si fait...
— Eli bien ?
— C'est que je n'ai .jamais vu l'écriture du comte, moi, que je ne la connais pas...
— 11 no vous ajamais écrit ?
— Mon. On ne m'écrit pas à moi, vous comprenez...
— Alors, vous la connaissez maintenant.
— C'est étrange ! murmni'a Cliat-Mouillé , vivement préoccupé.
— Qu'est-ce qui est étrange ?
— Rien.
— AU ! vous n'êtes pas franc ! vous n'êtes pas sincère ! s'écria Zoé Chien-Chien; et, d'un geste rapide, sans qu'il eût pu le i)révoir et se mettre en garde, elle lui arracha prestement le chèque qu'il tenait sous la lumière de la chandelle pour le mieux examiner.
Chat-]\Iouillé poussa un cri de surprise et de colère.
— Mon argent ! dit-il, rendez-moi mon argent.
— Quand vous tiendrez vos conventions, répliqua Zoé. Je suis bien aise de ce hasard, qui me prouve la contiance que je puis avoir en vous.
Les yeux de la jeune femme brillaient d'un éclat extraordinaire et se fixaient sur lui chargés de menace.
— Je ne vous comprends pas, balbutia le policier, étendant vers elle ses mains sales et crispées.
— L'écriture de ce chiffon vous a frappé... je l'ai vu. Elle vous a dit quelque chose... sur le comte probablement, et vous voulez vous en cacher avec moi.
Chat-Mouillé était en ]iroie à une lutte visible. Il ne pouvait renoncer à ces 10,000 francs qu'il avait tenus, crus ù, lui, et qui s'envolaient comme une fumée.
— Vous me rendrez l'argent, si je parle?., reprit-il enfin.
— Oui, et je double la somme. Mais ne recommencez pas ce jeu, Chat-Mouillé. Avec moi, il faut marcher droit. Voyons, parlez.
— Eli bien, cette écriture ne m'est pas inconnue.
— Vous prétendiez que le comte ne vous avait jamais écrit.
— C'est vrai, mais j'ai vu deux billets de la même écriture, j'en suis sûr, bien qu'ils ne fussent pas signés... dans des circonstances...
— Quelles circonstances ?
Chat-Mouillé hésita encore.
— Vous me donnerez 20,000 francs?
— Je vous les donnerai. — Parlez, j'écoute, et n'essayez plus de me tromper !