CHAT-MOUILLE PARLE
Chat-Mouillé prit sa résolution.
— Ecoutez, flt-il, ce que je vais vous dire n'a aucun intérêt pour vous.
— Je le verrai bien, répliqua Zoé.
— Et, en vous obéissant, je manque à tous mes devoirs, car je ne devrais point parler des choses que j'ai pu constater ou suri)rendre dans mes fonctions.
Zoé frappait du pied avec impatience.
— Au fait! dit-elle, au fait !
— Mais vous exigez une preuve de ma loyauté envers vous, la voilà. Il me semble que l'écriture de ce chèque est de la même main que celle de deux lettres anonymes adressées, il y a environ un an, l'une au procureur impérial, l'autre au préfet de police, et que j'ai eues toutes les deux entre les mains.
— Qu'est-ce que c'étaient que ces lettres ?
— La première avait rapport à la mort de la veuve Morisset.
— La veuve Morisset... Connais pas, fit Zoé, l'air surpris.
— Comhient, vous ne vous rappelez pas cette affaire qui fit tant de bruit, il y a onze mois ?
— Non, pas du tout.
— Une dame veuve avait été empoisonnée. On soupçonna et l'on arrêta ses deux enfants, un jeune homme appelé René et une jeune fille appelée Claire... fort jolie... et, ma foi ! qui vous ressemblait un peu, ajouta Chat- Mouillé en regardant son interlocutrice.
lis ZOÉ CllIEN-CHIEN
— .le lui (Ml lais mon coiDiilinicnt. Il parait que c'était, en edet, une jdlie fille, rêpomlit Zoé en ricanant. Mais, attendez, nui ! vous avez raison ; je me souviens vaguement.. . ilsdntété acquittés. Celasepassait dans ce quartierci, dans le quartier Saint-Jacques...
— .lustenicnt. Seulement ils n'ont pas été acquittés, mais relâchés, tante de preuves, ce qui n'est pas la même chose.
— Peu importe ! répliqna Zoé Qn'est-ce que cette affaire peut avoir de comnuui a,vec le comte d'Orsan ?.. Revenons à, la lettre.
— Voici. Cette lettre était anonymeet attirait l'attention sur les bruits qui, dans le quartier, commençaient à courir au sujet de la mort de la veuve Morisset, enterrée do])uis déjà trois jours. Vous comjirenez bien que, sur une simple dénonciation anonyme, la police ne se décide pas toujours à agir... On recuit tant de dénonciations de cette sorte ! Cependant, le i)rocureur impérial la transmit à M. Leroux, commissaire du quartier du Val-de-Gràce, en le chargeant de prendre des informations discrètes.
— Vous étiez son secrétaire ? interrompit Zoé.
— C'est cela même, et je vis la lettre que j'étudiai avec soin, comme on le fait naturellement en pareil cas, pour bien connaître l'écriture.
— Allez toujours, bien qu'en effet, je ne voie là rien qui me touche ou m'intéresse dans mes rapports avec le comte... Mais on ne sait pas ce qui peut arriver .. après tout.
Chat-Mouillé eut un sourire qui n'échappa point à la jeune lémme, mais il reprit sans ajouter aucun commentaire :
— Or, on lit d'abord une enquête discrète dans le quartier, et le bruit d'un assassinat y étant effectivement fort répandu, M. Leroux commença une enquête plus sérieuse en se rendant chez la victime et en interrogeant ses enfants... Je l'accompagnais, et j'ai suivi toute l'affaire.
Il y eut un moment de silence.
— Vous ne mentez pas? dit enfin Zoé en le dévisageant. C'est bien de cela, et de cela seul, qu'il s'agit ?
— Oui.
— Vous n'essayez pas de me donner une fausse piste?
— Non.
— C'est que la chose est assez invraisemblable... Est-ce que ces Morisset connaissaient le comte, avaient des rapports avec lui ?
— Pas le moins du monde.
— Alors, comment voulez-vous qu'il ait dénoncé des gens qu'il ne connaissait point?
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— Eux, ne le connaissaient pas, mais lui les connaissait peut-être...
— Comment cela ?
— C'est une idée qui me vient depuis que j'ai vu ce chèque; et Chat-Mouillé lit un geste désespéré pour le ravoi^, mais en vain.
Zoé le gardait, et jouait avec, jouissant de la convoitise trompée de son interlocuteur.
— Expliqnez-vous mieux, mon petit, fît-elle; je suis déliante, et je ne vois pas où vous voulez en venir.
— Je vous ai donc dit, reprit Chat-Mouillé, que la fille, la nommée Claire, était fort jolie et toute jeune... avec cela fort pauvre et fort honnête.
— La sotte ! murmura Zoé.
— On la relâcha, ainsi que son frère, faute de preuves... Mais, peu de jours après, le préfet de police reçut une lettre anonjiiie également qui la signalait au service des mœurs comme se livrant à la débauche clandestine. Elle s'était réfugiée avec son frère, dans un garni mal famé, hanté par des filles insoumises; elle n'avait aucun moyen d'existence, et son frère, son seul soutien et protecteur, était sans ouvrage... Il y avait quelque temps qu'on n'avait visité le garni ; — un beau soir, on y fit une razzia, et Claire fut pincée dans le tas et envoyée à Saint-Lazare....
— Et cette lettre de dénonciation était de la même écriture ?
Chat-Mouillé inclina la tête.
— De celle du comte ?
— Je le crois.
— Il ne l'avait donc pas contrefaite, comme cela se pratique habituellement, quand on ne veut pas être connu?
— Si, dans une certaine mesure ; mais le comte, d'après ce que je vois, a une façon toute particulière de former les e et la boucle des a, que je n'ai jamais vue dans aucune autre écriture.
Zoé lui tendit le chèque.
Il s'en empara avec un tremblement de joie.
— Tenez ! continua-t-il, regardez plutôt.
Et, (le son doigt spatule, il lui indiquait les deux caractères de l'alphabet signalés par lui.
— En effet, dit Zoé, il y a là des e et des a faciles à reconnaître.
— Et que je reconnais absolument. Je parierais ma tête que le chèque est de la même main.
— Mais comment avez-vous vu la seconde dénonciation? Vous n'étiez pas encore à la préfecture de police à cette époque.
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— Non, mais j'y suis entré depuis, d'une part, et, d'autre part, cette petite Claire, ayant tout à coup disparu après sa sortie de Saint-Lazare, J'ai été chargé, et Je le suis encore, do la rechercher et de la retrouver, si faire se peut.
— Comment, disparue ! s'écria Zoé. Quelle blague me contez-vous là ?
— Je ne blague pas. Je dis la pure vérité. On n'a jamais l'etrouvé sa trace, ni son corps ; on ignore ce qu'elle est devenue...
— Elle aura lilé à l'étranger avec quelqu'un...
— Ou elle se sera noyée, ajouta Chat-Mouillé. Il y a bien des corps qui restent inconnus, ayant été absolument défigurés par un trop long séjour dans l'eau.
— Et pourquoi est-ce vous qu'on a chargé de ces recherches ? Cela ne rentre pas dans vos fonctions. Vous cherchez les jolies filles vivantes et non les mortes, ricana Zoé.
— C'est toute une histoire. Les orphelins Morisset étaient vivement protégés par un ancien magistrat, fort riche, M. Dartois. J'ignore pourquoi... Mademoiselle Dartois, notamment, une jeune fille charmante, paraît au désespoir de cette disparition. Elle a fait, elle fait l'impossible pour retrouver cette Claire, ou savoir ce qu'elle est devenue, ou avoir la preuve de sa mort. Ayant appris que je la connaissais, pour avoir assisté à la première enquête avec M. Leroux, elle me paie généreusement afin que je suive cette aflaire et me livre à des recherches particulières, la police ayant depuis longtemps renoncé à ses recherclies oflicielles. Dans ces conditions, j'ai dû étudier son dossier qu'on m'a communiqué à la Préfecture. C'est là que J'ai trouvé la dénonciation en question, dont l'écriture m'a frappé tout d'abord, en me rappelant celle que j'avais déjà vue au moment de l'assassinat de la veuve Morisset... J'avais gardé et je comptais garder cette découverte pour moi...
— Pour faire un peu de chantage, un jour ou l'autre, si vous arriviez à connaître l'auteur des deux lettres anonymes, interrompit Zoé.
Chat-MouilIé baissa le nez, en fendant sa bouche d'un air cynique.
— Mais, reprit Zoé, je ne comprends toujours pas l'iatérêt du comte, si c'est bien de lui qu'il s'agit, à poursuivre cette jeune fille...
Ellle s'arrêta, regarda Chat-Mouillé qui montrait ses gencives jusqu'à l'os maxillaire, — c'était sa manière de rire, — et éclata de rire à son tour.
— Que je suis bête ! s'écria-t-ellé. J'y suis ! La petite
était jolie, pauvre et honnête... Je comprends. Il voulait l'avoir... et, pour cela, il fallait la séparer de son frère, la compromettre, la jeter sur le pavé à la discrétion de la police, sans espoir ni possibilité de gagner sa vie par un travail honorable...
— Voilà! fît Chat -Mouillé. Le comte l'avait rencontrée ou vue quelque part, s'était informé, la guettait. En apprenant la mort mystérieuse de la mère et les bruits qui couraient, il s'est dit...
— Je la tiens ! interrompit Zoé, et elle lui a glissé entre les mains, car vous êtes bien sûr qu'il ne l'a pas retrouvée?
— Parbleu ! puisque vous voilà.
— C'est vrai.
Zoé réfléchit un instant.
Chat-Mouillé palpait et caressait son chèque, tout en la guettant du coin de l'œil.
— Vous cherchez toujours cette fille ? demanda tout à coup Zoé.
— Certes!
— Sérieusement ?
— Très sérieusement. On m'a promis une très forte somme, si je la retrouve.
— Ce serait une rivale bien dangereuse ! murmura Zoé Chien-Chien, entre haut et bas.
Chat-Mouillé dressa l'oreille.
— Est-ce qu'elle voudrait s'y opposer et me souffler ce bénéfice? pensa-t-il. Ah ! mais non !... Et, de plus, j'ai une rente tous les mois, ajouta-t-il à haute voix, sans compter mille frais de toute nature que mademoiselle Dartois me paye sans marchander... quand je lui présente ma note... et je la lui présente souvent.
— Rassurez-vous, mon petit, reprit son interlocutrice en souriant. Je ne veux pas vous priver de tous ces avantages; au contraire, continuez de chercher Claire. J'aime mieux que ce soit vous qu'un autre. Seulement, si vous la retrouvez, ou si vous constatez sa mort, pré venez-moi la première... Il y aura encore dix mille francs pour vous... ce jour-là.
— Comptez donc sur moi, ricana Chat-Mouillé ; mais que voulez-vous faire de cette flUe, si on la retrouve ?
— C'est mon attaire ! Empêcher que le comte ne la revoie, par exemple. Vous avez été sincère et franc, je suis contente. Passez chez moi demain...
— Matin ?
— Oh ! non. Je soupe ce soir dehors, je rentrerai tard, et je dormirai une partie du jour. Venez à la nuit. Je vous donnerai le reste de la somme promise.
Chat-Mouillc frottait ses mains iruu mouvemeut lent et voluptueux.
Zoé se leva, se couvrit de sa sortie do bal.
— A revoir, mon petit, llt-oUo ! Tu vois (pi'il y atout avantage à s'entendre avec nn)i. Sois liabile, discret et lidèle, et nous l'erons fortune ensemble.
Elle s'élança hors du taudis avec un rire frais etargentin, et disparut dans l'ombre de l'escalior.
— Cette tille est très forte! nnirnmra Chat-Mouillé resté seul. KUe m'a tiré les vers du nez, et je ne sais pas encore ce qu'elle veut. Mais baste! elle paye bien: voyons-la venir, ot empoclions !
11 glissa son chèque dans un portefeuille crasseux, et ce portefeuille dans une poche non moins crasseuse.
iv;