APRÈS UN AN ET UN JOUR
René avait fini son temps.
Cette année dans une maison centrale, en compagnie des voleurs et des coquins de toute espèce, sous un régime savamment calculé pour substituer toutes les tortures morales aux tortures physiques abolies, s'était écoulée terrible, mais non pas absolument insupportable. Grâce à l'amour de Caroline, à la sollicitude de M. Dartois, se sachant aimé et se sachant estimé là où son cœur et sa reconnaissance allaient, il avait souftert, certes, mais sa souffrance avait cessé d'être ignoble et de l'avilir.
11 comprenait qu'il était encore un homme ; et, rehaussé par l'amour de la plus noble et de la meilleure des jeunes filles, par un amour qui eût été un honneur et une joie pour les plus riches et les plus heureux, il y avait des moments où il trouvait presque de la jouissance dans son malheur, dans ce malheur qui lui avait appris tout ce que valait mademoiselle Dartois et quel trésor il possédait dans sa misère.
Parfois, il redressait sa tête pâlie, et se sentait grandir sous sa livrée d'infamie, en se rappelant le dernier regard de Caroline, en entendant comme le murmure lointain de sa voix douce et passionnée lui disant, après sa condamnation :
— Voici ma main, monsieur René. Dans un an nous nous retrouverons.
Aussi, avait-il pu plier sa nature fîère et rebelle à la discipline de la prison, sans révolte, et tout subir avec une
sorte de résignation exaltée, comme le martyr d'une foi religieuse, qui espère conquérir le ciel par quelques supplices passagers sur cette terre.
Son ciel à lui, c'était Caroline.
L'étoile qui le guidait au milieu des ténèbres du présent, c'était cette prunelle brune de la femme aimée, dont l'éclat l'éblouissait et dont le feu le purifiait.
Il n'oubliait ni sa mère morte, ni sa sœur, dont il ignorait le sort, ni sa misère, ni sa chute profonde aux regards du monde, ni les difficultés de son avenir et les laideurs de l'heure actuelle; mais son amour emplissait son cœur, Caroline lui tenait lieu de tout, lui remplaçait ce qu'il avait perdu, le faisait meilleur et le rendait "patient, tout en éveillant en lui l'ardeur des sentiments élevés et l'énergie des luttes fécondes.
Pendant cette longue année, Caroline ne lui avait pas écrit une seule fois. En rev^anche, M.Dartoislui écrivait souvent, était venu le voir même, l'encourageant, le conseillant, remontant son courage s'il avait faibli, et dans les lettres du père comme dans ses entrevues avec lui, il percevait, il aspirait la sollicitude de la jeune fille, et croyait démêler presque son parfum préféré, ce parfum de la femme adorée qui fait corps avec elle ainsi qu'avec la fleur.
Lorsqu'un matin, on lui ouvrit enfin les portes de la prison, plus heureux que la pauvre Claire, il savait où aller, il savait qu'on l'attendait, il savait qu'à Paris il y avait un refuge doux et tiède pour lui.
Il était convenu, depuis le premier jour, en effet, que, dès sa sortie, il irait directement chez M. Dartois, et que là on se serait occupé de son avenir; on ne l'abandonnerait plus.
Au greffe, en levant son écrou, on lui remit la petite somme que chaque prisonnier peut gagner par son travail, et qu'il retrouva intacte, n'ayant jamais voulu y toucher.
Elle montait à 115 fr. 77 centimes.
On lui remit, en même temps, une somme de mille francs, — celle-ci venait de M. Dartois, — et une lettre du même ne contenant que ces mots :
« Venez, nous vous attendons. »
C'était la première fois que M. Dartois employait ce pluriel dans ses lettres où il n'avait jamais parlé qu'en son nom propre, sans faire aucune allusion à sa fille.
— « Nous vous attendons ! » répétait René enivré.
C'était le bonheur qui commençait.
Aussitôt qu'il fût libre, et, avant de se diriger vers Paris,
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il coni'ut s'aolictor des vèlcinciits, car les siens, ((u'on lui avait restitués, étaient usés, sales, en lambeaux, passés (le niotle.
Néamiioins, clans ses achats, il no toucha pas aux mille Iraiios de ]M. Dartois. 11 les avait mis à part, résolu à ne s'en point servir, voulant les lui rendre.
Si M. Dartois avait été seul, ou s'il n'avait pas aimé sa tille, il eût accepté cet argent avec reconnaissance, ù, titre de ]n'ét. Mais il aimaii Caroline, il en était aimé, et sa lierté (anbrageuse de jeune homme amoureux saignait à l'idée d'être l'obligé, sous une certaine l'orme, de celui qui pouvait ne i)as accepter, approuver son amour.
Lorsqu'il arriva ù, l'aris, lorsqu'il revit la rue d'Enlér, où s'étaient dénoués son sort et celui de Claire, qui lui rappelait tant de douleurs et tant de passions, tant de désespoirs et tant d'abandons ; lorsciu'il revit le grand mur du jardin de M. Dartois, puis la petite porte qui s'était ouverte, un soir, sous la main de Caroline, l'appelant pour lui dire :
— Je vous aime! Soyez courageux! Je ne serai qu'à vous.
Lorsqu'il revit la grille qui le séparait seule à présent de ce paradis, son cœur battit avec une telle violence, il était tellement ému, qu'il crut s'évanouir et n'avoir pas la force de tirer le bouton de la sonnette.
Mais il reprit son courage ; et, plus pâle qu'un mort, agita la cloche, demanda M. Dartois au domestique, qui lui ouvrit, et le suivit, conduit par lui jusqu'à l'hôtel caché derrière un rideau de verdure.
Ce domestique l'introduisit enlin au rez-de-chaussée, dans une petite pièce richement meublée, mais vide, et le pria d'attendie.
Il était donc libre ! Il se retrouvait donc chez M. Dartois; chez elle !
Il allait revoir Claire, sa sœur chérie ! car il la croyait sauvée et réfugiée là où il venait à son tour chercher refuge et salut.
Caroline, en effet, n'avait pas voulu qu'on lui dît l'affreuse véi'ité sur le sort de la pauvre Claire.
Elle savait combien il aimait sa sœur.
Elle lui avait juré de veiller sur elle, de la sauver, de la lui rendre.
Elle craignait son désespoir si l'épouvantable nouvelle de sa disparition venait à le frapper au milieu des tortures de la maison centrale.
Puis, n'ayant pas la preuve de la mort de la jeune fdle, elle espérait toujours qu'on pourrait la retrouver, qu'elle
pourrait tenir la promesse faite à René, lui dire, au jour où il reviendrait :
« La voilà ! »
Pour lui expliquer le silence de Claire, on lui avait dit qu'elle était malade, à la suite de tant d'émotions .
C'était aussi le préparer à la nouvelle cruelle de la catastrophe.
Dans les deux derniers mois, M. Dartois, qui lui écrivait une l'ois chaque mois, avait cessé de parler d'elle, se contentant de mettre quelques phrases ambiguës, à double entente, ne disant rien, mais de nature à entretenir l'illusion du jeune homme.
Tout à coup une petite porte s'ouvrit.
René se retourna, croyant voir M. Dartois, et aperçut Caroline seule, debout sur le seuil.
Il oublia tout, poussa un cri, s'élança vers elle.
Elle se trouva dans ses bras, défaillante aussi, leurs lèvres se rencontrèrent.
ISi l'un ni l'autre n'avait prévu ce premier entraînement, cette sincérité de leurs sentiments, cette explosion de leur passion les ramenant tous deux à la réalité vraie, brisant toutes les distances, tous les obstacles, les unissant par une caresse, brusquement, brutalement presque, comme ils étaient unis par le cœur.
C'est que, dans l'éloignement, séparés par les murs infranchissables d'une prison, et pensant l'un à l'auti'e sans cesse, leur amour, leur intimité avait fait autant de chemin, et peut-être plus, que s'ils avaient vécu de la vie ordinaire, en contact journalier.
Ils s'étaient familiarisés par leurs rêves.
L'imagination ne connaît ni les distances, ni les impossibilités, plane au-dessus de tous les abîmes. Aussi, elle les avait habitués à se parler, à se voir, en esprit, sans entraves, comme s'ils s'appartenaient de fait, autant qu'ils s'appartenaient par le cœur, et, en se retrouvant, tout le chemin accompli de la sorte les avait tellement rapprochés qu'ils agissaient maintenant avec la naïveté et la simplicité d'un amour partagé qui a surmonté l'obstacle des premiers aveux et les charmantes timidités de la première heure.
Ce fut Caroline qui se dégagea d'abord en le repoussant doucement et lentement, mais sans se séparer entièrement de lui.
Leurs mains se pressaient, leurs haleines se confondaient, leurs regards se bridaient mutuellement.
— René, lui dit-elle enfin, c'était mon père qui devait te recevoir le premier, non moi. Je l'ai éloigné pour quel-
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ques instants, en le trompant snr riioiirc exacte do ton arrivée. Avant lui, avant tout, j'avais ;\ te parler.
— Oli ! Caroline ! combien je t'aime ! murmurait le jeune homme ivre de joie. Tu es tout pour moi, non-seulement l'amour et le bonheur, mais enccn'e la force, le couraf,^e, l'honneur. J'étais perdu, i)lus que mort, déslionoi-é, vaincu, dans la home et' le désespoir, c'est toi qui m'as recréé. Jeté dois tout. Je suis ton œuvre. T'aimer n'est pas assez. C'est à, deux genoux que je devrais t'adorer !
Et il s'agenouilla, en etî'et, devant elle. Elle voulait le relever.
— Non, laisse-moi ainsi, lui disait-il, en couvrant ses belles mains de baisers. C'est ainsi que je dois être devant toi, à qui je dois tout. N'es-tu pas la femme la plus noble et la plus dévouée que je connaisse, et aussi la fée bi(;nlaisante (pii a semé, dans mon existence d'épines et de boue, tontes les roses et tous les diamants ?
— Non, René, répondit-elle d'une voix basse et chargée d'angoisse, non, je ne mérite pas cette adoration, car je t'avais fait un serment, un serment sacré, solennel... et je ne l'ai pas tenu !
— Quel serment? demanda René étonné.
— Ta sœur...
— Claire... Ah! oui, ma petite Claire chérie... où estelle? Elle était malade... gravement malade... En te voyant, j'ai tout oublié...
•Il se releva.
— Je vais la voir... Conduis-moi près d'elle! Comment n'est-elle pas accourue à ma rencontre?... Tu ne réponds pas... Tu as des larmes dans les yeux... Qu'est-elle devenue ?... Que lui est-il arrivé?
— Je n'en sais rien, René, balbutia mademoiselle Dartois. Il frémit des pieds à la tête.
YAle lui reprit les mains avec force. ^j,
— Du courage ! '^
— Elle est morte?
— Je l'ignore !
René la regardait stupéfait, ne comprenant pas.
— Ecoute-moi. Si tu crois en moi, si tu m'aimes autant que tu le dis, tu supporteras ce coup épouvantable, et tu me pardonneras.
— Te pardonner... à toi...
— Oui, depuis un an, on te trompe... Je n'ai pas voulu ajouter cette douleur à toutes celles de ton emprisonnement, et, si j'ai éloigné mon père, c'est surtout que je voulais être la première à te dire la vérité, pensant
que, par moi, tu trouverais le courage de la supporter...
— Claire...
— Claire, je ne l'ai jamais vue. Elle n'est jamais entrée ici... et je n'ai jamais pu savoir ce qu'elle était devenue...
René semblait foudroyé.
— Je ne comprends pas ! répétait-il. Je la croyais ici. Elle est sortie de Saint-Lazare pourtant .. Et tu m'avais juré...
— Oui, René, j'avais juré, et j'aurais tenu mon serment. Des circonstances incroyables m'en ont empêchée... Pardonne-le moi, encore une fois, car, moi, je ne me le pardonne pas, je ne me le pardonnerai jamais.
Alors, elle lui raconta les événements que nous connaissons; comment les lettres de M. Dartois n'avaient jamais été remises à Claire; comment il n'avait jamais pu obtenir de la voir; comment, le jour de sa sortie de prison, ils étaient arrivés un quart d'heure après son départ; comment ils l'avaient attendue, puis cherchée dans tout Paris ; comment on n'avait pu retrouver sa trace.
En écoutant Caroline, René sanglotait.
Il était tombé sur un divan, le visage dans ses mains.
Quand Caroline eut fiui, elle lui souleva la tête, en lui disant d'une voix désespérée :
— Réponds-moi que tu me pardonnes, que tu ne me maudis pas. Jeté devais ta sœur: je te la devais heureuse. Et elle n'est pas là. Et elle sera morte folle et désespérée.
— Oh! je le saurai! Je saurai ce qu'elle est devenue, moi ! s'écria-t-il en se levant brusquement, ou je la trouverai, ou je constaterai sa mort. Claire ! ma pauvre sœur. Ah ! la malédiction est sur nous. Nous sommes maudits, oui, maudits.
Caroline baissa la tête et deux larmes coulèrent le long de ses joues.
Elle se taisait.
René la regarda, comprit.
— Oh ! Caroline ! c'est à moi de te demander pardon ! Je suis injuste et cruel ! je suis lâche... Non, je ne suis pas maudit, puisque tu me restes !... Te pardonner, cher ange ! N'as-tu pas fait tout ce que tu pouvais?... C'est la fatalité qui l'a frappée... Non, Caroline, je ne t'accuse pas... Je t'aime et je te bénis !
Un éclair de joie illumina le visage de mademoiselle Dartois.
— Mais, nous la chercherons ensemble à présent, et moi, son frère, je trouverai peut-être ce que ni toi, ma Caroline bien-aimée, ni ton père, vous n'avez pu trouver.
— Je le souhaite, mais je ne le crois pas. Vois-tu René,
lGf5 7.0V. cm RN -CHIEN
Je l'ai cluM'clu^e, iidii-sculcniciii ciinuiic une sd'ur cliorclie In sœur la plus chérie, mais cmuiue une auiaiile (jui pensait à toi ! Tout ce qu'on peut taire, .je l'ai fait, et je le lais encore. En ce mtinicut, M. Darlois entra ])rccipitanimont,
— Ah ! il est Jù, s'écria-l-il en apercevant René. Puis, il s'arrêta, l'cgarda sa lille énuie, Kciié pâle et les
yeux gonflés de larmes qu'il s'ctrorçait de contenir.
— Papa, fit Caroline en allant vers son })ôre, je t'ai menti ce matin ixuir t'éliùgner. Je voulais le voir seule et jj i la première pour lui dire notre malheur. 11 sait tout ! Viens fi m'aider à le consoler. ^n
ou CAROLINE CAUSE QUELQUE SURPRISE.
— Monsieur, dit alors René, en allant vers M. Dartois qui lui tendait les deux mains, excusez-moi, je devrais être heureux et ne songer qu'à vous remercier, vous qui avez été un père, plus qu'un père pour moi ; et pourtant vous me retrouvez là, chez vous, des larmes dans les yeux et le cœur désespéré. C'est que ma sœur, Claire...
L'émotion arrêta la parole sur ses lèvres.
— Monsieur René, répliqua Tancien magistrat, je comprends votre douleur, je la partage, et je vous estimerais moins, croyez-le bien, si elle était moins forte en vous. Mais il faut du courage, et surtout comparer ce qui est à ce qui aurait pu être... Supposez que nous ne vous ayons pas connu, mademoiselle Claire n'en serait pas plus sauvée, mais vous seriez perdu, vous aussi, tandis que vous voilà sauvé, et que, vous sauvé, il sera peut-être possible de la sauver, elle, à son tour.
— La sauver ! répéta René au comble de la surprise et traversé tout à coup d'une lueur d'espoir iasensé. Vous ne croyez donc pas qu'elle soit morte?
— Je n'oserais rien affirmer, mon jeune ami, et je ne pourrais vous donner aucune preuve matérielle de mon opinion... Cependant, je crois, quelque chose me dit qu'elle vit...
Caroline secoua le tête d'un air de doute, mais René ne voyait en ce moment que M. Dartois, et son visage mobile exprimait presque de la joie maintenant.
— Vivante ! s'écria-t-il.
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— Je n'afiirmc rien, romarqnoz-lo... Jo dis seulement que nous n'avons pas la preuve de sa mort... qu'on n'a pas rotrouvé son coi'ps, ([ii'on a [KM'du sa trace, et, qu'alors, si elle n'a pas été victime de (juchpie crime abominable et inconnu...
— Qui aurait pu commettre un crime contre elle, pauvre enfant seule, ignt)rée, misérable, si douce, si jeune, si belle ! T'n crime suppose un intérêt puissant ou une haine larouclie. Elle ne gênait personne et personne ne pouvait la haïr !
M. Dartois sourit d'un air mystérieux qui voulait dire bien des choses.
— Maintenant, je suis libre, d'ailleurs, continua le frère avec exaltation. Je la chercherai nuit et jour, sans trêve ni repos, je parcourrai i^aris, la France, l'Europe, s'il le faut !
— Et vous ne trouverez rien, interrompit M. Dartois. Devant cette anirmatiou nette, René s'arrêta.
— Comment! lit-il. Pourquoi ne trouverais-je pas? Esi-ce qu'un être quelconque, de nos jours, peut ainsi disparaître?
— D'abord, reprit M. Dartois, il en disparaît ainsi tous les jours, sans qu'on en sache rien. Quand la police trouve, on en mène grand bruit ; quand elle ne trouve pas, le silence se fait, l'oubli vient, et cela passe inaperçu.
— Mais ce que la police indifférento ne trouve pas, l'être qui aime, qui veut, qui apporte une passion à sa recherche, celui-là peut le trouver.
— C'est mon avis.
— Et pourtant, mon père, dit doucement Caroline, toutes nos recherches ont été vaines...
— C'est encore vrai, répondit M. Dartois.
— Eh bien, alors? interrogea mademoiselle Dartois.
— Cela prouve seulement deux choses : d'abord que la recherche est difticile, ensuite que nous avons suivi une fausse piste.
— Que voulez-vous dire, monsieur? demanda René, tandis que Caroline regardait son père avec étonnement.
— Je veux dire que nous avons cherché et fait chercher mademoiselle Claire, et que nous avons ainsi perdu notre temps.
— Je ne comprends pas ! tirent les deux jeunes gens.
— Nous avons, poursuivit M. Dartois, mis la police sur ses traces, et la police est revenue bredouille. Toi, ma fille, tu continues à suivre cette voie...
— En effet, un agent des plus habiles, des plus intelligents dans son genre, et qui, de plus, la connaissait pour l'avoir
vue, lors de l'enquête sur la mort de votre mère, monsieur René, est chargé par moi de continuer des recherches incessantes... et je sais qu'il y apporte le plus grand zèle...
— De quel agent voulez- vous parler, mademoiselle ? demanda René.
— De l'ancien secrétaire du commissaire de police du quartier du Val-de-Grâce.
— Oui, je me le rappelle ! fit René avec un frisson, en songeant à la mort de sa mère, en revoyant tout à coup les premières scènes si cruelles pour lui qui ouvrent ce récit.
— C'est un homme très fin, je le reconnais, reprit M.Dartois. Mais il n'a rien découvert de plus que les autres agents, rien de plus que moi, rien de plus que toi, rien de plus que ne découvrira M. René. Or, si notre sympathie, notre passion, jointe à l'habileté de la police, a été vaincue, c'est qu'il n'y a rien à faire, rien à espérer de ce côté... Il faut renoncer à chercher votre sœur, mon jeune ami...
— 11 faut renoncer.... répéta René en le regardant avec stupeur; mais vous me disiez à l'instant...
— Laissez-moi achever. Tant que vous chercherez, tant que nous chercherons mademoiselle Claire, nous perdrons notre temps. Ce n'est pas par elle directement que nous arriverons à elle, ou, du moins, à connaître son sort, à constater sa mort, si elle est morte, ce dont je doute ; à la retrouver, si elle vit, ce que je persiste à espérer. Pour savoir où elle est, ce qu'elle est devenue, il faut chercher...
— Quoi ? demandèrent Caroline et René, suspendus aux lèvres de M. Dartois.
— L'assassin de la veuve Morisset.
Les deux jeunes gens tressaillirent ensemble. Une même idée venait de traverser leur esprit. Ils commençaient à comprendre où M. Dartois voulait en venir.
— Ainsi vous croyez... balbutia René.
— Je crois que sa disparition est la suite du même crime ; je crois que celui qui a tué madame veuve Morisset est le même qui a frappé d'une façon quelconque votre sœur, qui l'a fait disparaître, et que le jour où vous connaîtrez cet assassin, vous saurez tout le reste; que le jour où vous saurez sou nom, où vous saurez sa demeure, ce jour-là vous saurez aussi, et du même coup, ce qui est advenu de mademoiselle Claire. Je crois que vous y arriverez ainsi et non autrement.
— Ma pauvre mère ! murmura René, oui, elle aussi, il faut la venger... Je le dois... Je dois punir le misérable qui l'a frappée, qui m'a fait orphelin.
— Vous le devez pour votre mère, vous le devez pour votre sœur, vous le devez surtout pour vous-même.
— Oh ! pour moi !... commeuça Reué avec uuesorte d'indiiréronce.
Mais il regarda Caroliue, et son visage changea d'expression.
— J'aime, peusa-t-il tout à coup: il faut conquérir, mériter mademoiselle Dartois, et, puur cela... Oui, munsieur, s'écriat-il vivement, vous avez raison... j'ai de grands devoirs à remplir, un noble but h jioursuivre. Je serai digne de ces devoirs et j'atteindrai ce but.
Sa ligure s'était empreinte de l'ésolution, et son regard rencontra celui de Caroline qui l'encourageait et lui inspirait la volonté du succès, l'énergie qui le procure.
— A la bonne heure ! lit M. Dartois avec un sourire mystérieux.
— Dès aujourd'hui, sans perdre une minute, une seconde, je vais me mettre à cette tâche, avec toute ma force, et rien ne m'en détournera ])lus, non rien !
— Eu découvrant l'assassin, continuaM. Dartois, non seulement vous aurez vengé votre mère et votre sœur, au cas où elle eût été aussi sa victime, mais vous aurez lavé votre répuiaiion sur laquelle s'étend Toujours la tache d'un soui)- (;on liideux. Vous n'avez été relâché que faute de preuves, ne l'oubliez pas, et rien n'affirme, par conséquent, votive incontestable innocence ! Vous arriverez, enlln, à connaître votre nom, car vous l'ignorez absolument, et vous n'avez même pas d'état civil, puisque vous ne vous appelez i»lus Morisset et que vous ne pouvez dire comment s'appelaient votre père ni votre mère.
11 y eut un silence.
Pendant que M. Dartois lui indiquait ainsi les côtés affreux de sa position, lui montrait et lui faisait toucher du doigt, pour ainsi dire, toute la profondeur de sa chute et de son abaissement, René sentait ce qu'il y avait d'impossible, de fou, dans son amour pour mademoiselle Dartois, comprenait l'eflroyable distance, la distance infranchissable, qui le séparait d'elle.
Une sorte de désespoir s'empara de lui.
Tout cela, il le savait. Tout cela, il se le disait chaque jour. Mais, en l'entendant sortir de la bouche du père de celle qu'il aimait, cela lui lit froid et le glaça de la tète aux pùeds.
Il souffrit brusquement dans son amour et dans sa fierté.
Il avait exposé lui-même à Caroline, lors de leur première entrevue, l'horreur de sa situation présente; il lui avait dit.
démontré, que tout les séparait ; mais, pendant qu'il lui parlait, pendant qu'il lui affirmait qu'ils ne pourraient être l'un h l'autre, elle le regardait, ses doux yeux bruns lui répondaient :
— Je t'aime '
Son sourire comblait tous les abîmes, et il entendait battre le cœur de la jeune fille contre le sien.
Il avait beau dire : Nous sommes loin ! Ils étaient près.
Ce qui les séparait ne se voyait pas, n'était pas matériellement dressé entre eux.
Ce qui les unissait, au contraire, était là, palpable et visible.
Mais, prononcées par le père, les mêmes paroles devenaient terribles ; exposés par le père, les mêmes obstacles devenaient eflrayants.
C'était la société, c'était la réalité nue, impitoyable, qui se dressait là, entre eux.
Il n'osait regarder Caroline.
Il se disait :
— S'il savait que j'aime sa fille !... qu'elle m'aime ! Il était presque honteux.
Il lui sembla que le billet de mille francs remis pour lui au grefiè de la prison, par M. Dartois, le brûlait.
— Monsieur, reprit-il d'une voix altérée, tout ce que vons dites n'est que trop vrai. Je ne suis rien, et je suis pourtant presque infâme aux yeux du monde. J'ai tout à conquérir, et, d'abord, mon pain !
Il porta la main à sa poche, en tira le billet de mille francs, le posa sur la table.
— Que faites-vous ? demanda M. Dartois.
— Je ne puis accepter cet argent, répondit René en se redressant. Et je veux travailler !
— Bien ! murmura Caroline en lui pressant la main. C'est bien, René.
M. Dartois sourit encore.
— Pourquoi refusez- vous cet argent, et celui que je pourrais vous donner par la suite ? Pour remplir votre tâche, pour rechercher l'assassin de votre mère, pour retrouver votre soHir, il vous faut du temps et de l'or. Si vous refusez ce dernier, vous vous condamnez à l'impuissance.
— Je ne puis accepter, monsieur, répondit de nouveau René; vous avez déjà trop fait pour moi, et je ne veux de vous à moi que des dettes du cœur.
— Mais, encore une fois, pourquoi cela ? Vous êtes fou ! René était plus livide qu'un mort et se taisait.
— Monsieur, n'insistez pas, continua-t-il avec effort : je ne puis, je ne dois pas...
Il évitait (le regardoi' Caroline. Jamais il n'avait tant soullei't.
— Si ce n'est do la folio, alors c'est de l'ingratitude, ajouta M. Dartois qui ne le quittait pas des yeux. On ne refuse ainsi, tlansvt)1i'c position, que les services qui posent, et qu'on ne i)cut reconnaître avec lo canir.
— De l'ingratitude ! s'écria René; moi ingrat... et envers vous... Ah ! monsieur, ne dites pas cela !
Il s'avança vers lui, lui prit la main, l'appuya sur son cœur.
— Tenez, monsieur, vous en sentez les battements... 11 est plein de gratitude pour vous, et je mourrai avant d'oublier rien de ce que j'ai trouvé ici...
Sa voix faiblissait. Il pensait à Caroline. L'amour et la fierté le déchiraient.
Le premier lui disait :
— Reste, accepte.
La seconde disait:
— Ce père ne voudrait pas de toi, co père regarderait ton amour pour sa tille comme une honte et un malheur. Va-t'en, luis ! Tu le lui dois, tu le dois à elle, tu te lo dois à toi-même.
Il reprit par un effort suprême :
— Je suis digne, je veux être digne de vos bontés, des sentiments que j'insjùi'e... Laissez-moi partir... Vous me reverrez plus tard, vainqueur de tout ce qui m'écrase et m'avilit... ou je serai mort !
Il fit un pas en chancelant vers la porte.
Il y trouva Caroline, debout, qui lui barrait le chemin.
— René, lui dit-elle d'une voix qui tremblait.
— Ah ! ne m'ôtez pas mon courage ! murmura-t-il en cachant son visage dans ses mains.
Il fit encore un pas en avant.
Mademoiselle Dartois se redressa.
Sa respiration était agitée et soulevait sa poitrine, mais l'éclat de la passion et de l'enthousiasme remplissait son regard.
Il était visible qu'un combat violent se livrait en elle.
Tout à coup elle secoua sa jolie tète, saisit d'une main brûlante la main froide du jeune homme, et, se retournant vers son père, elle lui dit :
— René est un noble cœur et une âme fiôre ! Sais- tu pourquoi il refuse ton aide, pourquoi il veut partir? Ce n'est ni folie ni ingratitude ! Non ! Mais je ne veux point qu'il vive désespéré, moi, pour succomber dans une lutte impossible, au-dessus de ses forces, matériellement et morale-
ment, s'il l'entreprend seul. Mon père, voici la vérité...
— Oh ! silence ! silence ! balbutia René. Mademoiselle Dartois éleva la voix :
— Mon père, il m'aime et je l'aime!
ou M. D ART OIS SU RPR E N D A SON T O UR SES AUDITEURS.
En entendant cet aveu, René parut prêt à tomber et chancela visiblement.
Il était devenu blême. Il s'appuyait de sa main restée libre au dossier d'un fauteuil, attendant l'arrêt inévitable, la condamnation prévue, qui allait sortir des lèvres de M. Dartois.
Un flot de sang [Muirpre, au contraire, était monté aux joues de la jeune flUe, aussi émue que son amant, tremblant comme lui d'entendre quelque réponse dure, mais dé^ cidée à sauver l'homme à qui elle avait donné tout son cœur, lui faisant, à cet instant, le sacrifice le plus grand et le plus pénible, pour l'arracher au désespoir et le soutenir dans la crise décisive que venait de soulever sa délicatesse.
M. Dartois garda un instant le silence.
— Je le savais, dit-il enfin.
En entendant cette réponse, René releva les yeux, et le regarda avec une surprise où se mêlait une arrière-pensée d'espoir.
— Tu le savais? répéta mademoiselle Dartois. Eh bien, alors...
— Alors, je dis que M. René n'a ni fortune ni position.
— On gagne la fortune par le travail, on conquiert une position par l'intelligence et la volonté, répondit la jeune fille.
— Je dis encore qu'il est sous le coup d'une suspicion infamante et qu'il sort de prison.
— Nous savons qu'il est innocent, et je le mépriserais, s'il n'avait pas défendu sa sœur, continua-t-elle.
— Je dis enfin qu'il n'a même pas un nom à lui et que, pour épouser une femme quelle qu'elle soit, il faut au moins un état civil quelconque.
— Tout cela est vrai, monsieur, interrompit René d'une voix plus ferme, et c'est pour cela qu'aimant mademoiselle Dartois et comprenant toute mon indignité, toutes les impossibilités qui nous séparent, jevoulais fuir, emportant votre estime, mon amour et mon désespoir !
— Je n'ai pas fini, reprit M. Dartois. Ma conclusion est le contraire de la vôtre. Caroline vous aime, et elle a bien choisi, car j'ai pour vous autant d'estime que d'atfection. Vous l'aimez, et vous avez raison, car elle est, certes, la jeune fille la plus courageuse, la plus dévouée que je connaisse, et elle sera la femme la meilleure. Il faut que vous puissiez l'épouser, un jour. Or, pour cela, il faut que vous arriviez à conquérir ce qui vous manque, et vous n'y arriverez que le jour où vous connaîtrez le nom de votre père et celui de l'assassin de votre mère. Donc, il vous faut du temps, c'est à-dire de l'argent, pour faire ces recherches, pour vous consacrer à ce devoir qui prime tous les autres. Par conséquent, vous devez accepter celui que je puis vous offrir, à titre d'avance, et que vous me rendrez plus tard. Quant àl'intérêt, vous me le paierez en bonheur pour Caroline.
Caroline, en entendant ces paroles, s'était jetée' dans les bras de son père, qu'elle couvrait de baisers.
— Que je t'aime! que tu es bon! que tu es grand! lui disait-elle tout bas.
René s'était approché de M. Dartois, qui lui tendait la main. Il la porta à ses lèvres en y laissant tomber deux larmes de reconnaissance et de joie, reconnaissance et joie trop fortes pour s'exprimer par des mots.
— Mais, reprit vivement M. Dartois, pour échapper sans doute à l'attendrissement qu'il ressentait, ou qui allait le gagner, il ne faut pas se faire d'illusion.
Les deux jeunes gens l'interrogèrent du regard, muets et inquiets.
— J'ai l'air de vous donner beaucoup, mes chers enfants, et, en réalité, je ne vous donne rien. Asseyons-nous et écoutez-moi.
Caroline et René prirent chacun un siège et se placèrent en face de M. Dartois, qui s'installa sur le canapé de façon jà mettre la pleine lumière dans les yeux de ceux à qui il allait parler, — vieille habitude de magistrat.
— Ma chère Caroline, continua-t-il lentement, tu aimais iRené. Je l'ai vu tout de suite. Je ne me suis pas opposé ti cet amour qui naissait dans ton cœur de jeune fille, qui
s'en emparait, qui le dominait, et cela imur plusieurs raisons. T.a preuiière ilo toutes, c'est queje uo p.oiivais t'onipêclier d'aimer. L'amour no se cumniaiide, m ne s'interdit. C'est un lait. 11 existe par lui-même. Chez les êtres qui ont quelque \aleur, une persoimalité et de la passiou, tout ce qu'on lail pour le combattre, le fortilie et l'enracine, l^usuite, tu sais que je ne t'ai jamais désobéi. Si je cédais à tes caprices de petite tille, par respect, — respect exagéré, je n'eu disconviens pas, mais qui m'a réussi avec toi, — de la liberté humaine, je ne ])ouvais songer à faire de l'autorité, alors que, devenue grande, en possession de ta pleine raison, le plus violent des sentiments pénétrait dans ton jeune cœur. Aprc>s tout, c'est toi qui te marieras, non moi; c'est toi que regarde le clioix de ion époux, de riiomnic à qui tu veux conlicr ton bonlieur. Si le choix m'avait j)aru indigne de toi, j'aurais essayé de te conseiller, de te dissuader; je ne serais arrivé à rien, mais j'aurais rcm[)li mon (ievoir, et, s'il t'avait convenu de rester aveugle en face de la lumière, je n'aurais pas usé des droits que la loi me confère. J'aurais fait appel à ton bon sens, à ton affection pour moi, îi tes intérêts bien entendus. Je ne serais pas allé plus loin. A chacun sa responsabilité, à chacun de faire sa vie et d'en subir les conséquences. N'ayant pas été élevée dans la sujéiion et l'ignorance comme toutes les jeunes tilles, tu dois avoir plus de volonté et plus de raison qu'elles, et aussi plus de resjjonsabilité.
M. Dartois lli une pause.
— Quant à vous, mon jeune ami, lll-il eu s'adressant à René, je n'ai aucun préjugé. Je n'ai jamais jugé les hommes sur les circonstances extérieures, indépendantes d'eux et de leur volonté. J'ai l'habitude de juger les événements et les individus pour ce qu'ils sont réellement, en eux-mêmes. Tout ce qui est extérieur, indépendant de vous et en dehors de vous, vous est contraire et vous condamne. Tout ce qui est en vous, tout ce qui est vous-même, vous est favorable et vous absout. Donc, contre vous, je n'ai rien, absolument rien. Nulle objection ne s'élève dans mon esprit. Vous avez du cœur. Vous êtes homme de courage, de volonté. Vous êtes fier et délicat, honnête, loyal; votre conduite tout à l'heure l'aurait prouvé, si j'en avais pu douter. Vous aimez Caroline, comme elle vous aime, comme aiment les âmes fortes et les natures généreuses. Vous vous aimez pour vous-mêmes, parce qu'elle est Caroline, et parce que vous êtes René. C'est très bien, c'est parfait, et moi, M. Dartois, je vous estime, et je serais heureux de vous remettre ma tille chérie...
Il y eut encore une pause.
Ni Caroline, ni René n'osaient Tinterrompre, l'interroger.
Cette façon franche, originale et loyale, de traiter la question d'où ils sentaient que dépendait leur existence entière, les surprenait et, les dominait.
Ils sentaient aussi que là, devant cet appel lait à leur loyauté, quand celui qui aurait pu prononcer et dicter des volontés, les prenait pour juges et confidents de ses plus intimes pensées et de leur propre sort, ils n'avaient plus le droit de faire parler la seule passion.
Leur responsabilité se dressait devant eux et les rendait graves.
— Mais ce que j'admets, poursuivit M. Dartois, parce que je suis moi, ne suffit pas. Je ne partage pas les préjugés du monde. Je suis assez riche et assez indépendant, étant vieux et retiré delà lice des ambitions humaines, pour les braver, en tous cas pour les mépriser; mais le monde où nous vivons est un milieu dont nous ne pouvons nous abstraire totalement, et qui presse sur nous, dans une certaine mesure, par cela seul que nous le heurtons à chaque mouvement. La société légale est le terrain sur lequel nous posons le pied pour marcher en avant. Or, cette société vous condamne, René.
Le jeune homme tressaillit. Caroline restait immobile.
— Votre pauvreté, continua le vieillard, m'est indifférente. Caroline est assez riche pour deux, et, avec mon appui, car votre fierté souffrirait de vivre de la femme que vous aimez, vous pouvez facilement trouver une position honorable et lucrative. Votre condamnation, quoi qu'en dise la loi, n'est pas non plus infamante. Vous étiez jeune, vous étiez le protecteur de votre sœur, jeune comme vous, orpheline comme vous. Elle était menacée de la plus abominable des flétrissures. Des hommes l'arrêtaient, la maltraitaient. Vous êtes accouru, vous l'avez défendue... illégalement. Ce n'est un tort qu'aux yeux de la loi, et la prison n'a pu vous faire méprisable pour un acte naturel et trop facile à comprendre. La suspicion qui a pesé, qui pèse sur vous encore, au sujet de l'assassinat de votre mère, est plus grave . Si cela dépendait de vous seul, consentiriez- vous à donner à Caroline un nom qui ne lut pas absolument pur, avouable, un nom sur lequel il pèserait un soupçon, et quel soupçon !
— Non, monsieur, jamais ! répondit' René.
— Et toi, Caroline, consentirais-tu à n'être pas fiôre du nom de ton mari, de l'homme que tu aimes, à le savoir sujet aux commentaires perfides et blessants ?
— Pour moi, répondit Caroline, je le sais innocent, et je
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l'aime ! Je ne rougirais pas. Mais, pour lui, tu as raison; il me serait pénible de penser (ju'il peut craindre (pie j'en rou^nsse ; il me serait cruel de i)enser qu'il n'a pas cette joie d'être lier du nom tpi'il m'aui'ait donné.
Hieii, mes enfants. Vous ètesce que j'espérais, et nous nous entendrons. Donc, voici un premier obstacle. Voyons le second, llcstoncoi'c plus grave. Non-seuicmentia réi)utationde René a besoin d'être débarrassée de toute suspicion, de briller d'un éclat incontesté aux yeux du monde, non, pour le monde, si vous voulez, iiuisque nous n'acceptons sesjugements que sous bénéfice d'inventaire, mais pour vous deux; — mais encore René n'a pas même de nom h te donner, puisqu'il ignore comment il s'a])pelle, et que son procès lui a révélé une situation anormale que personne ne ]iouvait prévoir, et qui ne s'est peut-être jamais présentée. Ur, dans ces conditions, on ne se marie i)as et on n'a pas de carrière possible. René, légalement, n'existe point. 11 n'a point d'état civil. 11 ne peut signer un acte, être même soldat. Il est anonyme, personne ne le connaît. Il est hors de la société, je dirais presque de la vie. 1! est moins que s'il était mort. Il pourrait avoir recours à un acte de notoriété pul)lique, il est vrai, faire constater son existence par témoins, faire apprécier approximativement son âge, etc., etc., en un mot se constituer quelque chose qui ressemble à des papiers, à une existence régulière, obtenir qu'on lui reconnaisse le nom de Moi-isset, qui n'était pas plus celui de sa mère que celui de son père. Mais, outre que cela ne prouvera pas qu'il est innocent de la mort de sa mère, ce nom, lictif et taché de sang, s'attachera à lui comme la robe de Nessus...
. — Arrêtez, monsieur ! s'écria René. Ce nom, conquis ainsi, je ne le donnerai jamais à mademoiselle Dartois ; ce serait indigne d'elle et de moi.
— Je l'aurais accepté, dit Caroline doucement.
— Non, Caroline, continua René avec exaltation, je serai aussi grand, aussi fort que toi, aussi noble que ton père, digne de vous deux. C'est à moi d'agir, de lutter, de combattre, de mériter, par mon énergie, tout ce que vous me donnez: ton cœur, Caroline, votre estime, monsieur. Ou je trouverai mon véritable nom, ou je ne garderai et n'otirirai celui sous lequel j'ai été élevé, sous lequel j'ai vécu, sous lequel j'ai connu ma pauvre et sainte mère, que le jour où je l'aurai fait si beau et si illustre, au besoin, -que je pourrai, agenouillé devant toi, te l'offrir, le front liant et rayonnant, en disant : « Il est bien à moi, car je l'ai conquis. C'est par toi, c'est pour toi que je l'ai fait.
Premls-le. 11 t'appartient aujourd'hui, comme mon être entier t'a toujours appartenu.
En ce moment, René était réellement magnifique d'enthousiasme et de volonté, ati-dessus do sa fortune et de son sort.
Caroline, qui l'avait aimé jusque-là, l'admira. Son regard le lui dit ; pour une seconde, il fut heureux, et lier, le plus heureux et le plus lier des hommes.
— Bien, très bien ! fit M. Dartois. Donc nous sommes d'accord. Vous vous aimez, mais c'est tout pour le moment Le reste est à conquérir. .Je vous demande donc votre parole à tous les deux de rester dans les termes que nous venons de poser, de n'en point sortir, et de suivre mes conseils en tout et pour tout.
— Je vous le jure, monsieur ; je le jure à vous, qui êtes plus que mon père ! Je te le jure, à toi, Caroline, mon bien le plus cher, à toi pour qui je donnerais, pour qui je donnerai ma vie entière, sans jamais hésiter, et avec joie, quoi que tu me demandes.
— Que c'est beau la jeunesse ! murmura M. Dartois.
— Je le jure aussi, mon père, et tu sais qu'on peut compter sur moi, croire en moi. Je te jure également, René, que si rien ne te réussit, que si tout te trahit, mon amour te restera complet et sera à la hauteur de tous les dévouements, que rien ne nous séparera.
Elle lui tendit le front. U la serra sur son cœur.
— Que c'est beau l'amour ! murmura encore M. Dartois, en les regardant avec complaisance, enlacés l'un à l'autre.
— Maintenant, dit-il, il faut savoir ce que nous allons faire. Or, la première chose, je le répète sans cesse, c'est de trouver l'assassin de madame veuve Morisset.
~ C'est vrai. Je suis prêt k vous obéir, à suivre aveuglément vos conseils. Mais comment trouver...
— En allant à Angers, d'abord, et en véritiant vousmême les registres de l'état civil...
— La justice l'a déjà fait, répondit Rané avec déc.3uragement, et je n'y verrai que ce qu'elle y a vu.
— Peut-être ! Mais, écoutez votre affaire ; vous ne la connaissez pas. Je l'ai étudiée et j'ai déjà bon nombre de résultats acquis.
— Vous, monsieur ?
— Oui, mon enfant. On n'a pas été magistrat pendant trente ans pour rien. Ce que vous savez de votre propre procès est absurde et ne signifie rien. Je vais vous raconter la vraie affaire Morisset.