LA VRAIE AFFAIRE VEUVE MORISSET
M. Dartois, bien qu'il causât peu dans le monde, où il savait qu'il passait pour un excentrique, aimait assez à parler, quand il avait des auditeurs intelligents et sympathiques, et ne dédaignait pas de produire son petit efl'et.
C'était là son faible et sa plus grande vanité.
Or, il ne pouvait désirer des auditeurs mieux disposés, mieux préparés que Caroline et René, et il s'apprêta à donner les preuves de sa perspicacité de vieux magistrat et d'observateur émérite des passions humaines avec une évidente et naïve satisfaction.
Il s'installa donc en homme sûr de lui et de ce qu'il vaj dire, et reprit la i)arole en ces termes :
— Avant de commencer, mon cher René, j'ai une ou deux questions à, vous adresser. D'abord celle-ci : Lorsque votre J mère vint à Paris, se décida à quitter Angers, à bouleverser ainsi toutes les conditions de son existence, le ât-elle d'ellemême, par sa propre volonté, sous l'incitation d'un désir exclusivement personnel ?
— Mais oui, sans doute, monsieur, jépliqua René.
— Comprenez bien ma question : Êtes-vous sûr que personne, soit par lettre, avis, conseil, promesse, ou tout autre moyen, n'avait tenté de l'attirera Paris ? Cela est fort important à savoir.
René réfléchit un instant.
— Non, monsieur, répondit-il enfin, je crois être certain que ma pauvre mère est venue à Paris d'elle-même. Depuis quelques années déjà, au fur et à mesure que je grandissais,
que je devenais un jeune homme, elle exprimait souvent le désir, lorsque le moment serait veim, de quitter Angers, de quitter la province, pour s'installer à Paiis.
— Pourquoi cela? quelle était son idée ? René rougit un peu.
— Ma mère adorait ses deux enfants, dit-il avec un léger embarras. B'ile était ambitieuse pour eux, pour moi surtout. Elle m'admirait, en un mot, comme toutes les mères admirent leur tîls, me supposait des facultés supérieures, me croyait appelé à un grand avenir et pensait qu'à Paris seulement je pourrais conquérir cet avenir, développer mes facultés et mes aptitudes dans un milieu à ma taille.
— Comme j'aurais aime ta mère, si je l'avais connue ! murmura Caroline.
René la remercia d'un regard et d'une pression demain. M. Dartois resta pensif pendant près d'une minute.
— Alors, reprit-il à demi-voix et comme parlant plutôt à lui-même qu'à ses auditeurs, ce n'a pas été combiné de longue main, comme je le croyais. La préméditation aura été plus rapide. Le crime aura été imposé brusquement par la nécessité ou les menaces nées Je sa présence à Paris.
— Expliquez-vous, monsieur, je vous en prie, interrompit René très ému.
— Voici, fit M. Dartois. Votre mère, René, a été assassinée chez elle, la nuit. Pour cela, il a fallu que quelqu'un pénétrât dans votre logement, arrivât jusqu'à sa chambre. Or, ce qui a frappé tout d'abord la justice, ce sont les impossibihtés matérielles du fait en lui-même, et de là sont venus les soupçons tout naturels contre vous et votre soîur. En effet, votre mère ne voyait personne, ne recevait aucun étranger, aucun ami.
— Cela est vrai.
— La concierge ne se rappelle avoir vu aucun individu suspect ce jour-là, ni les jours précédents. Elle est parfaitement sûre que nul n'a pénétré dans la maison à partir de dix heures du soir, car, la porte de la rue étant fermée, il aurait fallu sonner, elle attrait tiré le cordon, regardé, interrogé le visiteur.
— Cela est évident.
— Bien. D'autre part, la porte de votre appartement n'a point été forcée, ni ouverte par violence II n'en existait que deux ciels. L'une était entre vos mains, ce soir-là,..
— Oui, comme d'habitude.
— Vous en êtes certain ?
— Absolument certain.
— L'autre était entre les mains de votre mère. Dune, il
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est iiniH)ssil)lo quo qu('l(nriiii si)il entré, cette nuit, chez vous, par !snr|)ris(> ou par vinlonco.
— JNlais alors, si personne n'est entré.,.
— Laissez-moi continuer. Je n'ai pas dit que personne n'est entré, je dis (jue personne n'est entré par violence, ni par ruse, ce qui n'csl iMiint lanièniocliose. Maintenant, passons à un autre ordre d'idées. Vous n'av ez entendu aucun bruil?
— Aucun !
— 11 est extraordinaire que vous n'ayez pas cniemlu marcher dans le corridor, ipii est étroit, et dont le plancher craque facilement sous le pied. Je m'en suis assuré en visitant l'ap]>artement. Dans ces petits logements, l'orinés de ^| cloisons légères et sonores, il est absoluiiiont iin[)ossil)le ',Wj (prune personne ou deux personnes, — il souligna le mot, — r aillent et viennent, avec quelque jjrécaution que ce soit, ' sans qu'on les entende...
— Et jiourlantje vous jure que je n'ai rien entendu, non, rien !
— Votre serment est inutile. Je le sais bien, — continua M. Dartois, l'air satisfait. — Vous m'avouerez, de plus,
qu'il est encore plus étonnant que mademoiselle Claire, que .
votre sœur, n'ait pas été réveillée par le bruit, si quelqu'un a pénétré chez vous cette nuit-là, car votre mère ne s'étant pas tuée elle-même, ce que jtrouve surabondamment la nature de sa mort et, la dispariiion de la cassette contenant vos papiers, il est bien évident que quelqu'un l'a assassinée, et que ce quelqu'un n'a pu commettre le meurtre qu'étant près d'elle, dans sa ]iropre chambre.
— Evidcmniont : cela est incompréhensible, mais cela est.
— Nous voilà d'accord. Or, poui- entrer chez votre mère, il fallait passer devant la chambre de votre sœur. 11 est donc encore plus extraordinaire, je le répète, qu'elle n'ait rien entendu.
— Cependant, elle a dit, elle croit...
— Elle a dit au juge d'instruction qu'il lui avait semblé, comme en un songe, entendre parler dans la chambre de voire mère. Mais son sommeil était si lourd, ce bruit était si laible, si confus, si vague, qu'elle n'a su si elle rêvait, et qu'à coup sûr elle n'a pu vaincre son sommeil.
— Oui, voilà ce qu'elle m'a dit à moi-même, plus tard.
— Plus tard, c'est-à-dire après en avoir parlé au juge d'instruction. Pourquoi ne vous en a-t-elle pas parlé, dès le lendemain de l'événement?
— Je le lui ai demandé. Elle m'a répondu que, d'abord, en voyant notre mère morte, la douleur lui avait enlevé toute réflexion; ensuite que ce vague souvenir )ie s'était
éveillé que lentement; enfin, qu'elle était si peu sûre d'avoir réellement entendu qu'elle hésitait à en parler, et qu'elle ne l'avait fait devant le juge que parce que ses questions l'y avaient amenée naturellement.
— Rien de plus simple, en effet, et de plus conforme à la logique de l'esprit. Cependant cela a tourné contre vous. Le juge y a vu un demi-aveu de complicité. Et cela devait être, étant donné l'ordre d'idées dans lequel il était entré. Vous lui avez dit également que votre sommeil avait été trop lourd, trop complet, cette nuit-là, pour être naturel, et qu'on vous avait endoi^mi, ce qui lui a paru le comble du mensonge et de l'invraisemblance. Claire, votre sœur, a fait une déclaration analogue.
— Oui, monsieur; mais, en y réfléchissant, c'est impossible. Nous avons mangé tous les trois ensemble, et ce n'est pas à notre table, en l'absence de tout étranger, lorsque le dîner avait été préparé par notre mère toute seule, qu'il aurait pu se trouver de l'opium mêlé aux aliments ou à la boisson...
— Vous êtes bien certain de n'avoir rien pris au dehors, ce jour-là, ni vous, ni votre sœur?
— Non, non, rien ! J'ai déjeuné à la pension de M." X..., le matin, comme d'habitude, et je n'ai pas bu une goutte d'eau avant de rentrer.
— Parfait ! fit M, Dartois en se frottant les mains. La chose est plus claire que le jour. •
— Je ne comprends pas, interrompit René très surpris, et se demandant si M. Dartois ne se moquait pas de lui.
— Vous allez me comprendre : c'est limpide comme de l'eau de roche. Votre mère a été assassinée par une personne, homme ou lémme, cela je l'ignore, qu'elle a introduite elle-même dans sa chambre, cette nuit-là ; et, pour que vous n'entendiez rien, elle vous a, au souper, à votre sœur et à vous, fait prendre de l'opium. Elle en connaissait l'usage et les doses, puisqu'elle en prenait elle-même assez souvent afin de combattre les insomnies auxquelles elle était sujette, avez-vous déclaré au juge d'insirnction.
— Que dites- vous là, monsieur? s'écria René en se levant éperdu.
— Je dis, mon jeune ami, qu'à moins que l'assassin ne soit passé par le trou do la serrure, il a iallu qu'on lui ouvrit la porte, et que personne autre que votre mère n'a 1)U la lui ouvrir. Je dis qu'il n'a pas sonné, car on aurait, de l'étage au dessous, au milieu delà nuit, entendu le coup de sonnette. C'est un fait que j'ai vérifié. Après m'être fait communiquer toutes les pièces de l'instruction, je me suis
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livré à une enquête très minutieuse. Je dis qiio votre mère n'a pas été siu'iirise do voir ce visiteur quelconque, qu'elle ralleniiaii,(iir(ille l'a introduit elle-même dans sa chambre, à une heure convenue, car elle n'a poussé aucun cri, aucun appel, et le bruit de conversation, venu aux oreilles do votre sœur, était un bruit de conversation évidemment calni(>, je dirai même amicnle. Tous les liiits de la cause le démontrent. Je dis que, connue vous n'êtes sourds, ni vous ni votre sœur, vous auriez entendu ce mouvement insolite au milieu de la nuit, si on ne vous avait endormis tous les deux. Je dis que votre mère, ne voulant pas que vous sachiez, pour une raison diflicilo à connaître exactement, qui elle recevait cette nuit-là, vous a fait prendre de l'opium. Voilà ce que je dis.
— Oh! c'est impossible .'murmura René absolument bouleversé.
— Si c'est impossible, la justice avait raison : votre sœur et vous, vous êtes coupables ou complices. Il n'y a pas de terme moyen. Or, comme vous êtes innocents, les choses se sont passées telles que je l'indique.
— Mais alors ma mère aurait connu à Paris quelqu'un qu'elle nous cachait ?
— Elle vous cachait bien a.utre chose : votre nom, votre lieu de naissance notanmient.
René se tut accablé, mais il reprit au bout d'un instant :
— Cela n'explique pas comment l'assassin a pénétré dans la nuiison.
— Je vais vous l'expliquer.