LE ROMAN DE M. DARTOIS
Caroline gardait le silence, mais elle écoutait son père avec une attention passionnée. Il était visible qu'elle réfléchissait protbndément et qu'elle commençait à partager absolument le sentiment, la façon de voir de M. Dartois.
Quant à René, ces faits étiiient encore trop nouveaux, la blessure que la mort de sa mère lui avait ouverte au cœur était encore trop fraîche et trop douloureuse, pour que révocation de semblables souvenirs ne l'émût pas jusque dans ses dernières fibres. Il semblait sur des charbons rouges ; ou voyait que cette nouvelle manière d'envisager et de présenter l'affaire Morisset, où il avait joué un si grand rôle, sans y rien comprendre et sans rien s'expliquer, lui causait une stupéfaction extrême.
M. Dartois reprit avec le calme et la netteté d'un homme sûr de lui et de ses déductions :
— L'objection que vous venez de me faire, mon jeune ami, est celle que la justice a faite par la voix de M. Plante Plantain, votre juge d'instruction. Or, vous lai avez répondu que la concierge gardait fort mal la maison, qu'elle avait l'habitude de boire et de s'enivrer, et qu'il était, dès lors, facile de pénétrer dans la maison sans être vu par elle. Il suffisait pour cela de choisir le moment. Le juge n'a point accordé d'attention à ce fait, et vous-même, vous n'y avez attaché qu'une très faible importance, à ce que je vois. Vous avez eu tort tous les deux. Car ce fait est exact, et il est capital. Je l'ai vérifié, comme j'ai vérifié tout ce que j'ai avancé jusqu'à présent. Oui, on pouvait entrer faci-
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lemcnt dans la maison .sans attirer l'attention de la personne chai'^^'ée do la garder et de la surveiller : la preuve c'est que nioi-nième je l'ai essayé plusieurs lois avec succès. Pourquoi cela? Parce que j'élais prcram de ce détail itar votre observation au juge d'instruction. Or, ce que vous avez remarqué, votre mère l'avait remai'qué aussi, c'est évident . Kilo n'i^'iiorait jioint, elle ne pouvait ignorer cette négligence de la concierge.
— Vous avez raison, monsieur; nous en avions causé souvent avec ma mère. C'était même devenu le sujet d'une idaisantcrie entre nous. IN'ous disions quelquefois: « La concierge lait sa sieste », au lieu de dire : « Il est telle heure. »
M. Dartois se frotta les mains pour la seconde fois.
— .l'en étais sûr, murmura-t-il. Ajoutez il cela qu'elle sortait aussi régulièrement tous les matins, après avoirouvert la porte, pour courir chez le marcliand de vin du coin, où elle achetait sa goutte. C'était la première chose (ju'elle prenait avant de balayer l'escalier. Cette absence durait environ cinq minutes, et elleétait d'une extrême régularité.
— Oui, c'est encore vrai ! répondit René, émerveillé de cette abondance de petits faits dont l'ensemble allait tout expliquer. Cependant, fît-il, si je comprends que quelqu'un ait pu pénétrer dans la niais(jn sans être vu, ce qui n'est pas douteux, je ne comprends pas comment cette personne inconnue aurait pu se cacher jusqu'à l'heure de la nuit, où ma mère, suivant vous, l'aurait introduite chez elle... à moins que...
Il s'arrêta brusquement.
— Allez toujours, dit M. Dartois, vou'sy êtes...
— Le cabinet noir !
— Juste, mon cher enfant.
— Je l'avais signalé aussi au juge d'instruction...
— Qui l'a fait visiter. N'y trouvant aucune trace, — ce qui ne i)rouvait rien, — et, d'ailleurs, convaincu de votre culpabilité, il n'y a i)as attaché d'importance. Il est certain qu'une personne ne pouvait se cacher, ni être cachée ilans votre appartement, beaucoup trop exigu, et composé de quatre pièces toutes nues. ]\Lais, en face, sur votre palier, se trouvait un cabinet noir, où l'on mettait mille objets hors de service, en un mot, qui servait de débarras à votre petit logement, et dont votre mère seule possédait la clef. C'est là ipie, cette clef lui ayant été conliée, l'assassin a passé nécessairement les heures qui ont précédé le crime. C'est de là qu'il est sorti, à l'instant convenu, lorsque vous étiez endormis, pendant que votre mère, qui V attendait, qui le savait là, lui ouvrait la porte de son appartement.
— Mais, monsieur, s'écria tout à coup René très ému, c'est un amant qu'on introduit ainsi !
Il s'était levé, le visage bouleversé. La sueur inondait son front.
— Vous croyez, mon cher ami, que votre mère était une honnête femme, n'est-ce pas ?
— Si je le crois !...
— Qu'elle était le modèle de toutes les vertus ?
— Certes ! Et quiconque dirait le contraire...
— Ne me cherchez pas querelle, car je suis absolument de votre avis. Celle qui avait pris le nom de V^"^ Morisset était la plus honnête des femmes et la meilleure des mères. Je m'en suis informé avec soin. J'en ai la certitude et des preuves nombreuses, irréfutables.
Le visage du jeune homme exprima un immense soulagement en entendant ces paroles, et une larme d'attendrissement mouilla sa paupière.
— Donc, continua le vieux magistrat, ce n'était pas un amant qu'elle recevait.
— Mais qui alors ?
— Qui ? Eh, si nous le savions, nous saurions tout. Je supiiose bien que c'est un homme, et non une femme. Vous avez, en effet, un certain soir, rencontré dans l'escalier un individu...
— Oui, oui...
— Qui vous parut devoir sortir de chez vous. Je suis convaincu que vous ne vous trompiez pas. Votre mère vous yendjla ti^oublée, préoccupée ; votre sœur était sortie, ce qui n'arrivait pour ainsi dire jamais. Donc, elle avait été éloignée lï dessein. Tout cela est clair. L'assassin était venu. Il était venu, et il avait pris avec votre mère le rendez- vous fatal.
— Tout ce que vous dites-là, en effet, monsieur, porte le caractère de l'évidence et a dû se passer ainsi.
— Cela a dû se passer ainsi ; j'ajoute : Cela n'a pu se passer qu'ainsi. Maintenant, qui pouvait bien être ce personnage mystérieux? Un parent, peut-être; un ami, peutêtre aussi ; un ami des anciens jours, de la première jeunesse, retrouvé à Paris, par hasard, suivant toute probabilité, ou qui était prévenu d'une façon quelconque de l'arrivée de votre mère. Quel qu'if fût, le meurtrier, d'ailleurs, appartenait de près ou de loin à une intimité quelconque avec votre mère ou avec votre père de son vivant. — En tous cas, il connaissait l'existence de la cassette où votre mère mettait ses papiers de famille, ceux qui constataient votre vériiable naissance et votre véritable nom.
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Pour cela, les [)reiivos abondent. Madame Morisset n'aurait pas reçu clioz elle, la nuit, a[)rès vous nvoiv endormis, — ce qui implique une conlianee absolue dans le visiteur, — un inconnu. Pour qu'elle se soit décidée à cet acte étranf^o, il faut de plus qu'elle attachât une inqiortance capitale, extraordinaire, dépassant la mesure des intérêts quotidiens, il ce remlez-vous mystérieux. Enfin, elle tenait par-dessus tout à ce que ses enfants n'en eussent point connaissance. 0)', quelle est la chose qui pouvait l'intéresser à ce point, et qu'elle pouvait désirer à ce i)i)int de vous cacher, à vous et ù votre sœur ? Une chose cpù touchait à l'avenir de ceux qu'elle aimait passionnément, plus que tout au monde. Donc, il s'agissait do votre avenir, et c'était de votre avenir à tous deux qu'elle comptait s'occuper, cette nuit-là, avec celui qui l'a lâchement assassinée en pleine confiance; de votre avenir ou de questions s'y rapportant. D'autre part, l'assassin connaissait l'existence de la cassette et l'importance, ignorée de nous, des papiers et des quelques bijoux qui pouvaient s'y trouver, notamment du bracelet décrit par votre sœur au commissaire de police, de ce bracelet à secret, où on lisait deux noms et une date...
— Renée-Frédérique, 18::^0, interrompit René.
— C'est bien cela. L'assassin voulait ces papiers, et le reste, soit pour le détruire, soit pour s'en servir. 11 savait où votre mère resserrait ces objets, puisqu'il a ouvert l'armoire avec la clef qu'elle portait sur elle, après sa mort.
— Après sa mort?...
— Cela n'est pas discutable. On a retrouvé cette clef dans sa poche, sur son cadavre.
— C'est vrai.
— Donc, il l'y a remise, après s'en être servi, de même que c'est lui, lorsque votre mère est tombée foudroyée, qui a ramassé son corps et Ta déposé sur le lit dans la position où vous l'avez trouvé. D'autre part, comme il n'a rien dérangé, rien fouillé, c'est qu'il n'en voulait qu'à la cassette, et qu'il savait exactement où elle se trouvait. Ensuite, il a attendu l'heure où la concierge, le matin, ouvrait la porte et allait acheter sa goutte, pour s'en aller, comme il était venu, sans être vu de personne.
— Rien de plus juste, de plus exact ! s'écria tout à coup Caroline, et je ne m'explique pas comment la justice n'a pas pensé à tout cela !
— Parce, que personne ne le lui a suggéré, reprit M. Dartois en souriant. La justice n'est pas infaillible, tu peux en croire un vieux magistrat comme moi. L'allaire paraissait simple. Il était commode d'accuser les enfants.
Le juge d'instruction tenait à trouver vite les coupables. M. Piaute Plantain est un esprit étroit, qui ne voit qu'un côté des questions et s'y cramponne avec entêtement. Il avait mis le pied sur une fausse piste. Il l'a suivie jusqu'au bout, et il a empêché qu'on trouvât la bonne, voilà tout. Mais d'autres considérations aussi prouvent la vérité de mes déductions. Comment les poursuites ont-elles commencé ? Sur une dénonciation anonyme. Malheureusement je n'ai pu la voir. On ne me l'a pas communiquée. Mais peu importe ! D'autre part, le bruit de l'assassinat s'est répandu brusquement dans le quartier, sans qu'on sût d'où il venait, sans que personne pût dire de qui il le tenait en premier lieu, ni sur quoi il basait sa conviction ou ses accusations. Est-ce que cela vous paraît naturel 1
— Non, dirent les deux jeunes gens, plus intéressés qu'ils ne l'avaient encore été.
— Suivant moi, et c'est là mon roman, ce bruit a été répandu à dessein, et par l'assassin, ou par son entremise.
— Oh ! ïît René surpris, voilà ce que je ne m'explique plus. Puisqu'il n'y avait pas de soupçons, il avait tout intérêt...
— Vous oubliez que vous alliez vous apercevoir de la disparition de la cassette et de vos papiers...
— En effet...
— Que les soupçons se seraient produits dans votre esprit tôt ou tard. .."que vous auriez cherché...
— Eh bien, est-ce que la justice n'a pas cherché ?
— Oui, mais contre vous !
Caroline et René regardèrent M. Dartois avec une admiration qui le lit sourire.
— Celui qui a tué votre mère pour s'emparer de vos papiers est un ennemi, un ennemi qui a un intérêt personnel, puissant, à ce que vous ignoriez toujours votre vrai nom et votre vraie famille. Or, après vous avoir pris les preuves de votre naissance, il devait désirer de vous réduire à l'impuissance, de vous plonger dans une situation si misérable, que vous ne puissiez plus jamais être un danger pour lui. 11 vous a jetés en pâture à la justice; il vous a ruinés, déshonorés par une prévention longue et odieuse : et je suis moralement convaincu, sans en avoir aucune preuve, que c'est encore lui qui a dirigé la police vers votre garni, qui a combiné l'arrestation de votre sœur, son séjour à Saint- Lazare; enfin, qui nous a empêchés, ma fille et moi, de la retrouver, de la sauver.
René serra les poings avec fureur.
— Le miséralile!. mui'iTuira-t-il avec un accent de haine iaront'he.
— S'il cesse ilorcnavanl de vous ponrsuivre, s'il [tarait vous oublier, c'est qu'au sortir de Poissy et doublement déshonore pai' une condamnation s' a.joniani aux S()niu;oiis (lui pèsent encore sur vous, il vous ci'oit pcu'dn, désarme, ;ï lerre pour toujours, incapable, désormais, de lutter contre lui ou do le menacer. *
— Mais quel est donc ce monstre, (juel est donc son intérêt?
— Un intérêt de lamille évidenuïient ! Donc, si vous arrivez h connaître votre lamille, vous serez bien prêt de le connaître lui aussi. C'est pourquoi Je vous disais au début, et pourciuoi je vous dis à la lin : Ne clierclicz ni votre sœur ni l'assassin directement : vous ne trouveriez pas. Cherchez le nom de vos parents, sachez ce qu'ils étaient, et vous saurez tout.
— Mon père a raison, s'écria Caroline résolument. René, crois-le et lais ce qu'il te dit.
— Je suis prêt, répondit le jeune homme. Je trouverai, je lejure, et je punirai d'une lacon terrible. Continuez de me guider, monsieur. Que dois-je taire ? Par où commencer ?
— Je vous l'ai déjà dit : Allez à Angers. La justice n'y a rien trouvé que la preuve que vous portiez un faux nom ; mais la police n'est pas [ilus infaillible que la justice, loin de là. C'est elle qui fait courir le bruit de son habileté. On ne l)arle que des crimes quelle découvre, on ignore ceux qu'elle ignore, etils sont nombreux. La police ne sait, croyezle bien, que ce qu'on lui dit. Quand le coupable est intelligent et n'a point de complice, il lui échappe neuf fois sur dix, et la dixième fois, c'est un hasard qui le lui livre. A Angers, sur les registres de l'état civil, vous ne trouverez rien, cela va sans dire; mais, en vous adressant à tous ceux qui ont connu votre mère, en remontant dans son passé, dans sa vie, vous renconti^erez certainement un fil conducteur quelconque qui vous fera sortir du labyrinthe de l'ignorance et des suppositions. Je crois, moi, par exemple, qu'elle ne vous a pas trompés sur tout ; qu'elle vous a dit exactement votre âge, la date de votre naissance ; que votre père, en effet, appartenait à l'armée; qu'il a été tué pendant la guerre de Crimée. Elle n'a caché (juo les noms et les lieux de naissance probablement. Pourquoi ? c'est le mystère !
— Elle nous disait toujours, interrompit René dont la voix tremblait :
« — Chers enfants, ne m'interrogez pas. Soyez patients.
Un jour, je vous raconterai ma vie. Je crois avoir agi dans voti'e intérêt véritable. Si je mourais subitement, car il faut tout prévoir, vous trouveriez là, — elle nous montrait la cassette, — les détails qui vous touchent et la vérité tout entière. »
— C'est bien cela, reprit M. Dartois. Evidemment vous êtes de grande famille. On ne commet pas de pareils crimes contre les enfants des gueux. Et, tenez, une considération que j'allais oublier, et qui pourtant m'a vivement frappé : c'est la nature du poison et de la blessure. L'acide prussique est un poison rare, qu'on ne trouve pour ainsi dire pas, qu'il faut fabriquer soi-même, ce qui suppose des connaissances sérieuses et une certaine position dans le monde. Ce n'est pas un vulgaire assassin qui y songerait et qui pourrait s'en servir. Ensuite, votre mère a été blessée à la main, dans un élan de conflance, en tendant cette main amie au meurtrier. Sans cela, il l'eût atteinte partout ailleurs, au visage notamment, puisqu'elle était habillée. Le cercle des soupçons se trouve donc parfaitement circonscrit, et la situation morale respective de la victime et du meurtrier bien établie.
— Je partirai aujourd'hui même, s'écria René, le visage empreint d'une sombre résolution, et je sens que je réussirai.
— N'oublie pas, René, qu'il s'agit de venger ta mère, fit Caroline en lui prenant les deux mains, de venger ou de sauver ta sœur, de laver ton honneur...
— Etdete conquérir, acheva René dans un cri d'enthousiasme.
— N'oubliez pas non plus, continua M. Dartois, qu'en attendant mieux, je suis votre caissier, et ne le ménagez pas. L'or ouvre toutes les portes et délie toutes les langues !