‹ Zoé Chien-ChienChapitre 24 sur 68 · RENE PART EN CAMPAGNE · texte numérisé non relu

RENE PART EN CAMPAGNE

René ne put partir le jour même, comme il le désirait. Il y avait encore bien des petits détails à régler, et il avait surtout besoin de repos, après tant d'émotions diverses, après une année de prison, passée au milieu des privations physiques, dont il ressentait, malgré sa jeunesse et son ardeur, le contre-coup inévitable.

M. Dartois exigea qu'il lui accordât Imit jours, et ces huit jours, il les passa sous le même toit que Caroline, respirant l'air qu'elle respirait, mangeant à sa table, dans une sorte d'intimité qui lui produisait l'effet d'un rêve dont il craignait toujours que le réveil ne l'arrachât.

Pendant ces huit jours si rapidement écoulés, les deux jeunes gens lurent admirables de discrétion et de retenue.

Le premier mouvement les avait jetés dans les bras l'un de l'autre, avait brisé la glace, n'avait laissé parler que la passion qui les entraînait; mais, depuis que M. Dartois connaissait leur amour et leur avait rerais la surveillance de leurs propres actions, ils sentaient toujours entre eux la présence d'un tiers dont la confiance et la bonté large leur imposaient une extrême retenue.

Ils avaient fait un serment, ils voulaient le tenir, et le sentiment du devoir se mêlait aux ardeurs du premier amour pour les contenir et les épurer.

Nul d'eux n'aurait voulu tromper M. Dartois, abuser de

sa générosité.

Leur responsabilité montait la garde ; sentinelle sévère, elle n'eût permis aucun écart.

A les voir ensemble, ou eût dit le frère et la sœur, si parfois un regard humide de la jeune fille, une rougeur fugitive du jeune homme, de longs silences, ou une rapide pression de main, n'avaient révélé l'état vrai de leurs coeurs et la réalité de leur situation réciproque.

M. Dartois ne les quittait guère. Quand il s'éloignait pour quelques instants, le jeune Raimond, le frère de Caroline, âgé de huit ans, se trouvait là par un instinct de délicatesse féminine que René comprenait chez sa fiancée, et il l'admirait à la Voir diriger, soigner son frère, comme elle eût fait de son entant, avec une sagesse ferme et une douceur sans faiblesse qui le charmaient et la paraient de nouvelles grâces, en révélant la femme sous la jeune fille.

On eût dit qu'elle mettait une certaine coquetterie à lui montrer qu'elle saurait être épouse et mère, à se faire voir sous un nouvel aspect que son amant ne connaissait point.

C'était une promesse, promesse discrète et pleine d'un attrait étrange, ajoutée à toutes les autres.

En regardant le jeune Raimond près de sa sœur, René évoquait avec des battements de cœur l'image d'un autre enfant, celui-là les touchant de bien plus près, lui ressemblant à elle, et lui ressemblant à lui, leur appartenant à tous deux, et une joie profonde inondait son être, et il avait des envies folles de la serrer dans ses bras.

Mais il se contentait d'embrasser Raimond qui venait à lui, les joues humides du baiser de mademoiselle Dartois.

Elle s'occupait aussi de Itii pi^éparer son bagage de v^oy ageur; le dernier jour elle voulut faire elle-même sa malle, veiller à ce que rien de ce qui pouvait être nécessaire et agréable ne lui manquât.

— Voici une lettre de crédit sur mon banquier, lui avait dit M. Dartois, pour une somme de vingt mille francs, dont vous allez me donner reçu, car c'est une avance que je vous fais. Je vous commandite, rien d'autre. C'est une aftaire commerciale. Vous avez besoin de retrouver votre nom, de reconquérir votre honneur, de venger votre mère et votre sœur, de punir un criminel ; moi, j'ai besoin qtie ma fille soit heureuse par vous, puisqu'elle votis aime. Nous unissons nos eftbrts pour cette entreprise commune. Vous y mettez votre jeunesse, votre activité. J'y mets l'argent. Quand vous aurez repris la position due à votre intelligence, assuré l'avenir qui vous appartient légitimement, vous me rembourserez mon capital et nous serons quittes.

— Mais si je ne réussis pas, avait répondu René, touché jusqu'aux larmes de cette façon délicate de transformer ce qui aurait pu paraître une aimiône; ou si la vérité décou-

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verte tourne contre moi ; car nons ne fiii^^ons que des suppositions, et, en réalité, nous ignorons coniplélonicnt qui était mon père et C(^ qui se caclie derrière cet lun-riLlo crime qui m'a l'ait orphelin.

— Mon cher ami, interrompit M. Dartois, toute entreprise a ses risques, et tout capital avancé peut être perdu. Avec des si et des mais on ne lerait jamais rien. Mais, je ne puis tout perdre. Vous êtes-là, et vous resterez vous-même, quoi qu'il arrive. Je suis donc bien sûr de me rattraper avec vous, un jour ou l'autre.

M. Dartois lui remit également une lettre de recommandation pour le maire d'Angers, qu'il comiaissait, et au(p,iel il avait pu jadis rendre un service assez imi)ortant, dans un procès d'où dépendait la Fortune de M. Hamon, alors (juc M. Dartois était encore magistrat.

— Je lui raconte de votre afiaire et de votre position ce qu'il a besoin d'en savoir pour comprendre l'importance du service qu'il vous rendra en vous aidant à parcourir les registres de l'état civil d'Angers. Si vous n'y trouvez rien, ce qui est possible, ou si vous y trouvez des indications que vous ayez besoin de vérifier, de compléter C)U de contrôler ailleurs, il pourra vous faciliter ces nouvelles recherches, en vous recommandant à qui de droit.

Enfin le jour du départ arriva.

René devait, à neuf heures du soir, prendre le train pour Angers, où il arriverait le lendemain matin.'

Après le dîner, M. Dartois s'éloigna pour laisser ensemble les deux jeunes gens.

On était au mois d'acût de l'onnée IFfiD. La soirée était tiède et parfumée.

Caroline et René gagnèrent le jaidin,cù ils se prcmenèrent quelques instants silencieux, l'un près de l'autre, plus cnuis qu'ils ne l'avaient été de ttiute cette semaine, si pleine de rêves d'avenir et de douceur présente.

Sans y avoir scngé, sans l'avoir cherché, d'instinct, ils se retrouvèrent tout à coup pi es de la charmille, assis sur le banc, qui avaient été les témoins de leur i)rcmier rendezvous d'amour.

Tous deux reconnurent en même temps ce lieu qui leur rappelait tant de choses et avait décidé de leurs destinées.

Leurs mains s'unirent, lisse regardèrent longuement.

— C'est là que, pour la première fois, nous nous scmnics dit que nous nous aimions, muimui a René. Ah! Caroline, si j'oubliais jamais ce que je te dus, si cette heure s'effaçait jamais de mon cœur, c'est que j'aurais perdu la raison, ou

que je serais le dernier dcî miiistres. Qae de choses écoulées depuis, et que d'événements accomplis ! Que de changements en moi surtout. J'étais désespéré, écrasé, sans courage, sans foi. Je me sentais affreusement isolé, perdu dans un monde acliarné contre moi. Tu me paraissais si loin, si loin, que c'est à peine si j'osais, au plus profond de mon être, m'avouer l'amour insensé que tu m'avais inspiré dès le jour où je t'aperçus sniriante, où j'entendis ta voix qui m'alla tout d'abord au cœur. Tu ms faisais l'effet de ces étoiles qu'on voit briller dans l'espace infini à des distances incommensurables, qui éblouissent et qui charment, mais qu'on sait ne pouvoir jamais atteindre.

— Heureusement, répondit Caroline avec un sourire, que l'étoile n'était qu'une pauvre petite fille de chair et d'os comme toi, dont le cœur s'était mis à bavarder en te voyant, en t'appréciant pour ce que tu étais, et qu'elle n'avait qu'à tendre la main pour rencontrer la tienne et s'unir à toi. Ecoute, René, tu vas partir, partir pour l'inconnu. Les ténèbres sont devant toi. Ce que tu trouveras, nous l'ignorons. Les faits de la vie ne dépendent pas de nous. Il se peut que tu échoues dans ta recherche, il se peut que tw découvres des choses plus nuisibles qu'utiles à notre bonheur...

— Le crois-tu ? s'écria René, avec un frisson. Moi, je le crains, parfois!

— Tout est possible. I) faut tout prévoir. Mais, rappelletoi mes paroles. Quoi que tu apprennes, quoi qu'il arrive, il y a une chose que tu ne peux perdre, c'est mon cœur, et si la nuit devient trop noire, si la tempête menace de t'emporter, lève les yeux : l'étoile, puisque tu m'as appelée ainsi, brillera pour dissiper les ombres et te montrer le chemin.

— Mes enfants, il est l'heure, dit tout à coup la voix de M. Dartois. Allons, René, debout. Je vais vous accompagner.

Les deux amoureux tressaillirent et se levèrent, leurs mains étaient toujours unies.

— Embrassez- vous, continua le vieux magistrat ; cela vous donnera du courage à tous deux.

Dix minutes après, René en compagnie de M. Dartois, mi.itait en voiture et s'éloignait de cette maison h)spitalière, de ce paradis terrestre, où il avait trouvé le point d'appui avec lequel on soulève les mo.ides, où il avait été he.ireux, au milieu de ses douleurs, où il s'était fortifié po ir la lutte, où l'amour avait jeté ses fleurs et ses parfums jusque sur le deuil toujours vivant, mais moi'is atroce de deuxé^res adorés : — une mère, une sœur !

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P(M\(lant la route, IM. l)artt)is rciiomela sos recommandations, ses conseils, reprit le cours de ses déductions pour les bien graver dans l'esprit de son auditeur, et termina ainsi :

— Ecrivez-moi fréquemment, mais ne me donnez pas de détails par lettres. Une lettre peut s'ouvrir, ou s'égarer, ou être volée. Quand vous aurez trouvé une piste (|uelconque, suivez-la, tant qu'elle vous paraîtra vraisemblable, puis revenez ;\ Pai'is me raconter ce que vous avez lait et découvert. Mous apprécierons, nous discuterons, nous jugerons, mais sur des ensembles. Sans cela, je me i)ordrais, avec vous, dans mille détails insignifiants ou trompeurs, du reste cliacun a son instinct et sa façon de procéder. Soyez vousmême, n'écoutez (lue votre inspiration et soyez prudent. Quand un acte de la pièce que vous allez composer sera tini, vous viendrez me le lire, c'est-à-dire me le raconter, et je vous donnerai mon opinion et mes conseils pour l'acte suivant. D'ici là, ayez cette idée llxe : je veux réussir. Nous voici arrivés. Vous n'avez plus que le temps de monter dans le train. De la jn'udcnce et de la volonté, et à bientôt.

Il embrassa le jeune homme, le regarda monter dans le wagon, attendit que le train s'ébranlât, et partit.

Le lendemain matin, René descendait à Angers, dans un petit hôtel connu de lui, alors qu'il liabitait la ville avec sa mère et sa sœur.

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