LE MAIRE DE LA COMMUNE D'ANGERS
A Angers, le passé le reprit tout entier.
C'était là que s'était écoulée son enfance pauvre, laborieuse et heureuse, entre sa mère et sa sœur.
11 les revoyait toutes deux avec une intensité de vision telle que tout ce qui avait suivi disparaissait presque à ses yeux.
Elle, la mère, calme, douce, résignée, assidue au travail qui lui permettait de nourrir et d'élever sa jeune famille, ne se plaignant jamais, cachant ses privations si bien qu'il ne les avait comprises que plus tard, longtemps après, alors que, devenu jeune homme et vivant à Paris, tout l'héroïsme paisible et caché de la noble femme lui était apparu dans sa vraie splendeur, sorti de l'ombre modeste et voulue dont elle l'entourait.
Il revoyait la petite Claire, joyeuse et bruyante, avec sa tête brune et ses grands yeux doux et passionnés à la fois, mêlant à cette mélancolie ses cris d'oiseau et ses allures de fleur animée.
Chaque pavé, chaque maison lui rappelait un souvenir cher. C'est par là qu'il se rendait le matin à l'école, en polissonnant avec les gars du quartier. Cette enseigne, pendant dix ans, il l'avait épelée machinalement, tous les jours, à la même heure.
(1) Il est iuutile de dire qu'il s'agit ici d"ua persouaage que l'auteiu u'a jamais coauu à Anrjers, ui en 1869, ni avant, ni depuis.
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A ce touniant de rue, n'allaii-il jias reiunnilrer sa mère et sa sœur ?
C'est là que 1)ieii souvent, quand il laisait beau, il les avait aiiereues venant au-devant de lui, à l'heure où la troupe bruyante des écoliers s'envolait des bancs pour gagner le faraud air.
Cela laisait une petite promenade nécessaire ;\ la santé de Claire et de leur mère, assises seize heures par jour, attachées à un travail dont l'immoljilité engourdissait le sang dans les veines et congesi tonnait le cerveau.
Puis, on revenait tous les trois ensemble à la maison. La mère reprenait son aiguille; Claire, déjà grandelette et formée de bonne heure aux soins du ménage par les nécessités d'une rude vie de iianvrelé, i»i'épai'ait en gazouillant, et l'air entendu, néanmoins, le IVugal repas du soir, tandis que René, devant le vilain petit bureau d'acajou plaqué qui les avait, suivis à Paris, taisait ses devoirs pour la classe du lendemain.
11 revivait sa vie. 11 reconnaissait les visages des passants, ces passants tiges, à expression monocorde, qu'au bout de vingt ans on retrouve, à la même minute, levant la même jambe, pour enjamber le même ruisseau, devant la môme maison.
Dans les boutiques, il reconnaissait les denrées et les marchandises à leur place habituelle. Sur les pas des portes, les mêmes vieilles lemmes tricotant les mêmes éternels bas qui semblent en rester toujours à la même maille.
Malheureusement, s'il reconnaissait, il était reconnu. Après deux ans d'absence, rien d'étonnant à cela. On se penchait pour le regarder. On paraissait plus surpris que sympathique ou bienveillant. Dans les rues, il faisait une sorte de sensation évidente, mais réservée. Personne ne venait à lui, ne l'interpellait.
Le bruit de Ynffaire Morissct n'était pas éteint. On savait qu'il avait été arrêté, soupçonné...
Cela se voyait aux figure.s.
Il le comprit et hâta le pas. Il se sentait rejeté dans les luttes de l'heure présente.
Sa première idée avait été de s'adresser d'abord au maire, de lui présenter sa lettre de recommandation, de visiter les registres de l'état civil.
— C'est par là que je dois commencer, s'était-il dit.
Dès le matin, il s'était dirigé vers la mairie, et c'est en s'y rendant qu'il avait évoqué les vieux souvenirs et retrouvé les souvenirs plus nouveaux, les souvenirs hoiribles du crime et de ce qui avait suivi.
A la mairie, il dut attendre près d'iuie heure avant que M. Hanioii arrivât.
Enfin, il reconnut sa silhouette, sa face rubiconde, aux larges joues, son ventre imposant où tressautaient des breloques voyantes, son air joyeux et important de gros propriétaire de biens-fonds et de magistrat municipal, semblant dire à. l'univers :
— C'est moi, Jean-Paul-Honoré Hamon ! J'ai des prairies, des champs, des bois, des fermes au soleil. Ma femme a du bien de son côté. Mes flls seront notaires et auront du bien. Mes tilles épouseront d'autres notaires qui auront du bien. J'administre la commune d'Angers, où se trouvent tous ces biens passés, présents et futurs, et je suis heureux de me voir au monde qui doit être heureux de posséder un homme qui a tant de biens et dont les enfants des enfants auront toujours beaucoup de biens, et ainsi de suite, jusqu'à la consommation des siècles ou jusqu'à la fin des Hamon, mâles et femelles, qui sont destinés à recevoir, prendre et se repasser tant de biens et d'études de notaire !
René, qui n'avait pas de biens au soleil et nul notariat sur la planche, s'avança assez timidement vers l'imposant bonhomme, au moment où il traversait le vestibule, et sollicita une minute d'entretien, en annonçant qu'il venait de la part de M. Dartois.
En disant ces mots, il remettait la lettre de recommandation de son protecteur.
— M. Dartois ! s'écria le maire d'une voix sonore et glapissante à la fois. M. Dartois ! Ah ! parbleu ! enchanté d'avoir de ses nouvelles. Excellent homme. Des biens considérables en Touraine et dans la Saône. Je l'aime beaucoup. Et une fille charmante, qui en épousera au moins autant, sinon plus. Comment vont-ils ?
Etait-ce des biens ou des gens qu'il voulait parler ?
René supposa que c'était des gens, et répondit que M. et mademoiselle Dartois se portaient on ne peut mieux.
Mais M. Hamon ne l'écoutait pas.
11 était entré dans son cabinet personnel, suivi de René, s'était assis devant son bureau, acte qu'il accomplissait depuis de nombreuses années avec la même émotion douce et flatteuse, toujours gonflé, comme à la première minute, de son importance rauidcipale, et jouissant de se dire :
— Tout ce qui naît, respire, vagit, pousse, se marie, ou meurt à Angers passe par mes mains. Je suis l'administrateur. Le reste, ce sont mes administrés !
Une fois installé sur son fauteuil, devant le bureau magique qui le séparait de ses concitoyens, la tète souslebuste
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(le roiuperoni', les pieds sur un bon tapis, il soiirfla hruyaninieiit, éiioufifea son petit crâne poli et blanc qui traucliait sur s(>s larges Jones cramoisies, et farlouiila dans le tas de paporas^es accumulées devant lui, d'une main lebriie, en s'écriant :
— Que d'affaires ! mon Dieu ! rpic d'aflaires ! Ah ! ce n'est pas une sinécure (|ne d'èire niaJi'e dans une commune si iniporfanle ! Et l'on envie les Ibnctionnaires publics!
11 s'arrêta, rofi^arda René qui se croyait oublié, le naïf! (luand il était l'objet de toutes les préoccupations de M. Hamon, lequel voulait donner une idée exacte de son incommensurable importance àce jeune Parisien, et ajouta:
— Sans compter le poids de mes afiaires personnelles. On envie aussi les propriétaires, les riches ! On les appelle des heureux! Ah ! si l'on savait les fatigues, les luttes, les auf^oisses, les combinaisons et les préoccupations d'un homme qui a du bien comme moi. Mes biens par-ci, les biens de ma femme par-là... Mais Dartois en sait quelque chose, car il en a aussi, et de sou côté, et du côté de sa femme... Ah! c'est un excellent homme, un ami, (pii m'a obligé, que j'ai obligé. Ne disiez-vous i)as que vous aviez une lettre de lui?
— Vous la tenez, monsieur.
— Ah! c'est vrai ! Je suis tellement accablé, occupé... vous permettez?
Et M. Hamon, brisant le cachet, ouvrit méthodiquement la lettre, et en commença la lecture lentement, posément, l'air grave et magistral.
Il mit dix bonnes minutes h lire les deux pages de l'écriture serrée de M. Dartois, puis il reposa la missive sur la table et regarda, longtemps son visiteur.
— Ah ! ah ! lit-il eoliu. Vd/Jaire Morissct ! Parfaitement. Je connais ça. J'ai suivi la chose dans les journaux. Diable ! diable! Ainsi, vous ne savez pas votre nom, ni celui de votre [lère, ni celui de votre mère?
— Non, monsieur... et je voudrais...
— Diable ! c'est fâcheux ! très lâcheux ! Eh bien, qu'est-ce (jue vous voulez que j'y fasse?
— Je croyais que M. Dartois vous expliquait mon désir de vérifier "les registres de l'état-civil, a>ix diverses dates indiquées par ma pauvre mère, de son vivant, comme étant celles de ma naissance, de la naissance de ma sœur, de sa naissance à elle, de son mariage, etc., etc.
— Oui, en effet, Dartois me parle de cela : voyons donc. Et il relut la lettre pour la seconde fois, un peu [>lus lentement et un peu plus posément.
— Eli bien, dit-il enfin, rien n'est i)lus l'acile. Je vais donner les ordres nécessaires à l'employé que cela concerne, et vous pourrez vérifier tout à votre aise. C'est une drôle de position que la vôtre, tout de même. V affaire Morisset... Oui, je me rappelle très bien. Cela a faii assez de bruit ici. J'étais furieux même... car vous comprenez, on parlait d'Angers... on envoyait des agents de Paris à Angers, pour prendre des informations... On aurait pu croire que c'était une ville mal famée et mal habitée... tandis qu'au contraire je me flatte qa'ii n'y a pas de ville mieux administrée... Je n'endure pas les vagabonds, ni les gens h situation interlope...
— Je n'en doute pas, monsieur, répliqua René, mais je ne vois pas ce que cela a de commun avec le service que vous demande M. Dartois.
M. Hamon, ramené au sujet par cette interruption, sonna, donna ses ordres au garçon de bureau, et René fut conduit auprès de l'employé qui devait faider dans ses recherches, auxquelles il se mit instantanément avec une ardeur passionnée.
Son plan dans cette* enquête était bien simple.
Il partait de cette supposition que les prénoms étaient exacts, tant en ce qui le concernait lui et sa sœur, qu'en ce qui concernait sa mère et son père. Il admettait également que les dates n'avaient point été faussées. Donc si, aux dates indiquées, il avait trouvé mention de la naissance d'un enfant du sexe masculin ayant les prénoms de René- Frédéric, dont la mère eût eu les prénoms d'Anne-Désirée, et le père les prénoms de Louis-René, d'une part, et d'autre part, d'un enfant du sexe féminin ayant les prénoms de Frédéricque-Claire et les mêmes parents, il y avait quatre chances sur cinq pour qu'il fiât tombé sur son véritable acte de naissance, bien qu'il pût y avoir plus d'un enfant s'appelant René-Frédéric, et Frédéricque-Claire, plus d'une mère s'appelant Anne-Désirée, plus d'un père s'appelant Louis-René.
Seulement il était peu probable que les huit prénoms se trouvassent unis ensemble deux fois de suite, dans les mêmes conditions, sans s'appliquer à son cas particulier.
Quant aux dates elles-mêmes, en supposant qu'elles fussent inexactes, l'erreur ne pouvait se porter que sur un petit nombre de mois, un an au plus.
Sa mère ne paraissait ])as plus de quarante ans, lorsqu'elle était morte. Quant à lui, il était visible qu'il avait moins de vingt ans, ou vingt ans au plus; et sa sœur avait certainement di.x-huit mois ou deux ans de moins que lui.