‹ Zoé Chien-ChienChapitre 26 sur 68 · LE MARCHAND DE SOUPE · texte numérisé non relu

LE MARCHAND DE SOUPE

René ne trouva rien, absolument rien.

Pendant ces années, on avait bien inscrit plusieurs enfants portant les noms de René, de Frédéric, de Claire, mais, d'abord, aucun ne réunissait les deux noms, René- Frédéric ou Frédéricque-Claire, et les noms des parents ne rappelaient en rien ceux qu'il était fondé à attribuer à sa mère ou à son père.

Deux fois, il releva aussi le nom de Morisset, qui est un nom assez commun dans le pays ; mais, outre que les Morisset en question ne répondaient pas au reste du signalement, ils appartenaient à des familles angevines connues de lui, et avec lesquelles il savait pertinemment que ni sa mère, ni son père n'avait aucun lien de parenté, même au degré le plus éloigné.

Donc, en ce qui le concernait, lui et sa sœur, il ne découvrait rien de plus que ce qu'avait découvert avant lui la la justice: son^actede naissance, celui de Claire, n'existaient pas dans les registres de la commune ; ou, s'ils existaient, c'était sous des noms complètement difterents et à des dates autres que celles qu'il croyait connaître.

Il s'attendait à ce résultat, et cependant il lui fut cruel et lui fit comprendre mieux toute la difficulté de la tâche entreprise par lui.

Cela établi, néanmoins, il résolut de poursuivre la même recherche au sujet de sa mère et de son père.

Elle lui avait dit être née le 14 janvier 1828, et que son père était né le 12 du même mois de l'année 1823.

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Los rofrisli'os cr.iisnltôs ;ï cos deux aniiôo^, :\ l'année pi'ct'ôiiento et ;\ l'iinnéc .snivaale, no donnèrent aacun reniscignemcnt.

Cenondant il tronva l'inscription, en 1821, d'un certain Louis-Keiié, — père et niùro inciiunus.

11 en prit note, bien qu'il n'espérât rien de ce côté, ayant st)uvent entendu sa mère parler de la Camille de son mari, et madame Morisset ayant plus d'une fois montré à ses enfants le bracelet portant la mention : Renée-Frédériccine, — 1S20, — et qui provenait, disail-elle, de leur grand'mcre paternelle.

En eftet, renseifj:nemcnts pris, quelques jours après, il constata que Louis-René avait été placé à l'hospice, aux orphelins, qu'il y avait été élevé, et qu'il était devenu garçon de ferme dans un village des environs, où il résidait encore.

Le mariage de sa mère avait eu lieu, toujours d'après ses dires, eu 1849, et cela devait être, par la concordance des âges.

Le registre des actes de mariages, consulté attentivement, resta muet.

Ni en 1848, ni en 1849, ni en 1850, un Louis-René quelconque n'avait épousé une personne portant les pr'énoms d'Anne-Désirée, dans la conunune d'Angers.

Si les réponses étaient désolantes, elles étaient du moins catégoriques.

11 n'avait plus rien à chercher à Angers dans ce sens.

Que lui restait-il à faire?

Interroger ceux que sa mère avait connus, ou qui avaient connu sa mère.

Elle pouvait s'être confiée à l'un ou à l'autre. Elle pouvait surtout avoir laissé échapper devant l'un ou devant l'autre quelque parole qui le mettrait sur la voie.

Le nombre de ces personnes était restreint, plus que restreint.

A Angers, comme à Paris, madame veuve Morisset vivait retirée dans un isolement complet. Elle n'y entrete lait aucune relation. Elle ne recevait pas. Elle ne sortait point.

En dehors de ses rapports forcés avec le directeur de l'école où René avait fait son éducation, en dehors des patrons du magasin pour qui elle travaillait, et du propriétaire chez qui elle logeait, elle ne voyait que ses enfants et vivait exclusivement avec eux.

— Toute la question, se disait René, maintenant, est de savoir si elle a toujours habité Angers, si nous y somnles nés, ma sœur et moi, ou bien si elle y est venue, quand

nous étion.s encore trop petits pour nous lien rappeler.

Alors il interrogeait sa mémoire et constatait que ses souvenirs ne s'étendaient pas au delà de la troisième ou (piatrième année.

Ainsi il ne se rappelait point la naissance de Cltiire, et aussi attentivement qu'il remontât dans ses souvenirs, il la voyait, dans les bras de leur mère, ayant déjà un certain àgè, iiuisqu'elle s'essayait à marcher et commençait à, jouer avec lui.

Il était donc fort possible que, lors de sa première enlance, il eût voyagé avec ses parents, sans se le rappeler, de même qu'il ne se rappelait nullement son père, bien qu'il dût avoir environ trois ans quand ce dernier était parti pour la Crimée, ou les avait quittés, ou était mort.

En effet, aussi avant qu'il essayât de rechercher dans le passé, il voyait sa mère en deuil, et on l'appelait madame veuve Morisset.

Il se décida à interroger d'abord son ancien maître de pension, M. Fargeau.

Il avait dû prendre des renseignements, ou madame IMorisset avait pu lui faire quelque confidence.

Le pensionnat de M. Fargeau se trouvait à l'extrémité du boulevard qui entoure la ville, près du vieux château, en face de la promenade appelée : le bout dic inonde.

Il s'y rendit plein de fièvre et d'angoisse.

Depuis son départ pour Paris le portier avait été changé. Le nouveau ne le connaissait point et l'introduisit dans la pièce où M. Fargeau, directeur du pensionnat auquel il avait donné le titre ambitieux d' « Institut libre des sciences appliquées et des arts industriels », recevait les parents de ses élèves et les étrangers. U se trouva en face d'un petit homme mesquin, frêle, gauche, à grandes lunettes, moins nécessaires à sa vue qui était excellente, qu'utiles à dissimuler une légère infirmité. En effet, la paupière de l'œil gauche, beaucoup plus longue que sa voisine, couvrait en partie l'œil en question et ne se relevait jamais complètement.

Le reste de la physionomie grimaçante, renfrognée, solennelle et timide, avait cet air ennuyé et maussade qui est pi'opre à tous ceux qui s'occupent de l'éducation de l'enfance et de la jeunesse.

En reconnaissant son ancien élève, M. Fargeau tressaillit et parut assez embarrassé.

— Comment, vous voilà, mon jeune ami, s'écria-t-il en employant machinalement l'expression stéréotypée sur ses lèvres, lorsqu'il parlait à ses élèves passés, présents ou futurs ! — Est-ce qu'on vous a vu entrer ?

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Et sans s'apcrccvoii' que Ronc lui temlait la main, il se leva, courut ;\ la porte et la l'enna eu dedans avec précipitation.

— Kxcusez-mui, rcprii-il ou retournant s'asseoir devant sa table: mais vous savez... dans les villes de province, on est si malveillant... et j'ai taiit d'ennemis h cause du succôs de mou institut!... Vous êtes bien sûr que pcrsoime ne vous a vu entrer?... C'est que, voyez- vous, mon jeune ami, moi, personnellement, je vous estime beaucoup... comme tous mes élèves, quels qu'ils scient... mais votre all'aire a lait tant de bruit... Ah! cela m'a causé un grand tort. Vous comprenez, vous sortiez de chez moi. Mon concurrent, ce misérable Galoubet, allait [)artout, insinuant que c'était le résultat de la mauvaise discipline qui règne dans ma maison. Avec ça qn elle est propre, sa maison, et qu'on y reçoit de beaux° exemples ! On sait ce que c'est que madame Galoubet et le genre de leçons qu'elle donne mcon grands, sans couipter mademoiselle Galoubet, une créature de douze ans, qu'on surprend dans tous les coins avec les moyens... Oui, monsieur, c'est une indignité, et je ne comprends i)as les familles... Moi, je suis garçon : il n'y a point de madame Fargeau, ni de mademoiselle" Fargeau, qui transforme en Capoue, cette cité de la Minerve austère !

— Monsieur, interrompit René qui était arrivé le cœur plein d'amicale bienveillance pour ce marchand de sonjje chez lequel il avait, après tout, passé tant d'années, mais que cet accueil glaçait, blessait, — monsieur, je vois que ma présence vous est d'ésagréable...

— Désagréable, mon jeune ami ! jamais. Au contraire!... Seulenjent, vous comprenez, je vous crois innocent, je l'ai toujours dit. D'ailleurs, il n'y avait pas de preuves, et je n'admettrai jamais qu'un élève deïlnstitut libre des sciences appliquces et des arts industriels... Mais le monde est si méchant... je préférerais qu'on ne vous vit pas chez moi. La tribu Galoubet irait le crier sur les toits, et...

— Je n'en ai que pour peu d'instants, reprit René, prêt à s'enfuir de dégoût, mais retenu par la volonté de réussir. Puisque le bruit de mon atl'aire, connue vous dites, est venu jusqu'à vous, vous connaissez ma position. Ma mère ne portait pas son véritable nom... et je viens vous demander si elle ne vous aurait pas, lorsqu'elle m'amena chez vous, donné quelques renseignements, quelques explications de nature à me mettre sur la voie des recherches que je poursuis, alin d'arriver à la connaissance de mon identité exacte.

— A moi, mon jeune ami, à moi, jamais, au grand jamais ! s'écria M. Fargeau, bouleversé de l'idée' qu'on allait

encore le mêler à cette malheureuse Affaire Morissef, dont les Galoubet s'étaient déjù, tant servi iwur discréditer son « institut ». Non, non, n'allez pas le croire, le supposer, le taire supposer surtout ! Je connaissais à peirie Madame votre mère... Elle était venue un beau jour me dire : «-J'ai un tils, il a tel âge, il s'apelle René: votre institut jouit d'une réputation méritée ; je vous l'amène pour former son esprit ; voilà le trimestre d'avance. » C'était tout ce qu'il me fallait ; et tout ce que je ptiis dire, c'est qu'elle a toujours payé fort régulièrement.

— Alors, vous ne pourriez pas me dire si elle avait toujours habité Angers, si elle y était venue avant ou après ma naissance et celle de ma sœur ?

— Non, mon jeune ami... j'ai pour princii)e de me renfermer dans les limites de mon sacerdoce. On m'amène de jeunes intelligences à former, payement par trimestre et d'avance. Je les forme, et...

— C'est bien, monsieur ; je regrette de vous avoir dérangé. J'ai l'honneur de vous saluer.

René se dirigea vers la porte.

— Attendez ! attendez ! cria M. Fargeau en se levant précipitamment; pas par là ! pas par là I par ici !

11 ouvrait derrière lui une petite porte donnant sur un escalier de service, conduisant dans une cour intérieure qui ouvrait sur une miellé solitaire et qui servait à l'introduction des approvisionnements et denrées destinées à sustanter le corps des jeunes intelligences.

Ces approvisionnements et denrées craignaient-ils les regards indiscrets et les enquêtes malveillantes ?

Toujours est-il que ce passage isolé les mettait à l'abri de toutes les inspections importunes.

René qui connaissait l'escalier, la cour et la ruelle, comprit ce que cela voulait dire.

M. Fargeau ne voulait pas qu'on le vit sortir de chez lui.

René haussa les épaules, sans une observation, et quitta cette maison, où il avait vécu tant d'années, comme un voleur qui s'enfuit, ou un parent pauvre qu'on cache et dont on a honte.

Une fois dans la rue, deux larmes de colère lui montèrent aux paupières. Mais l'image de Caroline lui api)aiHit, et il se redressa.

— C'est bien, se dit-il, la tâche est rude, mais je réussirai. Ma mère a habité ileux logements, à ma connaissance. Le dernier, rueSaint-Laud. Je n'ai rien à y faire. Le premier, [ilace du Ralliement. Je i-aurai peut-être là d'où elle venait, si on se le rappelle, car il y a bien des années de cela, et ce

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n'est peut-être plus la même iiropriét.iire, madame Hnzin. 11 se (lii'ijica. rapidement vers la maison de madame Hazin, que sa mère avait quittée lorsqu'il avait six ou sept ans, c'est-;ï-dirc douze ans plus tôt.

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