‹ Zoé Chien-ChienChapitre 27 sur 68 · LA PROPRIETAIRE · texte numérisé non relu

LA PROPRIETAIRE

En approchant de cette maison, René était fort ému ; en en francliissant la porte, plus ému encore.

Les démarches auxquelles il venait de se livrer n'avaient pas été heureuses. Le champ de ses investigations se rétrécissait autour de lui. Le mystère semblait augmenter. Les ténèbres s'épaississaient.

Si, là encore, il n'apprenait rien, où chercherait-il?

Puis comment allait-on le recevoir ?

L'accueil de M. Fargeau lui pesait encore sur le cœur, l'avait humilié. Il se sentait entouré de malveillances, de suspicions, hors la loi, hors la société. Sa position était affreuse et n'inspirait point de sympathie.

Il s'attendait à de nouveaux afi'ronts.

Il ne trouvait sous ses pas, à mesure qu'il avançait dans cette enquête hérissée de difficultés insurmontables, que des difficultés renaissantes.

S'il ne s'était agi que de lui, il y eût, certes, renoncé. Mais il y avait la pauvre femme si lâchement assassinée, sa mère à venger ; il y avait sa sœur, la pauvre petite Claire à sauver, s'il en était temps encore, où à venger aussi, si elle avait succombé victime des mêmes haines et du môme complot, comme c'était plus que probable ; il y avait eulin Caroline à conquérir, la confiance de M. Dartois à justifier.

— Allons, se dit-il, j'irai jusqu'au bout !

II gravit l'escalier, arriva au premier et sonna à une porte qu'il reconnaissait bien.

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T'nojonno frniino vini lui ouvrir.

— j\iadaiiioH;i/.in, s'il vous plaii i* tleuuxiula-i-il.

— C'est ici, donnez- vous la peine d'entrer, monsieur.

On l'introduisit dans une petite pièce, où se trouvait une autre l'cujme, une voisine évidemment, qui avait aiiporté son ouvrage pour ne pas perdre son temps, et exercer son aiguille ;\ l'instar de sa langue.

— Que désirez-vous, monsieur? demanda la jeune femme, qui n'éiait ni belle, ni laide, et appartenait à la classe de la petite bourgeoisie de [irovince.

René la j-egardait avec attention.

— C'est à madame Bazin que j'aurais désiré parler.

— lîUe est occui)éc pour le moment. Si vous voulez attendre quelques instants, maman rentrera.

— Alors, vous êtes mademoiselle Bazin ?

— Oui, monsieur ; aujourd'hui madame Renaut... Mais, attendez donc, il me semble vous reconnaître, n'êtes-vous pas monsieur René, René Morisset ?

— Parfaitement ! Et vous êtes mademoiselle Maine... Nous avons joué bien souvent ensemble, quand j'étais un gamin et vous une petite lille... Il y a de cela une douzaine d'années.

La voisine, qui guignait le nouveau venu du coin de l'œil depuis son entrée, releva le nez en entendant le nom du jeune homme.

— Oui, oui, je vous reconnais à présent ! s'écria mademoiselle Marie. Ah ! comme vous êtes changé, comme vous avez grandi ! c'est comme moi, d'ailleurs, je suis mariée à présent !

Alors, se retournant vers la voisine, elle lui dit avec une extrême volubilité :

— C'est M. René Morisset ! le lils de la veuve Morisset ! qui a été assassinée à Paris ! Une atl'aire épouvantable, mystérieuse... vous savez bien, dont nous avons tant parlé... Ah ! que je suis contente de vous voir, et maman donc ! Vous allez ewûn nous donner des détails.

Puis, elle s'élança dans une chambre voisine, en appelant de sa voix fraîche :

— Renaut ! Renaut ! viens donc ! voilà M. Morisset, le lils de madame Morisset, qui a été assassinée, tu sais bien, qui habitait ehez nous autrefois !

Pendant ce temps la voisine s'était levée, et contemplait René avec de grands yeux, la bouche béante, jouissant bêtement de l'émotion de voir là, devant elle, un perso:mage de procès de cour d'assises, et paraissant étonnée de le trouver semblable à toutes les autres créatures.

René avait envie de s'enfuir. Ce rôle de bête curieuse, ces allusions brutales à des faits dont son cœur saignait, cette joie indécente de pouvoir l'exhiber aux amis et connaissances, tout cela récœurait peut-être plus que des manifestations franchement hostiles et insultantes, contre lesquelles on se roidit par l'indignation et la colère.

Mais Marie rentrait, suivie de son époux, gros garçon joufflu, vulgaire, qui devait s'occuper de bâtisses, et qui s'arrêta sur la porte, en le regardant à distance avec un épais sourire.

— Ah ! ah ! c'est vous, monsieur René, monsieur René M 'risset! dit-il. C'est bien drôle ! Madame Bazin sera bien contente de vous revoir. Nous avons assez parlé de vous. C'était une procession ici, dans le temps que vous étiez arrêté, pour avoir des détails.

— Vous allez nous raconter ça, n'est-ce pas ? continua l'ex-demoiselle ]\larie Bazin, aujourd'hui femme Renaut. Et votre sœur, la petite Claire ? Qu'est-ce qu'elle est devenue ? Vous ne l'avez pas amenée ? Vous avez eu tort !

— Monsieur a peut-être une photographie représentant la chambre du crime et le corps de la victime ? interrompit à son tour la voisine, le regard plein d'espoir.

René se demanda un instant s'il n'allait pas prendre ces trois personnes pour les jeter par la fenêtre.

Il eût préféré cent fois qu'on le chassât de la maison avec des insultes positives.

Mais il se trompait. Personne ne songeait â l'insulter. C'était la curiosité de province, chez des gens sans éducation et sans usage du monde^ s'exprimant avec la brutalité de la stupidité.

— Madame, dit enfin René avec une voix tremblante qu'il essayait de rendre glacée en s'adressant à la jeune femme, son ancienne camarade d'enfance, je venais simplement demander un renseignement dont j'ai besoin à madame Bazin, votre mère.

M. Renaut, l'homme des bâtisses, tournait lentement autour de René, toujours â distance, l'étudiant des pieds â la tête, comme s'il voulait en prendre le plan, avec coupe et élévation.

Quant à la voisine, constatant qu'il n'avait pas apporté la photographie de ses rêves, ou qu'il ne voulait pas la montrer, elle avait doucement posé son ouvrage sur une chaise, s'était glissée sans bruit vers la porte, l'avait ouverte avec précaution, sans la refermer tout à fait, et avait disparu.

— Quel renseignement, monsieur René ? répondit Marie

ioute rouf?o et lançant des regards de lierté à son ëponx, coninio imur lui dire :

— lloia ! tu V()i^■, ta femme eonnait le lils de; la veuve Morisset! Le voilà eu chair et eu os ! Ce n'est pas si tu avais épousé la petite ('hosam la grande Machin que ça te serait aiTivé. H ne serait pas allé les voir ceiles-hY,

— Je voulais seulement savoir si vous pouviez me dire d'où venait ma mère, quand elle a loue rappartcment que nous occupions dans votre maison ; en (juel endroit elle avait habité auparavant.

— lime semble bien (pie maman dijit le savoir; moi, vous comprenez, j'étais si petite, nous avons juste le même âge. Je ne me rappelle riiMi... Mais, tenez, voilii maman.

René se retourna v(;rs la porte derrière la(pu'lle il entendait un certain murmure depuis quelques instants, et aperçut madame Bazin qui entrait, et, derrière elle, la voisine, accompagnée de trois autres créatures, dont les regards avides plongeaient dans la pièce.

En bonne ànie charitable, elle avait voulu faire proliter ses connaissances de l'aubaine, leur faire partager la joie inexprimable! de contempler le lils de la veuve Morisset, mystérieusement assassinée à Paris.

Madame Bazin savait déjà qu'elle le trouverait là.

Elle en était violette sous son bonnet à rubans verts, que René reconnut, soit que ce fût toujours le même bonnet, soit qu'elle eût un goût spécial pour les rubans verts.

Les exclamations recommencèrent. La bonne femme avait le verbe haut, l'émotion expansive, et la mimique désordonnée.

Elle parlait avec volubilité, faisant les questions et les réponses, exposant ses idées sur l'affaire Moi^isset, déclarant qu'elle n'avait jamais cru à la culpabilité des enfants, — penser qu'elle les avait vus pas plus haut que ça! — déclarant, avec une fermeté qui n'était pas exempte d'une certaine violence, que c'étaient d'excellents locataires, etc.

Cela dura bien dix minutes.

Pendant ce temps, la foule se massait sur le palier, poussait la porte. On entendait des gens qui montaient du rez-de-chaussée, d'autres qui descendaient des étages supérieurs.

La première voisine, forte de son intimité et de son importance, était rentrée dans la chambre.

Trois ou quatre gamins morveux s'étaient glissés à sa suite et regardaient, silencieux, comme Ibudroyés par la stupeur.

— Madame, dit René, prolitant d'un iustaut où elle

reprenait lialeine, j'aurais un renseignement à vous demander, mais je ne puis vous parler ainsi sur la place publique ; voulez-vous m'accorder une minute d'entretien particulier ■?

— Pourquoi pas ? fit madame Bazin avec un geste de résolution sublime. Je n'ai pas peur, moi ! Je sais que vous êtes un bon jeune homme.

Et le saisissant par le bras, flère, éperdue de recevoir les confidences du fils de la victime, elle s'élança dans une autre chambre dont elle repoussa violemment la porte.

— Eh bien, jeune homme ! s'écria-t-elle quand ils furent seuls, je vous écoute ! vous pouvez tout me dire !

— Je désire seulement savoir où ma mère habitait avant d'habiter chez vous, et d'où elle venait.

— Attendez ! attendez ! Dame ! ça remonte loin ; il y a quinze ou seize ans de cela, et la pauvre femme, ce n'est pas pour le lui reprocher, causait peu, ne parlait guère de ses affaires. Ce n'est pas moi qui lui ai loué à cette époque, d'ailleurs, mais ma sœur aînée, qui est morte depuis.

— Venait-elle d'Angers, ou d'une autre ville ? Vous devez vous rappeler cela.

— Oh 1 d'Angers, certainement ! Voyons ! Je crois... Si ma sœur aînée était là... mais elle est morte... Il me semble qu'Eulalie, la tante de ma fille, m'a parlé do madame Faran.

— Qui ça, madame Faran "^

— Une vieille richarde, et avare, et méchante !

— Ma mère la connaissait, avait habité chez elle ?

— Oui, peut-être... Il me semble bien.

— Et où demeure cette dame Faran ?

— Rue des Lis, n°... — Vous nous quittez déjà?

— Oui, merci !

Et, sans s'occuper de l'air déçu, blessé, de madame Bazin, qui attendait des révélations, il ouvrit la porte de communication et se jeta dans la première pièce à travers la foule qui l'avait remplie et jacassait avec passion.

A sa vue, il se produisit un silence de mort.

Il ne s'en inquiéta point; d'un regard exaspéré, il se fit faire place, enfila l'escalier, oà il rencontra quelques curieux en retard, ou plus timides, gagna la rue et s'enfuit dans un état de fureur concentrée plus facile à imaginer qu'à décrire.

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