‹ Zoé Chien-ChienChapitre 28 sur 68 · UNE VIEILLE CREANCE · texte numérisé non relu

UNE VIEILLE CREANCE

René courut tout, d'une traite, rue des Lis, à l'adresse indiquée.

11 sentait que s'il tardait, que s'il remettait au lendemain, que s'il se laissait le temps de la réflexion, il n'aurait peutêtre plus le courage de poursuivre ses recherches, au prix qu'elles lui coûtaient, à travers tous les dégoûts qu'elles lui ini])0saient, en dépit de toutes les douleurs que des mains hostiles ou brutales ravivaient dans ses blessures mal cicatrisées.

La rue des Lis, petite rue riante, à maisons blanches et basses, qui aboutit par l'une de ses extrémités au boulevard, est assez éloignée de la ])lace du Ralliement ; mais il marchait si vite, et ses nerfs ébranlés fouettaient son sang avec tant de force, qu'il se trouva devant le numéro indiqué sans s'être rendu compte du temps écoulé et du chemin suivi.

La maison de madame Faran n'avait que deux étages sur le devant.

Une cour la séparait d'un autre corps de logis composé d'un rez-de-chaussée surmonté d'un vaste toit sous lequel s'étendaient d'immenses greniers.

C'est dans ce corps de bâtiment qu'habitait madame Faran.

Une jeune paysanne, l'air absolument abruti et aflamé, lui ouvrit et l'introduisit dans une pièce sombre, sentant le moisi, le renfermé, pleine de ce parfum particulier des vieilles gens sédentaires, qui rappelle plus ou moins l'odeur des hospices.

Près d'une Ibnètre encadrée de rideaux de coton jaunis, où la poussière estompait la lumière qui essayait de passer à travers les vitres ; dans un fauteuil de couleur indécise, ainsi que le reste de l'ameublement ; les mains noueuses et parcheminées croisées l'une sur l'autre ; le nez crocliu surmonté de besicles, derrière lesquelles on voyait deux petits yeux ronds, éteints et bordés de rouge ; les lèvres rentrées par l'absence de dents et marmotant comme si la vieille dame se racontait à elle-même l'histoire des quatre-vingts années écoulées depuis le jour de sa naissance, — madame Faran reposait immobile, ratatinée, ridée, sèche et revêche.

— Madame ! cria la paysanne affamée; madame, voilà un monsieur qui demande à vous parler.

Madame Faran releva sa tête branlante et développa son cou, démesurément long, avec la lenteur d'un serpent qui déroule ses anneaux engourdis par le froid.

— Qu'est-ce que c'est, Cunégonde?

— C'est un monsieur qui demande à vous parler ! hurla Cunégonde d'une voix, glapissante.

— Allons ! elle est sourde, pensa René. Tant mieux ! elle n'aura peut être pas entendu parler de ce qu'ils appellent tous V Affaire Morisset.

— Oui, oui, j'entends bien, grommela la vieille. Eh bien, qu'il entre.

— Le voilà ! fit Cunégonde, et elle montrait le jeune homme à l'octogénaire, qui dirigea vers lui ses yeux morts et son chef tremblant.

Cunégonde, voyant sa mission remplie, se retira en traînant ses sabots usés sur le carreau de brique de la pièce.

— Madame, dit René lorsqu'il se vit seul, et d'une voix dont il forçait l'intonation, je viens vous demander un renseignement.

— Demander... quoi ? interrogea madame Faran d'un ton qui semblait dire : — Vous pouvez bien me demander tout ce que vous vt)udrez, vous n'aurez rien.

— Un renseignement ! reprit René à tue-tête.

— Ah !.., et sur quoi ?

— Vous rappelez-vous avoir, autrefois, logé chez vous, dans votre maison, une dame appelée madame Morisset ?

— Quelle dame ? demanda la vieille.

— Madame Morisset, veuve Morisset.

— Morisset, Morisset, gronmiela madame Faran, qu'estce que c'est que ça ?

— Une jeune dame, à cette époque, avec deux enfants.

— Qu'est-ce qu'elle faisait ?

218 7,01^: ciiiEN-cniEN

— VA[o claii ouvi'ièi'o, (Hivriùrc on dciilellcs.

La vieille darda ses petits yeux sur sou interloculoni', juiis rentra son long cou, comme un escargol dont on a loui'lic les cornes, et garda le silence.

Evidemment, elle Ibuillait dans ses souvenirs^ et, devant ce débris où rintelligcnce paraissait à, peu près éteinte, il se demandait avec ellVoi, si la mémoire aniuit survécu.

Après deux longues minutes, pendant lesquelles ses lèvres avaient marmcittc d'une façon tlésordonnée sans émettre l'apparence d'un son quelconque, elle redressa la tête, rallongea le cou... et répondit :

— Morisset... Quand ça? Pourquoi ça ?

— Il y a longtemps! reprit René : quinze ou seize ans au moins, peut-être davantage. Elle avait deux entants, un garçon, une lille.

— Vous disiez tout à l'heure une dame, répliqua la vieille, qui n'avait probablement entendu distinctement que le dernier mot.

— Oui, oui ! fît avec la tête René découragé.

— En effet, il y a longtemps, très longtemps, une femme... pas grand'chose de bon... Je me rappelle... Elle ne m'a pas payée, elle me devait deux mois, trente francs... Oui monsieur, trente francs !

Et sa voix tremblait encore de colère au souvenir de cette dette impayée.

— Elle n'est plus ici, elle est partie sans me payer. Je l'ai chassée, la coquine ! elle n'avait rien. J'ai saisi ses effets... la voleuse! Ils ne valaient rien ! La vente n'a produit que dix francs. C'est vingt francs qu'elle me redoit... Oui, oui, je me rappelle bien !... Elle aura mal tourné... Estce que vous me les apportez ?

— Quoi?

— Mes vingt francs !

René regardait avec stupeur ce cadavre desséché où ne vivait plus que l'avarice, cet être qui se rappelait avec colère qu'on lui redevait vingt francs, et qui avait fait saisir, jeter sur le pavé, une malheureuse femme avec ses deux enfants.

— Elle disait qu'elle avait été malade, pendant ces deux mois-là, qu'elle n'avait pu travailler... Il y a l'hospice pour les malades et les gueux! Si on les écoutait... mais je ne l'ai pas écoutée...

— Savez-vous d'où elle venait ? interrompit René.

— Vous dites ?

— D'où elle venait, où elle vivait avant de venir chez vous?

— Je ne me rappelle pas ! fit la vieille femme d'un air indiffèrent et grognon. Est-ce que vous la connaissez? Diteslui qu'elle me paye mes vingt francs, avec les intérêts... Si vous êtes honnête, il faut le lui dire... Avec les intérêts, vous entendez bien ?

René, absolument écœuré, allait se retirer. Il voulut tenter un dernier effort.

— Puisque vous avez saisi ses effets, vous reste-il quelque chose lui ayant appartenu ?

— Non! répliqua la vieille. J'ai tout vendu. Des nippes... des langes d'enfant ! Mais on m'a volée, c'est sûr... ça valait plus de dix francs !

— Ainsi, il ne vous reste rien ?

Madame Faran, après un instant de silence, s'agita, et, regardant de son mieux son visiteur, un éclair d'intelligence parut passer dans ses petits yeux rouges.

— Est-ce que vous voudriez acheter?

— Oui, je donnerais du moindre objet lui ayant appartenu, cinq cents... mille francs !

— Cinq cent mille francs ! répéta la vieille.

— ISon. Mille francs !

— Ah ! mille francs ! Montrez-les !

René ouvrit son portefeuille, tira un billet de mille francs et le fit passer sous ses yeux.

■ — Oui, oui ! Je vois. Ce n'est pas un faux billet ?

Elle le palpa de ses doigts tremblants, le regard étincelant sous ses lunettes.

Puis elle se leva et se tint debout.

— Cunégunde, Cunégonde ! glapit-elle.

La i)aysanne elUanquée montra sa figure dans l'eatrebàillement de la porte.

— Venez ici. Donnez-moi le bras ! Qu'est-ce que vous mangez ?

La domestique s'était approchée et lui tendait le bras. La vieille promena ses doigts sur les joues creuses de la pauvre créature, laquelle ne mangeait absolument rien, ce qui, d'ailleurs, paraissait devoir être son habitude.

— Conduisez-moi au grenier.

Elle s'arrêta.

— Non, dit-elle, allez-y toute seule... je reste avec ce monsieur. Voici la clef. A gauche, en entrant, vous trouverez une malle, en peau; vous la descendrez ici.

Cunégonde sortit. Madame Faran retomba dans son fauteuil.

René était piilpitant d'impatience et d'espoir. Un objet ayant appartenu à sa mère à cette époque !

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Qu'allait-il lui ai)i)ron(lr'^ ' I']t lui ni)i)r('ii(lr;ul-i! souIcmhomI que 1(1110 cliiise ?

Cinq minutes aprè?;, Cunô.iïondo rentrait, portant ;\ la main, par son anse de cuir, une de ces malles-valises où les Ibmmos mettent en voyaft'e les objets délicats do toilette.

— Voilà, monsieur! dit madame Farau. Voilà ce qui me reste... Kilo est en très bon élat.

La malle était en lambeaux, couverte de poussière et de toiles d'araignée, sans sei-rurc, formée ;\ l'aide d'une c(U^ile mal nouée.

— Et vous êtes sûre qu'elle vient do madame Morisset'?

— Oui, oui. Je n'ai jamais acheté de malle. C'est à elle. René la regardait et remarquait i)lusieurs de ces bulletins

impi'imés que les Compagnies de clienuus de fer ou les Entreprises de diligences collent sur les bagages des voyageurs.

Il eut un moment d'espoir.

— Ces bullelins y étaient? dit-il.

— Les bulletins? Oui, c'est quand mon fils voyageait. 11 allait souvent à Saumur... 11 s'en servait... C'est pour cela que je ne l'ai pas vendue.

En efl'et, les bulletins porlaient les mentions : Angcrs- Sawiuir; — Smimu}-- Angers; et rien d'autre.

Peu importait.

Il prit la malbî îi la main, et se dirigea vers la porle, laissant le billet de nulle francs ù, la vieille qui le pal[iait. toujours avec une certaine déliance, et lui cria une dernière 11

fois :

— Si vous connaissez madame Morisset, dites-lui qu'elle m'envoie mes vingt francs !

Un quart d'heure après, René, dans sa chambre d'hoiel, enfermé seul, inspectait la malle.

Elle était vide et ne disait rien.

Cependant, avec de l'eau, lentement, en usant de précautions intinies, il lava et détacha les bulletins portant l'indication de Saumur et d'Angers.

Sous l'un de ces bulletins apparut entîn un autre bulletin, évidemment antérieur, qu'on avait essayé de déchirer, mais dont il restait encore quelques lambeaux portant les lettres N..TES.

— Nantes ! murmura René. Ce doit être Nantes ! La vieille femme a dit que son fils allait de Saunuir à Angers, d'Angers à Saumur... mais non à Nantes. Ma mère aurait donc habité Nantes avant de venir ici, ou aurait passé par Nantes.

Il visita encore l'intérieur de la valise. Nulle indication.

Cependant, vers le milieu du couvercle, en dedans, se trouvait ua carré de papier gris, où rien n'était écrit.

René reprit son lavage, comme il avait déjà fait pour les bulletins. Le papier s'éraillait lentement. Bientôt il aperçut des caractères qui apparaissaient sur un autre papier que le premier recouvrait et dissimulait.

Celui-là devait avoir été rouge.

Il redoubla de patience et de précaution, et, au bout d'un quart d'heure, il put déchiffrer :

KERMOYSAN

Layetier- Emballeur

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