‹ Zoé Chien-ChienChapitre 29 sur 68 · DEUX ACTES DE NAISSANCE · texte numérisé non relu

DEUX ACTES DE NAISSANCE

René se sentait plein d'espoir, bien qu'il ne se dissimulât pas sur quel faible indice reposait cet espoir, et combien était fragile l'échafaudage de ses suppositions.

D'abord était-il absolument certain que cette malle eût appartenu à sa mère? Madame Faran, la vieille avare, ne pouvait-elle l'avoir tromi)é, pour lui extorquer ce billet de mille francs dont la vue avait presque ranimé les flammes de la jeunesse dans ses yeux morts.

Ensuite, ne pouvait-il se faire, en admettant que la valise de voyage eût réellement appartenu à madame veuve Morisset, que la pauvre femme l'eût achetée d'occasion, auquel cas, les indications relevées par lui, surtout celles donnant le lieu d'origine, n'auraient plus aucune valeur.

Cependant, il y avait pour lui un fait désormais acquis, incontestable : c'est que ni lui, ni sa sœur Claire n'étaient nés à Angers.

Madame Faran avait parlé de sa locataire comme ayant toujours eu d(uix enfants, un garçon et une fllle ; donc ils vi^.'aient déjà lorsqu'elle était venue se fixer rue des Lis ; donc ce logement, ayant été suivant tonte probabilité son premier, lors de son arrivée dans le chef-lieu de Maine-et- Loire, il n'avait plus qu'à reporter ses recherches dans une autre ville.

Laquelle ?

Il n'avait pas le choix.

Sa découverte lui on nommait deux : Nantes, où elle

n'avait fait probablement que passer ; Rennes, d'où elle était partie,., peut-être, car tout était problématique dans cette mystérieuse atïaire.

— J'irai à Rennes, se dit-il aussitôt.

Puis, il réfléchit.

— Mais pourquoi ne m'arrêterais-jepas à Nantes d'abord ? Je ne puis négliger aucun des anneaux à l'aide desquels il me sera i)ossible de reconstituer le passé, si je suis réellement dans la bonne voie. N'eût-elle séjourné que vingtquatre heures à Nantes, je dois essayer de m'en assurer. Mais comment ?

Aller, à vingt ans de distance, rechercher si une jeune femme se faisant appeler madame Morisset, avec ou sans mari, car son père vivait à cette époque, avait habité cette grande ville où passent tant d'étrangers, était impossible.

A qui s'adresser? Et qui se rappellerait un détail si insignifiant pour tous, excepté pour lui.

La police seule peut faire de semblables enquêtes, et encore bien des fois n'aboutissent-elles pas ?

Or, lui qui ne voulait, qui ne devait pas se servir de la police, et qui ne possédait aucun de ses moyens d'investigation, perdrait son temps à tenter une entreprise évidemment sans résultat.

Il en revint donc à son premier raisonnement.

— Puisque ni moi, ni ma sœur nous ne sommes nés à Angers, peut-être sommes-nous nés, l'un et l'autre, ou l'un des deux, dans la ville que ma mère a habitée précédemment. Si cette ville est la ville de Nantes, je relèverai la trace de nos naissances sur les registres de l'état civil. Le nom de Morisset ne s'y trouvera pas, natureljement ; mais si je rencontre les prénoms exacts, je suivrai cette piste, et elle devra me conduire à la vérité.

Ceci bien établi dans son esprit, il prit, le soir même, le dernier train pour Nantes, et le lendemain, aussitôt arrivé, il se rendit à la mairie.

Là, n'ayant point de recommandation près du maire, comme à Angers, il ne pouvait demander à visiter, à feuilleter les registres.

Il s'y prit donc autrement.

Il demanda carrément à l'employé de vouloir bien lui donner les deux extraits de naissance de René- Frédéric et de Frédéricque-Claire Morisset, nés, le premier, le 18. avril 1850, et la seconde, le 9 janvier 1852.

L'employé prit la note des noms et les dates exactes et le pria de repasser le lendemain.

Quand René revint au bureau de la mairie, à l'heure

indiquoo, le cœur lui battait avec une violence extrême, bien (lu'il ne s'alteiulit iiu'à un résultat né^al if.

— Mes deux exti'ails sont-ils prêts? lit-il d'une voix assez l'ernie, néanmoins, en s'ailressant à rcmi)loyé auquel il avait déjà parlé.

L'employé, qui écrivait, releva la lète et le reconnut.

— Ah 1 c'est vous, monsieur ! répondit;-iI. Je vous attendais. Vos indications étaient inexactes, car je n'ai rien trouvé aux dates indiquées.

Cette réponse ne surprit point René, puisqu'elle était inévitable.

Tout dépendait maintenant des réponses qui seraient faites aux questions qu'il allait poser, d'après le plan conçu par lui.

— Comment, s'écria-t-il l'air très étonné, vous n'avez pas trouvé les actes de naissance de René-Frédéric et de Frédéricque-Claire au 18 avril 185U et au 9 janvier 1852? Je suis pourtant bien sûr de mes dates et des noms, i)uisqu'il s'agit de moi et de ma sœur,

— Pardon, monsieur, répliqua l'employé : il y a bien aux dates indiquées l'acte de naissance d'un enfant du sexe masculin des noms de René-Frédéric et d'une enfant du sexe léminin des noms de Frédéricque-Claire, mais le nom de famille est Penhoèl, et nullement Morisset, ce qui ne se rapporte pas du tout.

Kn entendant ces mots, René était devenu très pâle.

— Penhoël, reprit-il vivement, mais oui, c'est cela, c'est Penhoèl. Que me parlez-vous de Morisset ?

— C'est vous, monsieur, qui en avez parlé. Voici votre note.

— Excusez-moi, reprit René, après avoir fait semblant de relire le papier que lui présentait son interlocuteur, vous avez raison et moi aussi. Nous sommes victimes d'une étrange distraction. Je venais de rencontrer un ami d'enfance du nom de Morisset, et j'ai dit machinalement ce nom, paraît-il, au lieu du mien qui est Penhoèl.

Cette explication fut donnée d'un air si naturel par René, qui avait préparé d'avance tout ce qu'il devait dire, que l'employé en fut dupe, daigna sourire de cette distraction qui lui parut « bien bonne! » et lui promit de préparer les deux extraits pour le lundi suivant, car cela se passait le samedi dans la journée.

Pendant ces quarante-huit heures d'attente, le jeune homme eut la fièvre : il ne pouvait tenir en place. Touchait-il enfin au but ? Sa ruse serait-elle couronnée de succès ?

Si les prénoms de la mère et du père répondaient aux prénoms des enfants, il était probablement en possession de la vérité.

Or, c'est ce qu'il saurait dès qu'il aurait les extrait^ sous les yeux, donnant tous les détails nécessaires.

On voit que son idée, pour être simple, était fort logique, et que, dans l'ignorance et l'impuissance où il se trouvait, il avait pris le seul moyen qui pût lui donner un résultat sérieux.

Maintenant, il n'aurait qu'à rechercher la trace de la famille Penhoël, pour continuer une enquête positive, et ce serait relativement facile.

Enfin, le jour si ardemment attendu se leva, puis l'heure vint de se rendre au bureau de l'état civil, et l'employé lui remit les deux extraits légalisés par la signature du maire.

René n'osa les lire là. Il n'y jeta pas même les yeux.

Son émotion était trop forte. Tout le monde s'en serait aperçu. D'ailleurs il voyait trouble.

Il s'élança dans la rue, gagna son hôtel, se renferma dans sa chambre à double tour, étala les deux pièces officielles sur une table et s'assit devant.

Pendant plus d'un quart d'heure, il ne put même les lire.

Ses oreilles bourdonnaient, ses yeux lui refusaient leur usage. Il tremblait de tous ses membres.

Quelle horrible déception, s'il allait constater que les autres renseignements ne concordaient pas.

Cette faiblesse finit par disparaître.

Il invoqua le nom de Caroline, il évoqua sa charmante figure. Il l'entendit lui criant : Courage ! je t'attends !

Sa résolution lui revint, et il lut ce qui suit :

« Du dix-huit avril mil huit cent cinquante, à midi, acte de naissance de René-Frédéric, lequel nous a été présenté, et que nous avons reconnu être du sexe masculin, né, ce matin, à deux heures, chez ses père et mère, rue du Port, 57.

» Fils de Louis-René de Penhoël, lieutenant au 21" régiment d'infanterie, âgé de vingt-sept ans, et d'Anne-Désirée de la Villepreux, son épouse, âgée de vingt-deux ans, mariée à Rennes le vingt-quatre juin mil huit cent quarante-neuf, ladite déclaration faite par le père de l'enfant, et en présence de MM. Pierre Morlaud, négociant, âgé de trente-cinq ans, né à Nantes, rue de l'Octroi, 29, et Charles Pitois, artiste peintre, âgé de vingt-trois ans, né à Ancenis, demeurant à Nantes, rue Basse, 37; lesquels témoins ont signé avec le père et avec nous, maire, etc., etc.

» Signé : Louis René de Penhoël, Morlaud, Pitois, etc. »

2)i6 ZOK OIIIEN-CHIEN

« I>u '.I j;invioi' mil huit, cent cinquanto-deux, ;\ oir/o heures, acte de naissance de Frédéi'icquo-Clairo, laquelle nous a été présentée et que nous avons reconnue être du sexe leminiii, née hier ;\ sept heures du soir, chez ses père et mère, rue du Port, 57.

» l-'ille lie Louis-René de Penlioël, lieutenant au 21" régiment d'infanterie, âgé de 29 ans, et d'Anne-Désirée de la Villepreux, son épouse, âgée de 2-1 ans, ladite déclaration faite, etc. »

Les espérances de René él aient dépassées. Son plan avait réussi, réussi pleinement, bien au delà de ce qu'il avait jamais rêvé.

Tout concordait : non-seulement les prénoms des deux enfants et les dates de leur naissance, mais encore les iirénoms de son père et de sa mère, leur âge, le grade de lieutenant d'infanterie, le régiment même, la date du mariage... tout... tout !

Là devait être, là était la vérité. Ils étaient les enfants de Louis-René de Penhoël et d'Anne-Désirée de la Villepreux.

Il s'appelait Penhoël !

11 avait un nom enlin, un nom honorable.

Une inquiétude sourde, mais persistante disparaissait devant ces papiers sauveurs.

11 était, ainsi que sa sœur, enfant légitime.

Car, a,u fond, devaat les réticences de sa mère, il avait toujours craint, quoi qu'il fît pour ne pas se l'avouer à luimême, que sa mère séduite, abandonnée, ne les eût conçus tous les deux hors mariage.

Certes, il ne l'en eût pas moins aimée, estimée, au contraire ! Certes, il n'en aurait pas moins levé le front haut, dans la société, sachant bien qu'on n'est jamais que le lils de ses oeuvres ; mais, cependant, depuis qu'il aimait Caroline, depuis qu'il rêvait d'être un jour l'époux de mademoiselle Dartois, il redoutait de découvrir de ce côté une nouvelle complication ou une nouvelle infériorité.

Il n'en était rien. Le nom de Peidioël était un nom breton, qui sentait l'aristocratie, comme le nom de sa mère, Anne- Désirée de la Villepreux.

Il était de bonne et grande famille,

11 saurait conquérir le reste.

Hélas ! pourquoi Claire n'était-elle pas là pour partager sa joie, son bonheur?

Puis, pourquoi sa mère leur avait-elle caché avec tant de soin une origine qui ne pouvait que les flatter et les enorgueillir ?

ZOÉ CHIEN-CHIKN 227

Comment, noble, veuve d'un noble, avait-elle vécu toujours dans l'isolement et la pauvreté, gagnant péniblement sa vie par le travail de ses mains?

Devant ces questions, l'horizon si resplemlissant redevint sombre tout à coup, et René comprit, qu'il n'était^ qu'au tlébut de sa lâche, qu'il n'en avait rempli que la partie la plus facile et la plus simple, que le problème sinistre restait encore tout entier.

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