UN ACTE DE MARIAGE
Une autre question restait à résoudre aussi. Il s'agissait de démontrer que madame veuve Morisset était bien la même personne que madame de Penhoël.
Or, comment l'aire cette preuve ? Et, s'il ne pouvait la faire, à quoi lui servirait sa découverte, où serait pour lui-môme la certitude, la certitude absolue?
Les papiers contenus dans la cassette qui avait disparu après l'assassinat de la pauvre femme contenaient évidemment cette preuve.
Sans eux, que faire ?
Après tout, il n'avait que des probabilités et des vraisemblances.
Les faits retrouvés par lui concordaient merveilleusement avec les indications incomplètes qu'il tenait de sa mère, mais de là à i)Ouvoir aliirmer, démontrer légalement qu'il s'appelait René de Penlioèl, que madame Morisset était madame de Penboèl, née de la Viliepreux ; de là même à le croire, sans aucune arrière-pensée d'erreur possible, ou de confusion de faits analogues s'appliquant à d'autres personnages, il y avait un abîme.
Aussi, au lieu d'écrire à M. Dartois :
« J'ai trouvé ! j'accours ! »
11 résolut de pousser l'enquête plus loin, par lui-môme, avant d'en rien dire à ceux qu'il aimait, de peur de leur causer une fausse joie, suivie d'une afireuse déception.
Les éléments de cette nouvelle enquête, par exemple, ne manquaient plus.
Il avait désormais un fil conducteur, des noms de gens connus ou faciles à retrouver, près desquels il pouvait s'informer, et d'abord les noms des témoins mentionnés aux deux actes de naissance.
Parmi ces noms, il avait remarqué celui de M. Morlaud, négociant, 29, rue de l'Octroi.
Il se rendit incontinent à cette adresse, et lut avec une joie profonde sur une enseigne, au numéro indiqué, le nom de
MORLAUD ET C'«
en immenses lettres dorées sur fond noir.
C'était une maison de dépôt et consignations pour la marine.
Il demanda M. Morlaud, et on le mit en face d'un homme d'environ cinquante-cinq ans, qui le reçut avec la plus grande affabilité,
René avait bâti dans son esprit une fable vraisemblable pour justitler ses questions, en ayant bien soin de ne pas se présenter comme le tils probable de ceux sur le compte desquels il venait interi^oger et de cacher l'intérêt direct qu'il prenait à cette affaire.
— Monsieur, dit-il à M. Morlaud, je suis parent assez éloigné, par alliance, de M. de Penhoël, jadis officier d'infanierie en garnison à Nantes. Les deux branches de la famille avaient cessé toutes relations et s'étaient perdues de vue. Aujourd'hui, par suite d'un héritage inattendu et de questions d'intérêts à régler entre nous, j'aurais besoin de savoir ce que sont devenus M. et madame de Penhoêl, ainsi que leurs enfants, et comme je sais que vous avez été un des témoins lors de la naissance de ces derniers, j'ai pensé que vous pourriez me donner les renseignements qui me manquent.
— En effet, répondit M. Morlaud, Penhoël, le lieutenant Penhoêl... Il y a de cela une vingtaine d'années, n'est-ce pas ?
— Oui, monsieur.
— Oui, oui, je me rapelle... Il avait une femme charmante et toute jeune !
— C'est cela.
— Eh bien, que désirez- vous savoir ?
— Je viens de vous le dire. Ce qu'ils sont devenus, et surtout ce que sont devenus leurs enfants, dans le cas où les parents seraient morts, comme j'ai lieu de le craindre.
— Ma foi, mon cher monsieur, il me serait difficile de vous satisfaire. Je connaissais fort peu M. et madame de Pen-
\\oc\. Nous ctioiis voisins, car vous voyez d'ici, h l'anglo de la rue de l'Octroi et de la rue du Port, la maison qu'ils habitaient h cotte époque. Je mo rencontrais (|uelqnefois au oato, avec lo lioud^iant re!iliO('l, mais nous n'avions pas do relations suivies. Il clait mililaii-e ; mon commcroc m'absorljait et m'absorbe. 11 me pria de l'acconqjagner à la mairie pour lui servir de témoin, lors de la naissance de ses entants, avec un de mes amis qu'il ne connaissait pas, et que je i-equis pour la ciroonslance, et c'est tout.
— Ah ! lit René, profondément déçu, mais ils ont quitté Nantes... vers 1853, je |)ense.
— En effet, le lieutenant partit avec son régiment pour la Crimée, et sa femme, peu de temps après, quitta aussi la ville..., du moins, je ne l'ai jamais revue.
— Pour Angers, n'est-ce i)as ? s'écria vivement llené.
— Ma foi, je l'ignore. Je crois que M. de Penhoél fut tué devant Sébastopol. On en parla à cette époque ; mais je ne me rappelle même pas si madame de Penhoël quitta la ville avant ou après cette fâcheuse nouvelle.
— I']t vous ne savez pas où elle est allée ?
— Non. Je ne la fréquentais pas. Elle vivait assez retirée, du reste.
— Elle avait deux enfants, n'est-ce pas 1
— Certainement, un garçon et une tille.
— Et vous ne savez personne qui pourrait me renseigner plus amplement '<
— Non. Le lieutenant et sa femme vivaient dans un autre monde que moi, et, je vous le répète, en plus, leurs relations, autant que j'en pus juger, étaient peu nombreuses et peu étendues.
— Ils étaient de Rennes ou tout au moins d'origine bretonne ?
— Je le crois ; il me semble me rappeler qu'ils s'étaient mariés à Rennes, qu'ils en venaient... A coup sûr le régiment du lieutenant avait son dépôt à Rennes.
— Je vous remercie, monsieur, conclut René, constatant qu'il ne tirerait rien de plus de M. Morlaud.
— Je regrette de ne pouvoir vous renseigner mieux et davantage, mais ils n'étaient point du pays, et les militaires vivent entre eux, sans se mêler beaucoup à la population... Je ne pense donc pas que personne ici paisse vous donner des réponses plus complètes et plus satisfaisantes, surtout après vingt ans écoulés. Le mieux serait de vous adresser au ministère de la guerre, à Paris, et je suis étonné que vous n'y ayez pas songé.
En effet, c'eût été là le plus simple, certes, et c'est là que
René conipiait s'adresser à son retour ; mais il savait d'avance qu'il n'y apprendrait qu'une chose, la date de la mort de son père, tué devant l'ennemi, et nullement ce qu'était devenue sa veuve, dont la trace devait s'être perdue depuis qu'elle avait pris un faux nom, si madame Morisset et la veuve du lieutenant étaient bien la même personne, ainsi qu'il le croyait fermement.
Le recours au ministère de la guerre, dans ces conditions, lui paraissait la démarche la moins urgente, car elle ne lui prouverait pas qu'il était le tils de Louis-René de Penlioël, et comme il était sûr de pouvoir toujours s'y adresser, il réservait cette démarche pour le moment de son retour à Paris.
Ce qu'il fallait, d'abord, c'était reconstruire le passé, retrouver la famille, soit de sa mère, soit du lieutenant, et, par elle, être fixé sur la vérité ; car il était impossible que les parents, s'ils existaiert encore, ignorassent ce qui s'était écoulé depuis vingt ans.
Il partit donc pour Rennes, afin de s'y procurer copie de l'acte de mariage et de vérifier si M. de Penhoël ou mademoiselle de la Villepreux étaient originaires de cette ville, y avaient laissé leur souvenir et leur trace.
Là, il obtint, sans difficulté, une copie de l'acte de mariage, dont voici les termes :
« Du 24 juin 1849, à midi, acte de mariage de Louis- René de Penhoël, lieutenant au 21« régiment d'infanterie, demeurant à Rennes, rue du Prieuré, 3, né à Saint-Brieuc, le 15 décembre 1823, majeur, fils légitime de Charles-Louis de Penhoël, décédé à Saint-Brieuc, et de Frédéricque-Renée Lobran, décédée en la même ville ;
» Et de Anne-Désirée de la Villepreux, sans profession , demeurant à Rennes, avec son père, cours du Mai, 13, née le 16 juin 1827, majeure, fille légitime de Pierre-Henri, duc de la Villepreux, et de Anna-Julie Kardec, décédée à Rennes le 29 juillet 1847, le père présent ^et cunsentant.
» Les actes préliminaires ci-annexés et dûment paraphés sont ceux de naissance des époux, décès du père et de la mère de l'époux, décès de la mère de l'épouse, et extrait des registres de publication de mariage faits et affichés, sans qu'il soit venu d'opposition, en cette mairie et en celle de Saint-Brieuc, les 11 et 18 mai derniers, ainsi que le permis de l'autorité militaire, en ce qui concerne l'époux ; le tout conforme,
» Lecture faite des pièces ci-dessus énoncées et du chapitre \l du titre du mariage du code Napoléon, les époux, le père de l'épouse, interpellés par nous X.,., maire de la
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comimine de Konwcs, nous ont dcclarc qu'il avait cite lait un conirat ilo niai'iagc; intoi'i)cllc.s par nous de nouveau et sépaivnuMit, Louis-Uoné de PiMdiool ot Aniic-Désirée de la Villopreux nous ont déclaré, ù, haute et intelligible voix, se prendre pour mari et femme ; après quoi, en notre salle de mariage et pnliliqiioinent, on notre mairie, en présence de etc., oie. »
Suivaient les noms des quatre témoins : ceux de Penlioél, ofTiciors dans son régiment ; ceux de mademoiselle de la Villoprcux, habitant la ville de Rennes.
1/émotion de René grandissait en lisant ce style l)arl)are.
Ainsi sa mère était lille d'un duc, le duc de la Yillepreux, un des noms connus de la Bretagne. A cet égard, nul doute. Et cet homme, ce grand seigneur devait être, était son grand-père.
René avait des éblouissements.
Par son éducation, par ses idées, il appartenait à la démocratie ; ses opinions, ses sentiments le classaient dans le jiarti républicain, dans le parti populaire, et, certes, il avait en lui un vaste mépris, absolument sincère, des vains titres et des glorioles de la naissance.
Cependant l'homme est ainsi fait que, devant cette révélation, il fut, pour une minute, cumme grisé, ébloui à coup sûr.
On a beau avoir le dédain de certaines choses, les blâmer, les combattre, est-il un jeune homme qui, au sortir de l'abaissement profond où René se sentait plongé, n'eût pas ressenti cette joie de se retrouver tout à coup sur les hauteurs des castes sociales les plus aristocratiques.
Lui, qui n'avait pas de nom, la veille, il se voyait tout à coup descendant d'une antique et haute noblesse.
Un moment il crut que le monde lui appartenait.
Cette ivresse ne dura pas. Sa noble nature se révolta bien vite contre cette faiblesse, et le ramena à .des sensations plus pures et plus dignes de lui et de son temps.
De tout cet éblouissement, il ne voulut garder, et il ne garda qu'une joie, celle-là légitime et justifiée, la joie de revenir auprès de Caroline et de lui dire :
— Celui que tu as aimé, accueilli, misérable et bafoué, celui que tu étais prête à couvrir de ton nom, après l'avoir couvert de ton amour, celui-là t'apporte aussi un nom qui peut flatter même ta vanité de femme. Pour toi, je suis toujours René, mais pour le monde je suis enfin quelqu'un. Que n'ai-je la- fortune, la gloire et le génie en plus! Je n'aurai jamais assez à t'oft'rir, à te donner ; je n'aurai jamais rien qui vaille ce baiser que tes lèvres ont déposé
sur mon front, alors que tout m'abandonnait ou me lapidait !
Le duc de la Villepreux devait être connu à Rennes; mais vivait-il encore ?
Il s'adressa au maître de l'hôtel où il était descendu.
— Le duc de la Villepreux ! s'écria l'hôtelier, si je le connais ! Qui ne le connaît ici ?
— Il vit donc toujours ?
— Oui, oui, c'est un beau vieillard, bien conservé, un peu morose, un peu original, mais toujours franc et vaillant.
— Où habite-t-il ?
— A la campagne, à peu de distance. Depuis qu'il est seul, il a quitté la ville, où on ne le voit plus guère, et il vit absolument retiré du monde.
— Depuis qu'il est seul, vous voulez dire depuis le mariage de sa tille.
— Sans doute, monsieur, sans doute ! Il y a de cela quelque vingt ans. Ah ! mademoiselle de la Villepreux a dû avoir une fameuse dot, je vous assure. Le duc était le plus riche propriétaire du département. Avant le mariage de sa îille, il a vendu toutes ses terres, réalisé tous ses biens, mais elle a touché la dot en beaux écus sonnants, et il doit avoir des fonds immenses placés chez des banquiers, ou sur l'État, car il n'a gardé qu'une vieille bicoque, où il vit à présent, et un seul jardinier, disant qu'à son âge et isolé, comme il le serait désormais, il ne voulait plus se casser la tête de l'administration de ses biens. Malheureusement M. de la Villepreux est plus isolé et plus abandonné qu'il ne l'aurait cru, car la mort...
— Oui, je sais... J'aurais besoin de lui parler.
— Ah! vraiment! fit l'hôtelier avec une nuance de respect, vous connaissez M. le duc. Vous lui êtes peut-être parent ?
— Parent éloigné... oui.
— Eh bien, monsieur, rien de plus facile que de trouver son habitation... Quant à pénétrer jusqu'à lui, c'est autre chose... Il est fort morose, j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire... Misanthrope... original... excentrique... Ne l'aborde pas qui veut, et n'est pas reçu qui veut... Mais si vous êtes parent... Je ne doute pas..', vous le trouverez en grand deuil !...
René interrompit ce flux de parole 'pour se faire donner l'adresse exacte.
L'habitation actuelle du duc de la Villepreux était à une demi-heure de marche de la ville.
Honé (lui remettre copoiulaiit sa visite au lendemain. 11 était trop tard pour tenter cette première dcmarclie lo jour même.
— Demain, se disait-il palpitant, demain je verrai mon grand'père !