LE DUC DE LA VILLEPREUX
A peu de distance de la ville de Rennes, en se dirigeant vers le nord, s'élève une colline verdoyante, à pente douce, couverte d'arbres fruitiers et de plantations de diverses natures, entre lesquelles on aperçoit quelques maisons de plaisance.
C'est là, sur le sommet même du coteau, que se dressait l'habitation du duc de la Villepreux, habitation, en effet, des plus modestes, si modeste qu'on avait peine à se figurer qu'un grand seigneur, aussi riche, le dernier représentant d'une des familles les plus nobles et les plus puissantes de la Bretagne, dont le nom avait été mêlé à tous les grands événements de l'histoire de cette province, eiitété la choisir parmi toutes ses immenses propriétés pour en faire le refuge de sa verte vieillesse.
Ce n'était, en réalité, qu'une maisonnette de paysan entourée de quelques mètres de terrain, et qui n'avait jamais dû être destinée au séjour d'aucun membre de la noble lignée des Villepreux.
La vétusté avait lézardé les murailles. Le toit était en fort mauvais état, mal couvert de tuiles moussues, et c'est à peine si l'on devinait sur la façade les traces d'un ancien crépi de plâtre, que le temps avait noirci, puis écaillé.
Quant au jardin, fort petit, nous l'avons déjà dit, il paraissait assez bien entretenu, et se terminait par une grille solide en fer ouvragé.
Le corps de logis n'avait qu'un seul étage au-dessus du rez-de-chaussée.
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Tout cola, ;\ pi'omiôro vue, na valait pas dix mille francs (le bon argent, et, sans la réputation bicMi (''tal)li(! (l'originalité, d'excentricité du vieux genlilhoninic breton, personne ne se fût habitué ;\ l'idée d'y voir la d(;nicure (le Pierre- Henri, duc de la Viileproux.
Mais l'avarice se joint assez volontiers à la grande richesse, surtout chez les vieillards, et la vue étendue dont on jouissait des fenêtres de cette masure, de même que sa proximité de la ville, justifiaient jusqu'à un certain point le choix que son i)ropriétair(! en avait fait, apr(is avoir vendu tousses autres biens patrimoniaux, résolution non moins extraordinaire, dont on s'était étonné pendant de longues années à plus de trente lieues à la ronde.
Ce fut là, devant cette grille, que René arriva le lendemain, par une belle matinée ensoleillée, soutenu et l)risé à la fois par une des émotions les plus violentes qu'il eiit encore ressenties depuis qu'il était au monde.
N'était-ce pas là, en effet, suivant toute probabilité, qu'allait se décider sa destinée, qu'il allait apprendre la vérité vraie, retrouver la preuve positive de sa naissance, reconstituer sa personnalité réelle ?
Au moment où il levait la main pour sonner à la grille, il aper(iut une espèce de vieux paysan à longs cheveux gris, qui ratissait le sable d'une allée à peu de distance, et il l'interpella :
— N'est-ce pas ici que demeure M. le duc de la Villepreux? demanda-t-il.
Le vieux serviteur redressa la tète et le regarda avec étonnement.
— Oui, monsieur, flt-il.
— M. le duc est-il visible? Je désirerais lui parler.
— M. le duc ne reçoit pa :, répondit le paysan, en s'avançant vers la grille, pour se rapprocher de son interlocuteur.
Il avait baissé la voix on parlant et dévisageait le nouveau venu avec une extrême attention.
— J'ai à lui parler cependant, reprit René, et il faut que je le voie.
— Quel est votre nom ?
— Il ne le connaît pas.
— Alors, c'est inutile, répliqua le Breton en secouant la tète.
Tout en causant à travers la grille, René s'aperçut qu'elle n'était point fermée. Il la poussa doucement et "se trouva dans le jardin, aux côtés du jardinier qui le regardait toujours, et ne parut pas remarquer cet acte de prise de possession.
C'était évidemment un de ces vieux serviteurs d'autrefois qui poussent dans la maison du maître, y vivent, y meurent, avec le dévouement et la soumission du chien, aimant qui les nourrit, partageant la bonne et la mauvaise fortune, ne comprenant pas qu'ils sont quelqu'un, heureux d'être une chose, et apportant à cette abdication complète une sorte d'abnégation et d'enthousiasme qui la relève et. l'anoblit.
— Vous lui direz, reprit René, que je viens au nom de sa fille.
— Elle est morte, interrompit le Breton avec un tremblement dans la voix,
— Et pour lui parler d'elle, ajouta René.
— Il ne vous recevra pas !
Cette réponse fut faite avec une émotion visible.
— Cependant, insista René, je ne m'en irai pas que je n'aie vu votre maître, dussé-je rester à sa porte jusqu'à demain.
— Ah ! fit le domestique, dont les yeux bruns ne quittaient plus le jeune homme.
Il réfléchit un instant, paraissant en proie à une grande incertitude.
Enfin, il secoua la tête, par un geste qui paraissait lui être familier, se rapprocha encore de René, et lui dit rapidement à l'oreille :
— Tenez ! vous le trouverez là, derrière ces buissons de lilas, devant la maison. Il y prend le soleil tous les matins, à cette heure-ci. Ne lui dites pas que vous m'avez vu.
Le vieux serviteur se dirigea rapidement vers un autre point du jardin.
René ne se le fit pas répéter deux fois.
En quelques pas, il gagna le massif de lilas, le tourna, et se trouva en face d'un autre vieillard, âgé de soixantequinze ans environ, grand, sec, le front dégarni , mais le derrière du crâne entouré d'une couronne de cheveux blancs comme la neige, aux traits anguleux, le nez recourbé en bec d'oiseau de proie, la bouche dure, l'œil petit, gris clair, doué d'une mobilité et d'un éclat extraordinaires, le menton fortement accusé.
Il ne portait point de barbe, était d'une extrême pâleur et marchait d'un pas lent, les mains croisées derrière le dos, droit comme uni, malgré l'âge, arpentant avec une lenteur méthodique l'étroit espace qui séparait la maison de la touffe de lilas.
Il avait la tête nue.
Son costume, d'une extrême simplicité, était strictement noir.
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An Itniit dos jias de lloiic sur le sable qui craquait, il so retourna vi\ rniciit.
A la vue d'un étranger, il s'arrêta et fronça ses épais sourcils blancs, mais sans dire un mot.
— C'est à I\l. le duc do la ^'ill^'l»rcu\ que J'ai l'honneur de parler? balbutia René, troublé par l'aspect glacé de ce vieillard qui luisait penser aux slatues de pierre sculptées, sans doule, sur les tombes de ses ancêtres.
— Oui, monsieur. (}ue me voulez-vous ? Comment êtesvous ici? Je ne reçois personne. Yvon le sait.
— La grille était ouverte... je suis entré... et...
— Et vous voil;\; je le vois bien! Encore une fois, que voulez-vous? Parlez-vito, et partez; ou plutôt, partez d'abord; car je no vous connais pas, et je n'ai rien à entendre de vous.
— Je crois que vous vous trompez, monsieur le duc; j'ai des communications extrêmement importantes à vous faire.
Le due haussa les épaules.
— A moi ? Non !
— Il s'agit d'intérêts si graves...
— J'ai réglé tout ce qui me touche... Je suis chez moi, et je veux la paix. Laissez-moi.
Et le vieillard lui tourna le dos.
— 11 s'agit de mademdiselle de la Villepreux, demadame de Peiihoël et de ses entants, ajouta René précipitamment.
Le duc fit volte-face et lança au jeune homme un regard presque terrible de ses yeux clairs.
— Ah ! vraiment ! fit-il.
Il étudiait. maintenant le jeune homme avec une curiosité ardente, et René se sentait rougir, pâlir, palpiter sous ce regard éclatant et froid comme l'acier, qui semblait vouloir fouiller jusqu'au fond de son cœur.
Il y eut une minute de silence, puis le vieillard se dirigea vers la maison et pénétra dans une pièce, au rez-dechaussée, dont la porte était ouverte.
René l'avait suivi et pénétra derrière lui dans cette pièce dont l'ameublement somptueux contrastait avec l'aspect misérable de la maisonnette vue de l'extérieur et paraissait témoigner de tout un passé do splendeur.
Le duc s'assit lentement dans un vaste fauteuil; René resta debout.
Cet accueil lui faisait froid, le démoralisait.
11 avait compté être ému, niais bien difleremment. La force de parler lui manquait. 11 avait presque peur de ce vieillard rude, à la parole sèche, aux mouvements brusques
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et compassés à la lois, dont pas un tmlt, pa^ une ligne, n'exprimait la sympathie et ne l'attirait; qui pouvait être Trappe par une grande douleur, sans doute, mais que cette douleur avait pétrifié.
Comment aborder la question qui lui tenait au cœur, et qui était une question du cœur, avec cette statue, dont le cœur semblait absent, et dont les yeux à flamme claire le tenaient à une distance incommensurable.
— Monsieur, reprit le duc lorsqu'il se fut installé dans son fauteuil et sans faire signe à René de s'asseoir, Yvon est né chez moi; voilà soixante ans que je le connais et qu'il me sert; je le chasserai tout à l'he^ire, pour n'avoir pas fait bonne garde; mais, puisque vous avez forcé la consigne, puisque vous êtes là, puisque vous croyez avoir à me faire des révélations importantes sur mademoiselle de la Villepreux, ma flUe, parlez ; seulement, parlez vite et clairement. Je vous écoute.
En ce moment, René avait plutôt envie de fuir que de parler.
Il était venu, comme on vient auprès d'un ami, pour lui raconter sa position, pour lui dire sa vie, pour lui expliquer ses recherches, pour lui exposer ses suppositions, pour lui dire : Suis-je l'enfant de votre fille? Suis-je votre enfant? et il n'osait plus.
Cependant, il était trop avancé pour reculer. Cette démarche était décisive.
M. de la Villepreux était bien le père de madame de Penhoël, et il croyait bien que madame de Penhoël était la même femme que madame Morisset, sa mère.
Après une seconde d'hésitation, il commença donc le récit de la mort de sa mère, du procès qui s'en était suivi, des révélations qui en étaient résultées pour lui.
Il expliqua comment il avait appris que sa mère portait un faux nom ; comment les papiers qui contenaient les preuves de sa véj-itable naissance avait disparu à la saite de l'assassinat de la malheureuse femme; comment sa sœur Claire, arrêtée, jetée à Saint-Lazare, n'avait plus été retrouvée; comment, pauvre orphelin, sous le coup de suspicions infâmes, monstrueuses, il cherchait à établir sa véritable individualité pour venger sa mère et sa sœur, pour reprendre dans la société la place à laquelle il avait droit; comment toutes les indications de sa mère correspondaient à celles qui lui avaient révélé le nom de Penhoël et de la Villepreux.
A mesure qu'il s'avançait dans son récit, il s'animait, il s'échauttait, s'attendrissait, se passionnait.
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Il termina en s'écriant :
— Je viens vous deniander, monsieur, d'éclairer les ténùbres où je me débats en vain; je viens vous demander un nom, une place au s(ileil;je viens vous demander dem'aider à punir le meurtrier île voire lille, si c'est bien d'elle (ju'il s'agit, con)me tout l'indique; je viens vous demander de m'aider à retrouver une sœur, ou ceux qui l'ont fraiipée; je viens vous demander si je ^suis votre i)etit-lils, si vous voulez que je réchautle votre vieillesse, et que je vous redonne une famille comme vous m'en redonnerez une.
En parlant ainsi. René avait des larmes dans les yeux et dans la voix. 11 tendait des mains suppliantes au vieillard; il s'était presque incliné à ses genoux.
Le duc avait tout écouté impassible, sans un geste, sans un mot, fixant sur celui qui parlait ses yeux gris où l'on ne pouvait rien lire.
Quand René se tut, le duc de la Villepreux se leva lentement, tout d'une pièce.
— Monsieur, dit-il, d'une voix où rien ne tremblait, à toute cette histoire, je n'ai que deux mots à répondre : mademoiselle de la Villepreux, madame de Penhoèl, est morte, il y a quinze ans, et, depuis ce temps, je porte son deuil !
— Ainsi... balbutia René bouleversé.
— Ainsi, monsieur, vous m'avez lait perdre inutilement une heure à écouter le récit de votre petit roman, assez bien conçu d'ailleurs.
Et d'un geste, il montra la porte à René, qui sortit chancelant sous l'écroulement de toutes ses espérances.