RETOUR A PARIS
La déception pour René était affreuse.
11 avait cru toucher au but, et il s'en trouvait plus éloigné que jamais !
Maintenant, y avait-il un espoir quelconque d'y atteindre?
Le seul fil qui pût le conduire à la vérité venait de se briser entre ses mains.
Où s'adresser? A qui s'adresser désormais?
Quel moyen employer pour retrouver la trace du passé, et le reconstituer ?
Il avait usé du moyen unique qui fût à sa portée, et, du moment où les indications relevées par lui, indications si concordantes et si positives, n'aboutissaient qu'au néant, comment eût-il conservé une lueur d'espoir ?
Depuis qu'il avait cru en sortir, sa position lui paraissait plus affreuse.
L'espoir parti, il ne lui en restait plus que l'iiorreur.
Était-il donc condamné à demeurer éternellement sans nom, ainsi qu'un paria, au milieu d'une société dont toutes les avenues lui seraient fermées ?
Devrait-il subir toujours la torture de l'abominable suspicion de parricide qui, en somme, pesait sur lui ?
Fallait-il renoncer à savoir ce qu'était devenue Claire, sa sœur ; à retrouver au moins la preuve de sa mort, de telle sorte qu'il pût la pleurer avec toute l'amertume de la séparation éternelle, il est vrai, mais aussi avec la résignation qu'elle inspire peu à peu aux survivants ?
Et sa mèro, sa mèro lùch.Mnont assassinée, il no la vengerait tlunc jamais '. Jamais il no connaîtrai t, l'assassin, cclni qui lui avait, ravi d'un coup toutes les joies, tous les bonheurs, sa place dans la vie et jusqu'à son honneur !
Quant ;\ Caroline, c'était bien lini.
Frapiié connue lils, l'rap[)é comme frère, frapi)é comme amant, il n'était pas un iioint sensible de l'être humain qui, en lui, ne fût blessé, tlouloureux, saignant.
Qu'allait-il lui l'épondre, à elle ([ui l'attendait à Paris, qui comptait sur ses ell'orts et son succès, qui lui avait dit :
— Va me conquérir !
Elle était perdue poiu' lui, il était perdu pour elle !
M. Dartois ne consentirait point à l'unir à sa fille, et luimôme, René, ne se sentait ni la volonté, ni le courage, si cela eût dépendu de lui seul, de faire partager à la femme qu'il adorait de tontes les forces de son âme, qu'il aimait plus que la vie, le poids écrasant sous lequel il chancelait.
Le cauchemar du suicide hantait son cerveau enliévré.
11 reculait à l'idée de revoir M. Dartois et de lui dire :
— Je n'ai rien trouvé !
' De revoir Caroline et de lui dire :
— Je t'apporte ma défaite, mon impuissance et ma honte ! Il se faisait presque horreur à lui-même.
Puis, son entrevue avec le duc de la Villepreux lui avait laissé comme une sensation de froid mortel et une sorte de terreur.
11 lui semblait qu'il avait parlé à la statue de pierre de Don Juan, à quelque fantôme fatal et sinistre, n'ayant de la vie qu'une fausse apparence.
Madame de Penhoêl était morte, il y avait quinze ans !
Donc elle ne pouvait être sa mère.
Cela ne se discutait pas
Mais alors comment se faisait-il qu'aux dates indiquées ])ar sa mère incontestable, il eiàt retrouvé tous les éléments (pii pouvaient lui reconstituer uneexistence, et, à lasuite, une succession d'événements si conformes à ce qu'il connaissait de sa propre vie et de celle de ses parents ?
Il y avait là un problème insoluble, un mystère qui lui paraissait insondable et lui donnait le vertige.
Pendant huit jours, il resta sous le coup de ce découragement, n'agissant plus, essayant de penser le moins possible, n'osant écrire même à M. Dartois pour lui raconter sa déconvenue cruelle.
L'image de Caroline était la seule chose qui hantât son cœur.
Son nom, il le répétait sans cesse, et il lui semblait qu'il
allait mourir, quand il songeait qu'il ne pourrait être à elle, qu'elle ne pourrait être à lui, que les promesses laites à M. Dartois, comme sa propre dignité, lui interdisaient, non pas de l'aimer, certes, — puisque cet amour était entré dans son sang et faisait partie de lui-même, — mais de devenir son époux et d'accepter le sacrifice qu'elle lui eût fait, avec joie, de sa vie entière.
Pourtant, à l'âge de René, le découragement absolu ne peut jamais être une chose durable.
La jeunesse est là qui fournit chaquejour son contingent de forces renouvelées pour recommencer la lutte, entreprendre de nouveaux efforts.
L'activité est une loi des vingt ans.
Les secousses, à cet âge heureux, sont profondes ; mais, si elles n'emportent pas sur-le-champ, la vitalité tenace de l'être à son aurore revient au galop.
On a besoin de vivre, et on vit ; mais vivre, c'est agir !
Après avoir retourné la question sous toutes ses faces, René comprit que le seul parti à prendre était de se rendre à Paris et de tout raconter à M. Dartois.
— Lui, se disait-il, avec son expérience des hommes et des choses, verra peut-être ce que je n'ai pas vu, comprendra peut-être ce que je ne comprends pas. Peut-être m'indiquera-t-il une autre voie à suivre. La solution que je lui rapporte est négative, il est vrai ; mais, du moins, c'est un point de l'inmiense champ des recherches dont il n'y a plus à s'occuper. 11 faut reprendre la tâche d'autre sorte et d'après une autre méthode. 11 me guidera.
Puis, il avait besoin de revoir Caroline, d'entendre sa voix, de se baigner dans cette atmosphère de la femme aimée, qui pénètre en vous, vous enivre et vous fortifie pour les combats désespérés.
A cette idée, il oublia tout, ses douleurs et ses angoisses. Il ne sentit puisqu'une chose, c'est qu'il allait se rapprocher d'elle, et ce fut presque avec joie qu'il quitta Rennes, où il était arrivé avec tant d'espoir et d'où il partait aussi peu avancé, moins avancé même que le premier jour.
11 arriva à Paris, le matin, et, quand il se présenta chez M. Dartuis, c'était l'heure du déjeuner.
Il n'avait point prévenu de son retour ; mais le domestique qui le connaissait, l'introduisit sans l'annoncer dans la salle à manger, où le père et la fille et le jeune Raymond se trouvaient à table.
Caroline faisait face à la porte.
Ce fut donc elle qui l'aperçut la première.
A sa vue, elle se leva toul^^e droite, en retenant un cri de
surprise et d'amour qui vint expirer sur ses lèvres entr'ouvertes.
IM. Dartois se retourna et reconnut à son tour le jeune honinio,
— Ail ! ah ! lît-il assez tranquillement, vous voilà de retour; déjà ! C'est bon signe. Vous avez réussi ?
— Non, mon père, lit, lentement Caroline qui avait lu la vérité dans les yeux de René, avec l'admirable intuition do la femme amoureuse, non, il n'a pas réussi.
Elle alla vers lui, le prit parla main.
— Viens, René, lui dit-elle, tu os i(!i chez toi.
Et, sur un si^me d'elle, le domestique s'empressa d'apporter et lie mettre un quatrième couvert.
Pendant ce temps, M. Dartois s'était levé, avait tendu les deux mains à l'arrivant, en ajoutant :
— Vous avez donc échoué dans vos recherches ?
— Oui, monsieur.
— Mais, cependant, il s'est produit un événement, quelconque, sans cela vous ne seriez pas revenu si vite.
— Hélas ! il s'est produit ceci : que j'ai la certitude de ne pas trouver...
Le regard de mademoiselle Dartois, qui l'interrogeait avec angoisse, lui flt adoucir la tin de sa iihrase.
— Du moins, dans la voie où j'ai cherché jusqu'à présent, ajouta-t-il.
— Ce n'est rien, répliqua le vieuxjuge, nous chercherons ailleurs et autrement. Mais commencez jtar manger. Nous causerons après. Le récit d'un homme à jeun et fatigué d'un long voyage, et le récit d'un homme qui sort de table au milieu de ses meilleurs amis, sont deux récits différents. Et, puisque les nouvelles sont mauvaises, prenons des forces et réveillons d'abord notre imagination, continua-t-il en souriant.
Le déjeuner suivit donc son cours.
René était entre Caroline et son père.
■ Elle le servait; il la voyait. La vie lui parut belle encore, et il se dit qu'elle ne pouvait flnir ainsi pour lui.
Caroline, malgré son impatience et son inquiétude, ne lui montrait que ses sourires qui lui disaient :
— Je suis là, je t'aime. Prends courage. Nous triompherons !
Le déjeuner fini, on passa dans le cabinet de M. Dartois; le petit Raymond alla jouer dans le jardin, et le vieux magistrat s'installa dans un fauteuil en disant :
— Parlez. Je vous écoute,
Caroline était restée debout, un peu sur le côté.
— Monsieur, dit René, j'ai fait ce dont nous étions convenus. Je suis allé à Angers. J'y ai acquis la conviction que je n'y étais pas plus né que ma sœur, ma mère et mon père.
Et il détailla les démarches que nous connaissons.'
— Bien ! fit M. Dartois. Vous avez procédé avec beaucoup de méthode et d'intelligence. Je n'aurais pas fait mieux. Vous voilà donc parti pour Nantes, grâce aux indications que vous fournissait la malle. Là, qu'avez-vous trouvé ?
— Deux actes de naissance, aux dates indiquées, portant les prénoms de ma sœur et les miens, ceux de ma mère et de mon père, mariés à Rennes en 1849.
— Ah ! fit M. Dartois. Continuez. Vous êtes allé à Rennes ?
— Oui, J'y ai relevé l'acte de mariage en question, qui était celui d'une jeune fille appelée Anne-Désirée de la Villepreux, avec un lieutenant d'infanterie, parti en effet pour la Crimée en 1853.
— Tout cela paraît assez probant, pourtant, murmura M. Dartois.
Caroline restait absolument immobile, et se taisait, suspendue aux lèvres de René.
— J'ai là toutes les pièces, continua René d'une voix très émue. Mais il y avait mieux. Le père de mademoiselle de la Villepreux, qui eût été mon grand-père, par conséquent, le duc de la Villepreux vivait encore. Il habitait Rennes.
— Vous êtes allé l'interroger, et qu'a-t-il dit, que vous a-t-il appris ?
— Il m'a dit que sa fille était morte depuis quinze ans, peu de temps après la mort de son mari, Louis René de Penhoèl, et il m'a montré la porte.
— Louis René de Penhoèl ! s'écria M. Dartois, au comble de la stupeur, et devenu subitement d'une pâleur mortelle. C'est Louis René de Penhoèl ?
— Mais, oui. Qu'avez- vous donc? Vous connaissez ce nom?
M. Dartois ne répondait pas.
Il semblait foudroyé.
René, éperdu, se leva et chercha les yeux de Caroline pour l'interroger.
Plus blanche qu'une statue de cire, elle s'appuyait au dossier d'une chaise pour ne pas tomber.
— Caroline, qu'as-tu ? Que sepasse-t-il ? balbutia le jeune homme en s'élançant vers elle.
— C'est horrible ! murmura la jeune flUe, et elle s'affaissa dans ses bras.