‹ Zoé Chien-ChienChapitre 33 sur 68 · LE PROTECTEUR DE ZOE · texte numérisé non relu

LE PROTECTEUR DE ZOE

Nous avons laissé le comte d'Orsaa au momeut où il quittait Zoé Chien-Chien, après une scène qui, pour être assez vive, n'était pourtant pas la première de cette sorte qu'il eût eue avec la fantasque créature.

Depuis trois mois qu'elle avait accepté ses hommages, presque chaque jour voyait se renouveler une semblable lutte, et l'amour du comte y puisait, à chaque fois, comme une recrudescence violente et une force redoublée.

C'est qu'en effet, il aimait; Zoé avec une de ces passions terribles qui se développent chez les hommes au moment où s'approche l'âge de ne plus aimer.

Il l'aimait, certes, autant pour le mal qu'elle lui faisait, pour ses caprices, ses duretés, ses dédains, que pour les cnlineries dont elle entremêlait le tout, pour sa jeunesse, pour sa beauté originale et pénétrante.

Vingt fois, déjà, elle s'était offerte à lui avec la brutalité que nous avons indiquée, lui disant :

— Vous payez, vous m'avez achetée, usez de vos droits, si cela vous convient; nous serons quittes !

Et vingt fois, il avait refusé la femme qui s'offrait ainsi, rêvant de l'obtenir de son cœur, ou, tout au moins, de son caprice; sentant que l'amour ardent, extraordinaire, qu'elle lui inspirait/ ne pouvait se satisfaire de cette façon odieuse ; comprenant qu'il lui en resterait plus d'amertume que de miel aux lèvres ; espérant toujours retrouver le lendemain une Zoé différente de la Zoé de la veille, une Zoé qui l'aimât enfin !

Mais, à peine l'avait-il quittée, à peine avait-il cessé de

subir rotraiifîc fascination de ses yeux noirs, qu'il se reprochait avec rage un sot scrupule et ne voyait plus que les plaisirs qu'il avait dédaignés.

11 l'entra doiu' chez lui, ce matin-l;\, dévoré de désirs inassouvis, honteux de lui-même, se reprochant sa faiblesse, sachant qu'elle le reprendrait à son prochain tête-à-tête, en proie, de plus, à une jalousie va^-ue qui le torturait, d'autant plus furieuse, peut-être, qu'il ne savait au juste ;\ qui s'en prendre.

Il se fatiguait le cerveau à chercher le moyen de plaire à Zcé, de s'assurer positivement qu'elle était aussi froide et impitoyable avec tous qu'avec lui.

La seule chose qu'il ne conçût pas, c'est qu'il pourrait l'abandonner, renoncer à elle.

11 avait fait pour cette jeune fille des folies ruineuses.

Elle lui avait coûté, en trois mois, plus que la plus exigeante et la plus complaisante en un an. Elle avait tout reçu, n'avait rien doiuié, et il l'adorait avec frénésie, avec la frénésie du joueur qui court après son argent et toujours dépouillé, se dit :

— Demain, la chance me sera plus favorable, un coup de carte me rendra plus que je n'ai perdu.

Zoé, en eflet, n'avait rien exagéré en disant à Cliat- Mouillé que, depuis trois mois, le comte avait dépensé pour elle douze cent mille francs !

C'était fou, c'était à se faire montrer au doigt; le comte le savait, et il continuait.

Lui, bourreau des coiurs, célèbre i)onr ses bonnes fortunes, lui qu'on disait irrésistible, qu'on avait aimé souvent jiour lui-même, à qui on n'avait jamais dit : non, quand il avait voulu bien sérieiisement qu'on dît : oui ! lui, encore séduisant, malgré ses quarante-huit ans qu'il portait vaillammeuT, il jouait auprès d'une petite fille qui n'avait pas été farouche jusqu'alors, et qui ne se cachait pas d'avoir eu d'autres amants avant lui, le rôle de ces vieux galantins fourbus qu'on exploite et dont on se moque !

Quand il y pensait, cela lui inspirait des fureurs insensées : contre qui ? — contre lui .'•

Il ne se reprochait pas d'aimer, d'ailleurs ! Loin de là ! II se reprochait seulement de ne pas plaire, et s'ingéniait à inventer quelque moyen nouveau de frapper l'imagination de Zoé, de l'attendrir, de l'amener à lui dire : Je t'aime !

Elle en était encore à lui dire : Merci !

Pourtant elle semblait franche et sincère, paraissait chercher à l'aimer et savait par un mot, par un geste, par une pose, un simple regard, une câlinerie passagère et qui

le secouait dans toutes ses fibres, lui rendre l'espoir, lui promettre un meilleur avenir, alors que l'irritation et le découragement s'emparaient de lui.

Ce matin-là, le comte souffrait plus que d'habitude»

11 avait entamé sérieusement sa fortune, et, bien qu'il fût riclie encore, il était arrivé à un de ces moments de gêne très réelle, comme en connaissent parfois les plus riches.

La fortune, en effet, venait, pour plus des trois quarts, de sa femme.

Il n'avait, lui, que son traitement de sénateur, et quelques profits clandestins dus aux libéralités de Napoléon 111.

Pour satisfaire les fantaisies de Zoé, lui créer le milieu luxueux où elle resplendissait comme une pierre précieuse sertie dans l'or fin, il avait dû mordre jusqu'au vif à la dot de la comtesse, après avoir englouti ses économies personnelles.

11 avait parlé à sa femme de pertes imaginaires, à la Bourse. Elle lui avait donné les pouvoii-s nécessaires pour vendre et réaliser des biens qui lui étaient propres.

L'heure commençait des tracas matériels à joindre aux souffrances morales, et, pour rien au monde, il n'aurait consenti que celle qui le ruinait se doutât de la gêne qu'il allait bientôt ressentir, pût supposer que sa richesse n'était pas inépuisable comme son amour.

Près d'elle il voulait au moins les triomphes delà vanité et delà toute-puissance que donne l'or, s'il ne goûtait pas les triomphes plus doux et plus vifs des désirs satisfaits.

Mais il emportait de son entrevue avec elle un trait empoisonné, plus cruel que tout le reste : il craignait d'être jaloux de son fils, du vicomte, de Frédéric d'@rsan !

« — J'ai fait sa conquête », lui avait-elle dit avec son rire argentin et moqueur, son regard étrange qui semblait fouiller au fond de lui.

Ainsi, il avait pour rival son fils, son propre fils, avec tous les désavantages de ses quarante-huit ans, contre les seize ans de l'adolescent; — son fils, fort joli garçon, de plus, et qui pouvait très bien plaire... pour ses beaux yeux !

Qui lui prouvait qu'il ne lui plairait pas ?

A cette idée, il se sentait capable de toutes les lâchetés, de toutes les folies ou de tous les crimes.

Lutter contre Frédéric ! C'était là une situation horrible, infâme, qui le bouleversait et le révoltait.

Et pourtant, il s'aperçut tout à coup, dès qu'il y pensa, qu'il était réellement jaloux, jaloux comme un forcené.

H avait peur !

Une minute, il songea à tout avouer à son fils, à lui dirQ.

— J'aime cette témnie. Elle est à moi !

Puis, il rougit h l'idée de cette confession, de cette oft'royablc Inniiiliation.

C'est (lu'eii ellct l'orgueil et le i)laisir de commander aux autres avaient etc. jusqu'alors ses passions dominantes.

11 avait toujours trôiio dans smi iuloricur, et son entourage s'était toujours incliné devant, lui, soumis à ses cajn'ices, bien qu'il eût élevé son lils dans des habitudes d'indépendance et de i)eu de respect de l'autorité paternelle, ((ui lui paraissaient de bon goût, tant ({u'elles ne l'avaient ni gêné, ni menacé.

Il ne put, du reste de la nuit, fermer l'œil une seule minute, et, quand son valet de chambre entra dans son appartement pour lui oifrir ses services habituels, il trouva le comte debout, la ligure fatiguée, les traits contractés.

— Je n'ai pas besoin de vous, dit-il rudement au valet. Posez-là le courrier et laissez-moi.

Le domestique déposa les lettres et les journaux sur une petite table près du lit, et se retira.

Le comte froissa d'une main impatiente les journaux, sans même en briser la bande, et ouvrit quelques lettres, courant simplement k la signature, et les rejetant comme ^i rien ne l'intéressait.

Une seule eut le talent de se faire lire.

Mais, après en avoir pris connaissance, le comte serra les poings avec rage et se promena fiévreusement.

— Allons ! dit-il, il va falloir partir, rester huit jours absent, au moins, loin d'elle ! Et pendant ce temps...

Il s'arrêtait, frappait du pied. Ses yeux noirs se chargeaient de flammes : ses sourcils froncés, ses lèvres serrées lui donnaient un aspect de dureté redoutable, révélaient tout à coup un homme de passions violentes et de résolutions farouches, sous l'homme souriant, froid et cngiiirlandeur que le monde connaissait.

Cette lettre était d'un avoué de province qui réclamait sa présence pour la vente d'un bien de madame d'Orsan, nécessitée par ses folles dépenses, s'il ne voulait faire une perte considérable sur la valeur réelle de l'immeuble.

— Non ! je ne le puis ! murmura-t-il entre ses dents. Je ne puis faire cette perte. Il faut que je parte, que je sois là, que je surveille, que j'agisse par moi-même. L'avoué a raison. En voilà pour huit jours, pour quinze jours peut-être. Et, tandis que je serai au loin, Frédéric restera !... Si elle m'aimait... mais elle ne m'aime pas ! Qui la surveillera ? qui me dira ce qui se passe, ce qu'elle fait? Ce misérable Chat-Mouillé... Mais il ne peut rien empêcher... il no peut que me prévenir, et elle se déliera de lui, à présent que j'ai

eu la faiblesse de lui avouer la cause de sa surveillance occulte, et qu'elle avait pourtaut devinée... Non! je ne crains personne. .le sais qu'elle n'aime personne... Eh bien, si, je crains mon rtls.

Il resta un moment immobile.

— Après tout, je suis son père... j'ai des droits, une autorité... j'en userai... et qu'il ne résiste pas, ou je le brise !

Si quelqu'un avait été là, il eût entendu le grincement de dents dont cette menace fut accompagnée. Il donna un violent coup de sonnette. Le domestique apparut aussitôt.

— Où est le vicomte ? demanda-t-il.

— Dans sa chambre, monsieur, répondit le laquais.

— Dites-lui de venir me parler, à l'instant.

— C'est qu'il dort. Son valet a déjà renvoyé deux personnes qui désiraient le voir ce matin.

— Il dort à onze heures?

— Monsieur le vicomte est rentré fort tard, cette nuit, paraît-il.

— Qu'on le réveille. Je l'attends dans mon cabinet, et sans retard !

Dix minutes s'étaient à peine écoulées, lorsque le comte, qui venait en effet de passer dans son bureau de travail, sonna de nouveau.

— Eh bien, j'attends monflls! dit-il d'une voix irritée au domestique. Est-ce qu'on ne lui a pas transmis mes ordres ?

— Je vous demande pardon, mais M. le vicomte était très fatigué... Il se lève; il va venir.

— Il est vraiment intolérable de voir de pareilles habitudes à un jeune homme de cet âge, murmura le père, lorsqu'il fut seul. Il faut que cela change... Cela changera !

Et M. d'Orsan arpenta son cabinet, comme il avait arpenté sa chambre à coucher, s'apercevant pour la première fois, parce que cela le gênait ou le menaçait, qu'il avait fort mal élevé son lils, et décidé à changer de système.

Enfin, au bout de trois quarts d'heure, la porte s'ouvrit de nouveau, et le jeune d'Orsan apparut en robe de chambre élégante, pâle, fatigué, les yeux battus, l'air endormi et passablement maussade.

— Est-ce qu'il y a le feu à la maison ? demanda-t-il en entrant, sur un ton traînard, avec un zézaiement plus marqué que jamais. Gomme tu es matinal aujourd'hui ! Bonjour, papa.

Il se laissa tomber sur une ottomane, étouffa un bâillement, et, tirant une lime de sa poclie, commença la toilette de ses ongles.

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