LES DEUX RIVAUX
M. d'Orsan regarda un instant son fils en silence, comme s'il le voyait presque pour la première fois.
Cette tenue, ce ton, ces allures, tout cela contrastait si fort avec les passions qui bouillonnaient dans son proi)i'c cœur, qu'il en arriva à juger le vicomte comme un étranger l'eût fait, et trouva ces façons de viveur dans ce cori)s d'adolescent absolument odieuses.
Pour un moment il oublia que c'était son flls, que c'était lui, M. d'Orsan, qui l'avait élevé, ou laissé pousser ainsi, et son esprit, aiguillonné par la jalousie, jugea l'être sans cœur qui portait son nom.
Cependant il comprit en même temps qu'il devait garder tout son sang-froid devant ce jeune gommcux aux yeux de qui la colère ou toute explosion de passion paraîtrait absolument ridicule, et chez qui il eût été souverainement absurde de chercher à faire vibrer la corde du sentiment.
Frédéric continuait à limer ses ongles, mais d'un mouvement de plus en plus lent et prêt à se rendormir.
— Comment se fait-il, dit froidement M. d'Orsan, que tu te lèves seulement à onze heures et demie et que tu paraisses si fatigué'?
— Voudrais-tu que je me levasse à six heures du matin, comme un ouvrier ou comme un collégien ?
— Non ; mais il me semble que tu pourrais te lever à l'heure où se lève tout le monde... surtout les jeunes gens.
-!— Pourquoi faire ?
— Mais, pour travailler, et parce qu'il est indécent, à ton âge, de passer la moitié de la journée au lit, répliqua M. d'Orsan, en qui la colère mal contenue tendait sans cesse à revenir à la surface.
Frédéric le regarda d'un air stupéfait.
— Tiens ! tu vas donc encore me faire de la morale ! On m'a changé papa, grommela-t-il entre ses dents. D'abord, reprit-il plus haut, je ne me suis couché qu'au petit jour. Ainsi, tu aurais bien dû me laisser dormir mon comptant, puisque je n'ai affaire qu'à deux heures aujourd'hui.
— Ah !fit M. d'Orsan, tu t'es couché au jour. Et pourquoi cela?
— Parce que j'ai soupe cette nuit.
— Ah ! ah ! Tu as soupe !
— Eh bien, oui, j'ai soupe. Est-ce que tu ne soupes pas, toi aussi ? Est-ce que tout le monde ne soupe pas ?
— Avec qui ? demanda le comte.
— Avec mes amis, le petit baron, le grand marquis, le gros Monceny, le vieux duc de Néricault, tous des gens chic, et quelques journalistes, pour avoir de l'esprit et nous amuser.
— Vous étiez entre hommes, à ce que je vois !
Frédéric regarda son père de côté, d'un air assez moqueur et quelque peu protecteur, qui semblait dire : Pour qui me prend-il ?
— Ah ! mais non, fit-il enfin. Il y avait des femmes, tu penses bien, toutes nos meilleures soupeuses : Clara, Lucile, Emma...
— C'est tout?
— Tiens ! comme tu es curieux, ce matin. Non, ce n'est pas tout. J'ai gardé le fin morceau pour la bonne bouche : la petite Chien-Chien !
Frédéric ne regardait pas son père, sans cela il eût vu la pâleur envahir son visage, et tout son corps frémir.
M. d'Orsan avait eu le cœur traversé d'une douleur infernale en entendant prononcer, de cette façon méprisante et légère, le surnom de celle qui le faisait tant souffrir et qu'il adorait.
Mais il se contint.
— Qu'est-ce que c'est que cette personne ? demanda-t-il en parlant lentement pour surmonter le tremblement de sa voix.
— Comment, tune la connais pas? C'est épatant ! Tu n'est donc plus au courant de rien ? La petite Chien-Chien ! La fille la plus à la mode ! Mystérieuse, fantastique et délicieuse ! Il n'y a plus de souper sans elle. Moi, j'en suis
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coiffe. Nuiis iMi sommes tous eoillos. Le duc de NcricauU, 1ii sais s'il s'y connaît, disait encore celle iiuir (iiie le [lolit (loifit. de cotte charmante créature valait mieux (juc la ]iefsonne entière de toutes ses rivales mises ensemble, et (|u'ii ne ir;,Totfait d'avciir niaiijj;ô ses uiillions (|ne (lopiiis ([n'il la IVéfiiiciile, parce ({u'il les lui aurait oU'erts. l<]n voilà uii(>(iui ruinera lout Paris, si elle le veut. J'en suis Ujqué.
— Etoile?
— Oh ! elle ne me décourage pas... au contraire !... ricana Frédéric en se rcnvorsani, en arrière avec un geste de fatuité, ([ui l'amena à regarder son père.
Il resta la bouche ouverte, le sourire flgé aux lèvres.
L'oxpr(;ssion du comte; d'Orsan était si tcrril)le, ses yeux noirs e\[iriniaicnt uae tiireuir si farouche, et tout son visage convulsé laissait transparaître une telle intensité do violence et presque de férocité, que le jeune vicomte eut peur.
— Ainsi, vous i)assez vos nuits dans la déliauclie en compagnie de lemmes?.. dit le père d'une voix qui silUait entre ses dents serrées.
— Mais, papa, murmura le fils effaré, tu le sais I)ien... Ce n'est pas la première fois... tu n'as jamais rien dit...
— Ainsi, vous avez des maîtresses, vous courtisez... Vous comptez vous afficher avec... cette... comment l'appelczvous ?... Zoéj enfin !
Il s'avançait vers son fils, les mains crispées, livide et les pommettes marbrées de taches rouges.
Frédéric, pelotonné sur lui-même, se disait à part soi qu'il trouverait son père bien ridicule s'il n'était pas si terrible, et qu'il en rirait bien s'il n'en avait pas si peur, car Frédéric ne brillait pas par le courage.
— Mais, papa, lialbutiait-il, tu ne m'as jamais défendu... tu savais bien... la petite Chien-Chien ne serait pas la première... Qu'est-ce qui te prend?
— Taisez-vous, malheureux ! hurla M. d'Orsan d'une voix tonnante, hors de lui, dévoré par toutes les fiammes de la jalousie, torturé par tous les démons de l'amour inquiet et méconnu. Oui, j'ai été trop bon, trop faible, trop stupide avec vous, et vous en abusez. Vous n'avez ni cœur, ni esprit. Rien ! .le vous ai gardé cliez moi, vous laissant vivre à votre guise, sous la surveillance de votre mère, qui obéissait, à toutes vos volontés. Au lieu de vous faire faire des études sérieuses avec les enfants de votre âge, on a fait venir des professeurs ici, qui ne vous ont rien appris. Vous êtes un ignorant et un sot... un joueur, un coureur, à un âge où l'on ne devrait savoir ni ce que c'est qu'une carte,
ni ce que c'est qu'un souper, ni ce que c'est qu'une femme ! Cela cessera. J'en ai assez !
— Mais papa... c'est toi-même...
— Taisez- vous ! D'abord, je vous défends désormais de sortir le soir. A partir de dix heures, tous les jours, vous serez dans votre appartement, et vous n'en bougerez plus, je vous le jure. Je vous défends de toucher une carte. Je vous défends dejamais prononcer devant moi le nom d'une de ces femmes... dont vous venez de parler. Je supprime votre pension. Vous n'aurez plus un sou. Vous êtes défrayé de tout ici amplement, et vous n'avez besoin de rien. Je vais faire prévenir que je ne payerai point vis tlettes, si vous avez recours au crédit sous une forme quelconque
— Mais, papa, je serai couvert... de ridicule... essaya de dire Frédéric.
— Et quant à cette... Zoé, cette Zoé .. Chien-Chien, comme vous l'appelez, si jamais j'apprends que vous l'ayez revue, que vous lui ayez parlé...
Il s'approcha de son fl!s, le regard enflammé, la bouche tordue, les poings fermés.
— Eh bien, vous m'entendez, je vous briserai comme un verre.
Et, saisissant une carafe de cristal, à sa portée, sur un plateau, il la jeta violemment k terre, où elle éclata eu morceaux avec un bruit qui retentit dans tout l'hôtel.
— Qu'est-ce que c'est? Mon Dieu! Qu'y a-t-il donc? s'écria tout à coup une voix de femme.
Madame d'Orsan venait d'eutrer, au retentissement de la colère du comte, et, debout sur le pas de la porte, regardait d'un air effrayé son mari et son tils.
— C'est papa qui devient fou ! murmura le vicomte en s'élanoant vers sa mère, derrière laquelle il se glissa prudemment.
— Ah ! vous voilà, madame, continua M. d'Orsan en se retournant violemment vers la comtesse. Je suis bien aise que vous arriviez. Je viens de signifier mes volontés à votre nls, dont la conduite odieuse, ou plutôt l'inconduite révolt'ante, doit avoir une fin. Je suis à bout de patience. Je comprends que je me suis trompé et qu'il faut changer de système avec lui, si nous ne voulons qu'un jour ou l'autre il nous déshonore. J'ai été trop faible avec lui, jusqu'à présent, et c'est en partie votre faute.
— A moi ?...
— Oui, à vous ! Vous le gâtiez tellement, vous lui donniez de si mauvaises habitudes avec votre tendresse maternelle poussée au delà du raisonnable, que je vous imitais.
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En tout cas, je laissais faire ; mais il y a des l)ornes à tout. Je vois l'abîme et je m'arrête, .le lui ai sij^niitîé mes volontés. 11 vous les fera connaitro. Elles sont irrévocables, et j'entends qu'elles soient obéies. Vous me comprenez, n'estce pas;, madame? Je pars aujourd'hui, je m'absente pour (picUpies jours; c'est vous qui aurez la responsabilité; jo vous la remets tout entière.. Mais s'il me désobéit, si je l'apprends, et je le ferai surveiller... Malheur à lui ! J'ai des moyens de punir... je les emploierai.
Et M.d'Orsan sortit précipitamment de la pièce, en proie à une exaltation furieuse qui laissa la couitesse stupéfaite.
Une fois seule avec lui, elle se tourna vers son lils.
— Qu'as-tu donc fait à ton père? lui demanda-t-elle.
— Est-ce que je sais! grommela Frédéric qui reprenait de l'assurance depuis que le comte n'était plus là. Il devient fou, ma parole d'honneur ! C'est infect ! Voilà tout ce que je puis dire : C'est infect !