LA DERNIERE ESCAPADE DE NINO
Vers le soir de cette même journée, c'est-à-dire peu d'heures après la scène que nous venons de rapporter entre le comte d'Orsan et son fils, l'inquiétude régnait chez Zoé Chien-Chien .
La jeune femme ne pouvait tenir en place.
Elle allait et venait à travers son appartement luxueux, accompagnée de Reine, sa suivante et sa confidente, et toutes deux paraissaient en proie à une agitation réelle ; Zoé surtout.
On avait ouvert toutes les fenêtres du charmant petit hôtel, placé entre cour et jardin.
Les deux femmes semblaient se livrer à une recherche minutieuse et passionnée de quelque être ou de quelque objet mystérieux.
Elles inspectaient soigneusement les pièces les plus retirées de l'habitation, en visitaient tous les recoins.
Le cocher, le groom, la cuisinière, le valet de chambre, — car Zoé avait une maison complète, — répandus dans les communs, la cour et le petit jardin étendu derrière l'hôtel, se livraient à des recherches analogues.
Que se passait-il donc ?
Nifio, le sapajou de Zoé, avait disparu.
Depuis quand ■? On n'en savait rien, mais depuis peu à coup sûr.
La veille au soir, il avait manifesté sa présence par un de ses hauts faits accoutumés en mordant cruellement à la
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main le comte, au moment où ce dernier hasardait une caresse calante auprès de sa maitrossc.
Le jour même, vers les doux licuros de l'après-midi, instant auquel Zoé s'était réveillée après avoir passé la nuit ainsi que nous l'avons ra])po!'té, M. Niùo avait présenté le lionjour ;\ sa maîtresse en bondissant sur son lit, dès qu'elle avait ouvert les yeux.
Là, dansant et se roulant dans les dentelles et le satin ((ui composaient le nid de la jeune l'emme, il s'était livré à ses Iblies de singe, où se mêlaient des arrière-pensées humaines.
Il avait poussé d'abord des cris aigus de joie en la voyant s'agiter et se détirer, comme on fait au réveil, puis de ses petits bras nerveux et velus, il l'avait serrée avec passion, se glissant sous la couverture, qu'il ranuMiait sur lui pour s'imprégner de tiédeur et de parfums leminins.
11 s'était ensuite placé devant elle, assis, la main sur son cœur, la dévorant de ses i-egards d'une éloquence si profonde, la buvant pour ainsi dire des yeux, parlbis agitant ses lèvres saillantes avec une extrême rapidité, parfois riant aux éclats d'une façon silencieuse, en montrant toutes ses dents blanches.
Alors il s'était rapproché par une série de bonds saccadés, avec de petits cris presque plaintifs, et, pendant que la main fine et blanche de sa maîtresse le caressait, il avait promené ses petites mains noires et froides sur le bras nu et satiné à sa portée, avec un air de gourmandise satisfaite, comme s'il mangeait des confitures, avançant peu à peu vers l'épaule ronde, essayant d'écarter l'étotté de la chemise, là où elle gênait ses regards, jusqu'à ce qu'on l'eût rappelé sévèrement au sentiment des convenances.
Reine avait apporté le premier déjeuné que Nino avait dégusté en compagnie de Zoé, goûtant à tout, choisissant les morceaux les plus délicats et les plus gros aussi, qu'il rejetait après y avoir mis la dent, et paraissant toujours croire meilleurs ceux que sa maîtresse s'attribuait, et dont elle lui donnait des bribes qu'il dévorait en modulant une série très variée de cris de juie.
Il avait assisté à sa toilette, prenant des poignées de l^oudre de riz, volant le rouge et le blanc de ^lerle, qu'il llairait, suivant avec une atiention minutieuse et une admiration évidente tous les détails de la toilette d'une jolie femme.
Quand Zoé avait été habillée, elle était sortie pour sa promenade habituelle au bois, dans son élégant coupé, laissant ISiùo à la maison, sous la surveillance de Reine.
En ces circonstances, <ni l'enfeimait soigneusement dans une petite pièce qui lui était destinée, car, sa maîtresse pai'tie, Niiîo devenait un diable, ne respectait plus rien, ni personne, brisait tout et eût mis le l'eu à la maison,.
C'est au retour de Zoé qu'on avait constaté la disparition de l'étrange petit être.
Par où était-il passé ? — Impossible de le deviner.
La porte et la fenêtre de sa pièce personnelle étaient parfaitement intactes; il n'avait rien ouvert, rien dérangé: disimru comme dans un rêve I
11 paraissait certain qu'il avait passé par le jardin, car un certain nombre de branches d'arbres fraîchement brisées jonchaient le sol des allées, mais là s'arrêtaient ses traces.
Nous avons dit que Zoé était dans l'inquiétude, nous aurions dû dire qu'elle était au désespoir.
Elle adorait son singe. On eût dit qu'il était sa seule passion tendre. Elle passait de longues heures avec lui, lui parlant comme h un enfant, s'amusant toujours de ses folies et cédant à tous ses caprices.
Mais elle le savait aussi capable des plus noirs forfaits, une fois loin de sa maîtresse: voleur, ivrogne, débauché, violent, aimant à faire le mal, et trouvant des combinaisons infernales pour satisfaire les fantaisies désordonnées et calculées tout à la fois qui hantaient son cerveau incomplet et prodigieusement développé à certains égards.
Elle craignait que quelqu'un ne l'eût pris ou tué, pour se venger d'un crime de bris de clôture, d'appartement forcé, de vol avec etfraction.
Elle craignait surtout qu'il ne mît le feu, car il était capable d'incendier la ville entière, ayant un goût particulier pour s'emparer des allumettes chimiques, les enltammer, en approcher le papier et tous les objets combustibles.
Cependant, après plusieurs heures de recherches inutiles et d'appels désespérés, il fallut bien constater qu'on ne le retrouverait pas ; il était trop tard pour le faire chercher dans le voisinage,
Zoé se renferma dans son boudoir, décidée à ne point sortir de la soirée ou de la nuit, pour attendre Nino, qui certainement finirait par revenir de lui-même, s'il ne lui était arrivé quelque malheur.
Elle se promenait avec agitation, les sourcils froncés, l'air profondément préoccupé, foulant d'un petit pied impatient sou riche tapis où s'étouffait le contre-coup de sa lièvre, laissant apercevoir sur son joli visage, qu'elle ne surveillait plus, des traces de fatigue, de douleur et d'angoisse morale qui étonnaient chez une fille de sa sorte,
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quand Rciuo on(i''()uvi'it la porto et montra sa tête fine et éveillée.
— Qu'y a-t-il ? demanda vivement Zoé, en recomposant sa ligure insouciante.
— Quelqu'un qui veut vous parler, répondit la suivante.
— Je t'ai dit que je n'y étais pour personne, ce soir.
— On insiste.
— Un homme ?
— Oui.
— Connu ?
— Non.
— Quelle mine *?
— La plus mauvaise qu'on puisse rêver !
— A-t-il dit son nom ?
— Il refuse.
— De quoi a-t-il l'air ?
— D'un agent de police, pour le moins. Zoé tressaillit.
— Ah ! c'est vrai ! Je sais ce que c'est. Je l'avais oul)lié. Fais entrer.
Une minute après, Reine introduisait notre vieille connaissance, Chat-Mouilié.
La vue de tout ce luxe semblait l'embarrasser et surtout lui imposer une sorte de respect.
Ses petits yeux ronds roulaient dans leurs orbites, s'accrochant à tous les meubles, h tous les détails, avec une mobilité extrême, mais qui ne lui était rien de sa perspicacité ; et, avant que Zoé lui eût fait signe de s'asseoir, avant qu'il eût songé à la saluer, il connaissait déjà le boudoir sur le bout du doigt, eût pu en faire l'inventaire exact et dire le prix de chaque objet.
Il restait debout sur le seuil de la porte, tenant en main un chapeau crasseux, dont ses doigts osseux, noueux, à la peau lîasque et parcheminée à la fois, caressaient les rebords gras.
— Asseyez-vous, Chat-Mouillé, fit Zoé. Vous arrivez mal. J'ai mes nerfs.
Chat-Mouillé ne bougeait pas.
Zoé regarda autour d'elle avec un peu d'impatience, pensant que la présence de Reine l'inquiétait ou le gênait, mais Reine avait disparu, sans attendre qu'on le lui dît, et ils étaient bien seuls.
Zoé reporta alors ses yeux sur son interlocuteur immobile et silencieux, comme pour lui demander la raison de son silence et de son immobilité,
Chat-Mouillé passa sa langue enflammée et rubescente
par l'usage de l'eau-de-vie et du brCde-gueule sur la ligne qui figurait ses lèvres, en clignant ses paupières trop courtes et tendues comme celles d'un reptile.
Zoé comprit.
Elle sourit.
— Oui, tît-elle, c'est riclie ici. Vous constatez que je n'ai rien exagéré, et qu'il a fallu quelques billets de mille pour m'installer sur ce pied, mais vous n'avez rien vu encore.
Chat-Mouillé fendit ses lèvres jusqu'aux oreilles d'un air d'approbation.
Il avait l'aspect d'un casse-noisette de la Forêt-Noire, fouillé par quelque couteau fantaisiste à l'excès, dans du bois malpropre ramassé au coin d'une borne.
— Voyons, asseyez-vous, reprit Zoé ; cela m'agace de vous voir ainsi planté là comme un piquet.
Chat-Mouillé avisa de son œil jaune une chaise basse, de couleur sombre, dans l'endroit le plus obscur, s'y glissa doucement et s'y posa avec précaution sur le bord extrême.
Il tenait toujours son chapeau avec une grande énergie, y promenant ses doigts d'un mouvement leut et caressant.
— Laissez donc votre coiffure, lui dit Zoé. Chat-Mouillé resserra brusquement ses lèvres minces, et
parut hésiter, puis il plaça son chapeau par terre, sur le tapis, à portée de sa mainT
• — Avez-vous quelque chose à me dire? reprit la jeune femme.
Chat-Mouillé inclina la tête.
— Quoi ?
— Du nouveau ! lit-il.
— Ah ! parlez alors.
Chat-Mouillé iit claquer ses mâchoires et porta la main à sa gorge.
Zoé le contempla un instant assez surprise.
— Ah ! s'écria-t-elle tout à coup, vous avez envie de prendre quelque chose, de boire, n'est-ce pas ?
— De la rue Saint-Jacques à la rue de l'Université la course est longue, fit Chat-Mouillé, et je suis venu vite, très vite.
— Rien de plus facile, mon petit. Qu'est-ce que vous voulez ? Du vin ? du thé ? des liqueurs ?
Chat-Mouillé secouait la tête.
— De l'eau-de-vie! murmura-t-il enfin.
Zoé sonna, Reine parut.
— Mon enfant, lui dit-elle, as-tu de l'eau-de-vie ici ? Reine sourit.
— Il y a du cognac, du rhum, de la chartreuse, du kirsch..
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— Non, de reau-de-vie, interrompit Chat-Mouillé avec un iKiiissiMiieiit (l'opaulos.
— Mais (luello eau-de-vic ? rci)liqua Reine en retenant son envie de rire : de l'eau-de-vie de Dantzig ?
— Du trois-six !
— Il n'y on a pas chez madame, mais on on t ronvera. Cinq niiiuites après, en efïet. Reine rapportait un litre
plein d'un licpiide jauiultre et un petit verre sur un plaîcau.
Zoé pi'it la bDulcillo, remplit le verre el l'ollrit ellemême à Cliat-Mouillé, qui l'empoigna sans dire merci, le porta à ses lèvres, le vida d'un trait et fit claquer sa langue en connaisseur émérite et en gourmet satisfait.
— Excellente! lit-il.
— Parbleu:! s'écria Reine, ça vient de chez le mastroquet du coin.
Et elle s'éloigna en riant.
— Maintenant, reprit Zoé, êtes- vous prêt à parler ?
— Oui.
— Je vous écoute.
TN AMI perdu!
Soit que la première impression produite par tout ce luxe, auquel il n'était pas habitué et qui lui inspirait une sorte (le respect instinctif, se fût calmée, soit que le petit verre d'eau-de-vie l'eût remis en possession de son sang-froid, Chat-Mouillé parut se ranimer.
— Je vous ai promis de vous servir, dit-il, et je viens vous prouver que je tiens ma promesse.
— C'est ce que nous allons voir, mon petit, fit Zoé. De quoi s'agit-il ?
— Le comte d'Orsan sort de chez moi.
— Voyons ça ?
— Et maintenant, il doit être loin de Paris déjà.
— Je le sais, interrompit tranquillement la jeune femme. Il m'a envoyé un billet pour me prévenir de son absence momentanée.
— Savez-vous également où il va, et pourquoi il s'absente ?
— Il ne me l'a pas dit ; mais je le sais également. Chat-Mouillé parut assez désagréablement surpris de
voir que la jeune femme connaissait les nouvelles qu'il lui apportait.
— Alors, si vous savez tout, grommela-t-il entre les dents d'un air grognon, vous n'avez plus besoin de moi.
— Je sais, poursuivit Zoé, qu'il est parti pour vendre une propriété de sa femme, vente nécessitée par l'état de gène où l'ont mis ses folies pour moi. Est-ce cela ?
— Parfaitement.
— Est-co lui qui vous l'a dit ?
Cliat-Mcniillé sourit ù sa façon, on secouant la têto.
— Non, reprit Zoé, soulenient vous êtes un i)olicicr et vous surveillez aussi bien et autant celui qui vous paie pour surveiller les autres que ceux que vous êtes payé pour espionner. Après notre conversation, vous avez voulu savoir si Je n'avais pas blagué, si réellement le eointe était en train de se ruiner pour moi, si je le dominais aussi complètement que je le prétendais, en un mot, si votre véritable intérêt était de vous mettre bien avec moi et de me servir aussi lidùlement que votre nature et votre métier vous le permettent, et vous avez fait votre enquête personnelle.
Cbat- Mouillé resta silencieux, les dents serrées et les lèvres distendues.
— Votre précipitation à venir me rendre compte du départ de M. d'Orsan et des causes... linancières do ce départ démontre que vous avez reconnu ma force et compris que, la fortune étant déjà menacée de son côté, c'était du mien qu'il fallait se ranger.
— Voilà ! fit enïin Chat-Mouillé.
11 se leva doucement, gagna le guéridon où le litre d'eaude-vie laissait apparaître, sous la lampe, l'or pâle de son liquide, se versa un second verre, le vida d'un trait, alla se rasseoir sans bruit et ajouta :
— Mais je ne vous ai pas tout dit, et je doute que vous sachiez le reste. Le comte était au désespoir, plein de fièvre, d'inquiétude, d'angoisses. Il m'a presiiue lait pitié.
Zoé haussa ses épaules blanches.
— A vous ?
— Ma foi, cet homme qu'on redoute, et qui passe pour un malin, avait Tair d'un enfant en parlant de vous, et j'ai vu le moment où il allait pleurer
— Conte-moi ça, mon petit, et n'oublie rien, s'écria Zoé en se rapprochant du vilain personnage.
— Il venait d'avoir avec son fils et avec sa femme une scène très violente à votre sujet.
— Comment cela 1
— Il est jaloux du petit vicomte. Il le croit amoureux de vous...
— Il ne se trompe pas.
— Et il craint que vous n'ayez un caprice pour lui ! Zoé éclata de rire.
— Dam ! pourquoi pas ? continua l'agent. Il est jeune, il est gentil, ce moucheron. Il a du chic, beaucoup de chic, et les petites dames généralement l'adorent.
— Passons ; c'est mon atlaire.
— Or, le papa, s'en allant pour dix ou quinze jours, s'est dit qu'il lui laissait le champ libre, et cette idée le rendait Ibu.
— Après?
Cliat-Mouillé fit une pause, resserra ses lèvres et cligna des paupières.
— Savez-vous, reprit-il plus bas, que ce doit être un homme terrible que le comte, sous l'empire d'une passion violente'? Je le connaissais froid et dédaigneux. Ce soir, il a eu, en causant avec moi, des éclairs dans le regard qui donnaient la chair de poule, et des expressions de férocité diabolique. 11 ne doit pas faire bon le gêner... et si jamais il apprenait que je le trahis pour vous...
— Comment le saurait-il, à moins que je ne le lui dise, et je ne le lui dirai pas, si je suis contente de vous, mon petit. Il a donc ouvert son cœur devant vous ? Je ne le croyais pas tombé si bas.
— Dam ! ma chère, les intérêts et la passion rapprochent toutes les distances.
— C'est vrai, continue.
— Donc, pour empêcher son fils de vous courtiser en son absence et même de vous voir, il a pris un moyen héroïque et carré.
— Quel moyen ?
— Il l'a emprisonné, mis au bloc, au secret.
— Je ne comprends pas.
— Pas difflcile pourtant. Vous savez que le jeune homme a son appartement particulier qui communique avec celui du comte par un escalier de service et un long corridor.
— Oui, parfaitement.
— Il sufflt de fermer la porte de communication pour que l'appartement soit absolument isolé.
— Sans doute.
— Bien. Maintenant le jeune homme avait ses domestiques à lui, ce qui lui permettait d'entrer, de sortir, comme bon lui semblait, sans que personne en prévint ses parents, et de recevoir ses amis ou ses amies à l'insu de sa famille, suivant l'occasion.
— Je sais cela.
— Or, le comte, aujourd'hui,* a chassé les domestiques du vicomte, les a remplacés par des gens à lui, dont il se croit siàr, puis a défendu qu'on laissât sortir son fils pendant tout le temps de son absence, et qu'on laissât entrer chez lui qui que ce soit. Quant aux lettres, ordres de lui transmettre immédiatement toutes celles qu'il écrira ou qu'on lui apportera du dehors. Permission à sa mère seu le
2GS ZOÉ iMi 1 i:n-('ii I KN
d'allor le voii'. (Vostdonc l)ion la [U'isoii cl W. i^ocrot, comme :\ ]\Ia/,as ! ricana Chat-JMouillc.
Zoé avait pris un air ^ravc et paraissait réllociiir prol'ondômcnt en écoutant ces détails.
— l''li liion, vous ne saviez pas cela, n'est-ce pas? ajouia C'iiat-Mouillé en esquissant son sourire le plus triomphant.
— En eflct, murmura la jeune femme pensive. C'est une véritable séquestration. l':telle dui-era?
— Jusqu'au retour di; père.
— Et pourquoi vous a-t-il dit tout cela ?
— Parce qu'il se délie de tout le monde, de sa femme surfout, do la comtesse, qui, paraît-il, a mille lail)lesses pour son lils chéri, et (pii serait ca])al)le de lui donner la clef des champs, si elle le pouvait. C'est même après une vivo discussion avec elle qu'il a pris cette mesure énergi(pic, en voyant qu'il ne pouvait pas compter, de sa part, sur une surveillance sufiisante à le rassurer.
Zoé gardait le silence, et ses yeux noirs ne quittaient plus les lèvres de l'agent.
— 11 m'a chargé, en conséquence, poursuivit ce dernier, d'avoir l'œil sur tout ce qui se passera à l'hôtel, en son absence, et de le prévenir de la moindre trahison commise par les domestiques-geôliers qu'il a posés h la porte du vicomte. Vous pouvez vous vanter d'avoir mis un joli trouble dans la maison, et créé la discorde dans le ménage.
11 y eut un silence.
— Bien, fît tout à coup Zoé, je suis contente de vous, Chat-Mouillé.
— Seulement, reprit Chat-Mouillé en ouvrant la bouche jusqu'aux oreilles, suivant son habitude dans les grands moments, si vous avez un béguin pour le petit, je ne vois pas trop...
Et il interrogeait en dessous le visage de son interlocutrice, afin d'y lire le fond de sa pensée.
— Paste ! s'écria Zoé d'un air déluré, les précautions n'ont jamais rien empêché.
— Possible, continua Chat-Mouillé croyant comprendre ; mais elles seront utiles pour vous, car, croyez-moi, le comte, s'il apprenait , quoi que ce i?oit entre sou lils et vous, serait capable d'un malheur. Pour le moins, il vous lâcherait net !
— Crois-tu ? fit Zoé d'un ton moqueur.
— Après tout, cela vous regarde, murmura le vilain pei^sonnage.
— Vous n'avez plus rien à m'apprendre, reprit la jeune femme : c'est bien tout ?
ZOÉ CHIEN-( HIEX 269
— Oui.
— Alors, bonsoir. 11 est tard. Je vais dormir. Encore un petit verre, n'est-ce pas ?
— Oh ! oui !
Elle se dirigea vers le guéridon, versa l'eau-de-vie et l'offrit de sa main blanche au policier, dont les doigts sales et grossiers pressaient cyniquement ses doigts tins et délicats.
Elle retira tranquillement la main, et sonna.
Reine parut au moment où Chat-Mouillé ingurgitait sa dernière lampée.
— Reine, dit Zoé, reconduis monsieur, et montre-lui l'hôtel, s'il a envie de le visiter. Mais défie-toi, c'est un bo irreau des cœurs, je te pi^é viens.
Reine secoua la tète avec un geste intraduisible.
— Vous n'avez rien à me commander? demanda Chat- Mouillé.
— Non; tenez-moi au courant, voilà tout. Et soyez là, au premier événement, si insignilîant qu'il vous paraisse.
— Eh bien, je vous attends, Lovelace ! fît la suivante. Chat-Mouillé prit la bouteille d'eau-de-vie qu'il fourra
dans sa poche de derrière, ramassa son chapeau, et suivit la petite femme de cliambre, en glissant sur le tapis comme une ombre.
Avant que la porte se fût refermée, il se pencha et déposa un baiser visqueux sur la nuque de la jeune Hlle.
Celle-ci se retourna brusquement, mais, au lieu de re- .iiarder l'auteur du méfait comme il eût été naturel, c'est \ ers sa maîtresse qu'elle dirigea son regard interrogateur L't qui semblait dire :
— Faut-il subir ou repousser?
— Ne le décourage pas trop ! répondirent les yeux de Zoé. La porte refermée, Zoé, restée seule, s'affaissa sur une
chaise basse, où elle demeura près d'un quart d'heure, immobile et ses longues paupières abaissées.
Elle ne dormait pas pourtant, car, sous leur transparence, on pouvait voir le mouvement des prunelles, et parfois sa bouche se contractait avec violence, tautlis qu'un frisson secouait tout son corps charmant, dont la pose gracieuse laissait deviner les trésors, plutôt soulignés que cachés par son élégant déshabillé du soir.
Tout à cou[) elle tressaillit, ouvrit les yeux, se redressa, attentive et le sourire aux lèvres.
Un petit cri strident, connu, était arrivé jusqu'à elle.
Elle écouta, tendant l'oreille : — on frappait du dehors sur la vitre de sa fenêtre.
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Elle s'élanqa, rouvrit, ot un être brun Ijoinlit dans la chambre.
C'était ISifio ([ui revenait de son expédition, Joyeux, lier, surexcité, l)rfdant de raconter ses hauts faits!
— Ah! petit monstre! s'écria Zoé en le menaçant du doigt, tu mériterais que je te corrigeasse pour tout le chagrin que tu m'as causé. Quelles coquineries as-lu pu bien l'aire, et d'où viens-tu ?
Nino s'était perché sur le dossier d'un lauteuil, l'œil brillant d'un éclat extraordinaire, tout le corjis irémissant, et,^ de là, lui faisait ses grimaces les plus séduisantes et les plus irrésistibles.
— Oui, tu veux ton pardon. Allons ! viens ! Je suis trop faible avec toi.
D'un bond il fut sur son épaule.
Alors, écartant les boucles folles de la chevelure abondante, il s'approcha de l'oreille mignonne de la jeune femme mise à nu, entoura le cou de sa longue queue souple, colla sa bouche contre le cartilage rosé et ht claquer ses lèvres pendant près d'une minute, s'interrompant pour lancer de temps à autre un cri contenu, destiné sans doute à ponctuer les passages les plus importants de son long récit.
— Oui, oui, disait Zoé, je ne doute pas que tu n'aies fait mille folies, et vu beaucoup de choses très intéressantes. Pourvu que je ne reçoive pas demain des plaintes de tout le quartier, dévalisé ou bouleversé par toi !
Nino quitta l'oreille de sa maîtresse, vint se poser sur ses l)ras arrondis pour lui taire un nid, et voulut l'embrasser sur la bouche.
— Ah ! le petit gueux ! s'écria-t-elle. Il est ivre. Il sent la boisson à plein nez. Eh bien, voilà une jolie vie, monsieur ! Où avez- vous trouvé de la liqueur ?
Alors, elle s'aperçut seulement qu'il tenait entre ses mains un objet brillant, qui semblait d'or avec quelque pierre fine.
— Qu'est-ce que tu as là? Qu'est-ce que tu as volé? Elle voulut prendre l'objet.
Mais ce n'était point facile.
Nino le faisait passer de ses mains dans ses pieds, le rattrapait avec sa queue pour le ramener dans ses mains, comprenant que, s'il s'en laissait dépouiller, on ueje lui rendrait plus.
Zoé insistait.
— Je le veux, monsieur ! donnez-le moi !
Niiio eut recours à la prière pour défendre... son bien. Il serra l'objet contre sa poitrine avec force d'une main.
taudis que, de l'autre, il semblait implorer sa maîtresse et en même temps la repoussait doucement.
Tout à coup, un tremblement convulsif agita son corps, ses yeux l'oulèrent dans leurs orbites, puis montrèrent le blanc, ses membres se détendirent, et il tomba sur le tapis.
— Niiïo ! Nino ! qu'as-tu? s'écria Zoé en se penchant vers lui.
Il restait immobile, étendu, les yeux fermés. Elle s'agenouilla près de lui, le saisit, le tâta, puis le lâcha en se rejetant en arrière.
— Mort ! murmura-t-elle.
Elle se redressa, pâle, tandis que deux larmes coulaient le long de ses joues.
LA liAGUE ET LA CLEF.
— Mais, c'est imjtossible ! Voyons ! je me suis trompée, reprit Zoé.
Elle s'agenouilla de nouveau près de lui, le palpant, le considérant avec une attention passionnée et pleine d'angoisse.
La figure du pauvre petit être était pâle, ses paupières blanches recouvraient ses yeux; les grimaces avaient disparu; les traits reposés, calmés brusquement par la mort, avaient pris une expression douce et sérieuse à la Ibis, expression absolument humaine qui serrait le cœur.
On eût dit un enfant endormi, mais avec quelque chose de plus profond et de plus triste que l'enfant, car le singe au repos, privé de l'animation extraordinaire et de la mobilité incessante d'expression que lui prête la vie, prend un air de tristesse presque douloureuse et de mélancolie anière où se révèle le côté tragique de cet état intermédiaire entre l'animal et l'homme développé, qui donne toute l'explication de ces petites natures incomplètes et compliquées.
Zcé écarta celle de ses mains qu'il avait pressée contre sa poitrine, pour chercher les battements du cœur.
Le cœur ne battait plus, et déjà la raideur devenait sensible; mais la main s'ouvrit, et il en tomba un objet brillant, cet objet qu'il avait voulu cacher à sa maîtresse.
Zoé le prit, y jeta un coup d'œil voilé de larmes, vit que c'était une bague, la posa sans y faire attention sur un petit meuble près d'elle, saisit le corps de Niiïo dans ses
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bras, et se releva pour le rapprocher de la lumière et le contempler.
Le visage de la jeune femme exprimait une douleur réelle, poignante.
— Pauvre petit être ! murmura-t-elle d'une voix entrecoupée, tu étais mon seul ami, le seul que je puisse aimer sans honte, devant qui je n'eusse pas à rougir, le seul qui m'estimât ! Tu étais mon contident aussi, n'est-ce pas, pauvre chéri ? A toi, je pouvais tout dire. Je n'avais rien à craindre. Tu m'écoutais sans me comprendre, mais tu croyais en moi, et ce m'était doux. — Pauvre Niùo !
Elle l'embrassa sur son front bombé, dont les rides avaient disparu, et qui commençait à se glacer.
— Mais est-il bien mort? se dit-elle tout à coup, luttant contre l'évidence et la certitude.
Elle courut à la porte de son boudoir, l'ouvrit sans abandonner Nifïo, et appela :
— Reine ! Reine !
La suivante accourut aussitôt.
— Tiens ! regarde ! fit Zoé en lui montrant le petit cadavre.
— Le voilà revenu ! s'écria joyeusement la femme de chambre ; puis elle s'arrêta en voyant le visage bouleversé de sa maîtresse et l'immobilité de Niiïo.
— Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a? reprit-elle vivement. Elle le regarda plus attentivement, passa sa main sur les
joues pâlies du sapajou
— On dirait qu'il est mort!
— Mort! en es-tu bien certaine? demanda Zoé d'une voix entrecoupée. Il faudrait s'en assurer.
Reine le prit à son tour, retendit en pleine lumière, sur la table à thé, l'inspecta soigneusement.
— Il n'y a pas à douter, madame. Regardez. Le voilà déjà raide. Ses membres ne fléchissent plus, puis il est froid presque partout. C'est bien flni, allez !
En efiet, le doute n'était pas possible.
— Comment cela s'est-il passé? continua Reine, qui aimait aussi le singe de sa maîtresse et qui se sentait plus émue qu'elle n'eût voulu l'être et surtout le montrer.
Zoé lui raconta l'événement dans tous ses détails.
— Je vois ce que c'est, fit Reine. Il aura trouvé des liqueurs fortes, il en aura bu avec excès, et cela lui aura donné un coup de sang.
— A moins qu'il ne se soit empoisonné.
— Vous savez bien que les singes ne s'empoisonnent pas, et, d'ailleurs, il aurait souffert, se serait débattu.
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— Tu as raison, lit /oc.
— Mais par où est-il rentré ?
— Là, par la fenêtre.
Reine se dirif^ea vers la fenêtre restée entr'ouverte et se pencha au dehors.
— Tiens ! s'écria-t-ello, qu'est-ce que c'est (juc ça ? Elle se retournait au même instant vers sa maiCn^sse et
lui montrait un objet qu'elle venait de ramasser sur le rebord de la croisée.
— C'est une clef! fit Zoé.
— Et même une trcXs jolie clef, ajouta Reine; — on dirait presque un bijou.
— l'Ule n'est, pas h moi.
— Oh ! je le vois bien. Je connais toutes vos clefs.
— Comment jjouvait-elle être sur la fenêtre, car c'est là que tu viens de la ramasser, n'est-ce pas ?
— Oui, oui, j'y suis ! C'est Nino qui l'aura volée quelque part, et laissé tomber là, au moment où vous lui avez ouvert.
— En effet, murmura la jeune femme.
Elle tournait et retournait la clef entre ses mains.
— Décidément, elle n'est pas à moi ! A qui peut-elle être ?
— Oh ! on viendra sans doute la réclamer demain. On savait que vous aviez un singe, et, s'il a été vu chez quelque voisin, à qui elle manque, il aura bien l'idée de vous la faire redemander.
Zoé passa le reste de la nuit seule, sans fermer l'œil.
Elle n'avait point voulu que sa suivante emportât le corps de ISiiîo.
Il était là, couché sur un coussin.
Plusieurs fois, quand la fatigue fermait ses yeux, Zoé tressaillit et se releva pour courir à lui. Elle avait encore dans l'oreille la musique de son langage simiesque, et croyait l'entendre, distinguer ses cris de joie ou de plainte habituels. Mais Nino était muet.
A la pointe du jour, Zoé se trouva debout.
— Je saurai, au moins, de quoi il est mort, se dit-elle.
Elle fit chercher son médecin, et le suiiplia, comme supplient les jolies femmes qui savent que leurs caprices sont des lois, surtout quand elles peuvent les payer sans marchander, de faire l'autopsie très attentive et très sérieuse du pauvre animal.
Le docteur y consentit en souriant, sachant bien, d'ailleurs, que sa peine serait richement rémunérée. Il emporta le petit cadavre et promit une prompte réponse.
La journée s'écoula dans l'attente.
Aucun voisin ne vint se plaindre des dégâts commis par Nino. On eût dit que personne n'avait reçu sa visite.
C'était bien extraordinaire.
Il avait volé, au moins, deux objets, dont l'un, la bague, avait du prix, dont la disparition de l'autre pouvait inquiéter et gêner son propriétaire.
Nino s'était-il donc si bien caché pour faire ses coups que nul ne l'eût surpris, n'eût constaté son passage ?
Le lendemain, le docteur revint d'assez bonne heure.
— Eh bien, lui dit Zoé avec précipitation, c'est fait ?
— Oui.
— Et do quoi est-il mort ?
— 11 est mort empoisonné !
— Empoisonné ! Mais c'est impossible !
— Si, empoisonné d'une bien étrange façon, et par un poison bien rare : l'acide prussique !
— L'acide prussique... répéta Zoé au comble de la surprise. Il a bu...
— Non, non. Il à été blessé par un instrument pointu, imbibé de ce toxique terrible, et qu'on ne trouve pour ainsi dire pas. Cela est même fort curieux et fort inexplicable. Vous m'avez dit qu'il était sur vos genoux, et qu'il jouait avec vous au moment où il était tombé...
— Foudroyé, oui, docteur.
— Alors, je n'y comprends rien. Et, s'il ne s'agissait pas d'un singe, cela mériterait peut-être une enquête sérieuse.
Zoé paraissait très agitée.
— Etes-vous absolument certain?., reprit-elle.
— Tout ce qu'il y a de plus certain. Je ne puis m'être trompé. Je parierais ma tête.
Il y eut un instant de silence.
— Où a-t-il été blessé ? demanda enfin Zoé.
— A la poitrine, là, du côté gauche, un peu au-dessus du sein. Une blessure toute petite et peu profonde, comme la piqûre d'une grosse épingle. Mais, pour sûr, c'est ainsi que le poison a été introduit, car cette blessure est la seule qu'il porrât sur tout son corps, et il n'a pas ingurgité le poison, je vous le répète. C'est même très singulier, insista le médecin.
Quand il fut parti, Zoé réfléchit profondément pendant quelques minutes.
— En etl'et, se disait-elle, il avait une main pressée contre sa poitrine, lorsqu'il a roulé par terre... Mais cette main tenait... Ah !
Elle s'arrêta, se leva, courut à son chiffonnier, ouvrit un
tiroir, on tira la bague et la clef qu'elle avait resserrées lt\ ravant-vcillo, et consiiléra la bai^iio aitoativcmont.
Cet le bague était d'uu yiaïul prix, très gro,sse et très lourde, paraissait en or massif, avait pour chatou une liicrre pou connue, car Zoé, qui avait chez elle dos bijoux de toute sorte et do toute provenance, ne sut au.justc coque ce pouvait être.
Sur cette pierre était gravé en relief un caducée.
Ce devait être une bague d'iiomme, du genre de celles qu nn i\\)])c\\e cJicvaliêres et qui se portent au petit doigt de la main gauche.
Le dessin en relief semblait iudi(iuer qu'elle pouvait servir au besoin do cachot.
Zoé rins|iectait avec une attention méticuleuse, mais iîuitile, la bague avait l'air absolument inoffensif. Elle était ])arlaitemcnt lisse.
— Pourtant, murmura-t-elie, c'est bien le bijou qu'il teluiit, qu'il ])ressait contre sa poitrine et, lout en disant cela, elle avait passé la bague ù, son index, qui s'y trouvait fort à l'aise.
Elle eut un mouvement d'impatience et pressa sur le chaton.
Le chaton céda, puis revint il sa place, quand elle cessa la pression.
— Oh ! oh ! fit Zoé, qu'est-ce que cela ?
Elle recommença la pression avec lenteur, sentit parfaitement que, non pas le chaton tout entier, mais la portion de la pierre portant le caducée en relief, s'enfonçait sous son doigt.
Au même instant, elle aperçut une pointe d'acier qui saillait à l'extérieur, au milieu de l'anneau, dans la partie en dessous.
Elle devint très pâle, resta un moment immobile, puis quitta la bague avec précaution et la posa devant elle.
Elle sonna sa femme de chambre.
— Reine, lui dit-elle, va me chercher le chat.
— Kiki?
— Oui, Kiki !
Re'ine sortit et rentra, au bout d'ime minute, tenant un superbe angora.
Zoé le lui prit, le lui arracha plutôt des mains.
— Laisse-moi, maintenant.
Reine se retira en regardant sa maîtresse avec étonnement.
L'angora se frottait contre sa maîtresse, ronronnait, faisait le gros dos.
Zoé le caressa machinalement une ou deux fois, puis secoua sa tête pâle, fronça ses noirs et fins sourcils, saisit la bagne, la passa à son index, prit le chat dans ses bras et le serra, en appuyant près du cou, après avoir écarté les longs poils, le doigt qui portait la chevalière^
L'effet fut foudroyant.
L'angora poussa un miaulement plaintif, fut pris d'un tremblement qui secouait tout son corps, et tomba mort.
Une sueur froide inondait le visage de Zoé.
Une minute, elle regarda le pauvre animal qu'elle venait de tuer, puis ôta la bague, la remit dans son chiffonnier avec la clef rapportée par Niilo, et ferma soigneusement le tiroir.
Alors, elle sonna de nouveau. ^
— Qu'avez- vous» madame ? Êtes-vous malade? s'écria Reine effrayée, en entrant, de l'état de bouleversement que révélaient tous les traita de sa jeune maîtresse.
— Rien ! répondit Zoé d'une voix brève.
— Et Kiki, reprit la petite suivante, en regardant le chat étendu à ses pieds ; mais on dirait qu'il est, lui aussi...
— Eh bien, il est mort, que t'importe ? Laisse-le là ; et fais chercher à l'instant l'homme qui est venu l'autre soir... Tu sais qui je veux dire. Qu'il accoure... sans perdre une minute... mais va donc ! Ah ! qu'on ne lui dise pas un mot... de la mort de Niilo, et de ce qui vient de se passer.
Reine jeta un regard de stupéfaction sur sa maîtresse, mais obéit, sans une nouvelle question.
ou ClIAT-MOUILLÉ s'aLLUME LÉGÈREMENT.
Chat-Mouillé ne put accourir tout de suite, ainsi que le demandait Zoé.
D'abord, il n'était pas cliez lui; ensuite il y avait les nécessités de son service régulier qui ne lui laissaient pas la libre disposition de son temps.
Enlin, vers les quatre heures du soir, il fut introduit dans le boudoir de la jeune femme.
Zoé avait repris son sang-froid et l'accueillit avec sa physionomie habituelle.
On eût dit qu'elle avait perdu jusqu'au souvenir des émotions qui l'avaient si cruellement agitée quelques heures auparavant.
— Je vais mettre votre habileté et votre intelligence à l'épreuve, lui dit-elle.
— A votre service, répliqua Chat-Mouillé resté debout sans qu'elle lui fît signe de s'asseoir.
— Voici ce dont il s'agit, poursuivit-elle. J'avais un petit singe, auquel je tenais beaucoup. Il s'est échappé et a dû courir chez les voisins. Là, qu'a-t-il fait ? Je l'ignore. Mais, peu d'instants après son retour, il est mort. L'a-t-on empoisonné, a-t-il succombé aux suites d'une indigestion ou de quelque mauvais coup reçu pendant son expédition? Je n'en sais rien, et ce n'est pas cela qui me préoccupe le plus. Mais je veux, vous entendez, je veux savoir chez qui il a été, ce qu'il y a fait. Je connais mon pauvre Ni no. II était voleur, il avait la manie de la destruction. Il faut savoir s'il a dérobé ou égaré, ou détruit et brisé quelque
objet précieux ou non, là où il a pénétré. Il faut que cette enquête soit faite rapidement, sûrement et discrètement, car il n'est pas nécessaire, si on l'ignore, d'apprendre aux personnes lésées d'où venait le singe qui a commis les méfaits que je prévois, et à qui il appartenait. Vous m'avez bien comprise ? J'ai compté sur vous, Ètes-vous prêt à faire cette enquête 1
Chat-Mou illé ramena ses lèvres sans fin sur le plus petit espace possible, les chiffonnant et les plissant de sorte qu'elles tissent saillie sur le devant de la bouche en forme de croupion de poulet, et poussa un : Penh ! assez méprisant,
— Qu'est-ce 1 tlt Zoé, Vous ne pouvez, ou vous ne voulez ?
— Je croyais qu'il s'agissait d'une chose sérieuse, on m'a tellement pressé !,.. lit-il enfin, d'une voix qui devenait enrouée chaque fois qu'elle atteignait les notes basses, silïlante dans les notes moyennes, et glapissante dans les notes élevées.
Pour le moment, il en était au contralto, c'est-à-dire à l'enrouement.
Zoé eut un geste de colère.
— Mon petit, reprit-elle sèchement, quand je paie, j'entends être obéie, et toute affaire bien payée est une atiaire sérieuse. Que vous importe l'emploi que je fais de votre flair de chien de chasse ? Quêtez, rabattez, rapportez et recevez votre salaire, ou je m'adresse à un autre.
— Je suis à vos ordres, répliqua Chat-Mouillé.
Tout à coup sou visage changea d'expression. Il s'éclaira de son sourire démesuré, aux dents jaunes et déchaussées, qui ressemblait à une balafre, et ses yeux ronds s'allumèrent, tandis qu'il frottait lentement l'une contre l'autre ses mains malpropres, pareilles à de longues tenailles rouillées.
— Vous voulez jouer au plus fln avec papa, ajouta-t-il en clignant ses paupières pâles et flasques. Compris.
— Compris, quoi ? répéta Zoé,
— Le singe a trouvé, volé, rapporté à maîtresse petit objet quelconque, rare, ou curieux, ou important, et maîtresse veut savoir d'où il vient. Voilà !
— Possible, fit Zoé en haussant les épaules, croyez ce que vous voudrez. Mais agissez et que personne ne se doute pour qui vous faites vos recherches, ni même que vous en faites. Il y a mille balles pour vous, si vous me rapportez une réponse aujourd'hui même, mais une réponse nette et catégorique,
— On verra. Par où est partie la bête ?
Zoé le conduisit dans la pièce réservée au sapajou et d'où il s'était échappé pour sa dernière escapade, en lui expli-
280 ZOÉ CIIIICN-CIIIRN
([imiil (|iu> 1<^ itolit siiij^'o n'iivail- l'iii ni iiar la, p trU- ni par la l'eiuHre.
Chat-Moiiillc inspecta soijiiionsement la cliaml)re, puis s'apiH'oclia (ruiie choiiiiiioo cumlainiioe et où l'on no laisait l)oinr (le feu, et pour cause.
Des bouches (lechaleur, y entrotenaieni, en hiver, lodeyré de tiédeur nécessaire ù, la santé de son locataire.
— Cette cheminée est bouchée, fermée par une plaque de fonte, dit Zoé.
Chat-Mouillé, sans répondre, se coucha sur le dos et avança la tète sous le manteau. Puis, il éleva ses mains dans Fe tuyau et parut tàler.
Au ])out d'une miiuite, il se releva avec son sourire silencieux.
— Il y a une plaque; mais labôteil a creusé le mur à ses moments perdus, et maintenant la pla([ue bascule assez, ([uand on presse dessus, pour livrer passage à mon puing fermé.
— Comment ! s'écria Zoé, jamais on ne l'a vu ni entendu travailler là-dedans.
— Rien de rusé comme un singe, répliqua philosophiquement Chat-Mouillé. Il travaillait à la sourdine, (juand il était seul, à la laçon d'un prisonnier. Le mur est très dur. 11 a peut-être mis trois mois à se faire son passage.
— Bien, lit Zoé, je ne dis pas non Maintenant vous savez par où il a passé. Que vous faut-il de plus ?
— Monter sur le toit, près du tuyau extérieur, pour prendre de là la topographie des lieux et prévoir à peu près où il a pu se diriger. Cela m'évitera d'aller de porte en porte, et de perdre beaucoup de temps.
— Reine va vous conduire à la lucarne du grenier. Au bout d'un quart d'heure Chat-Pdouillé redescendit.
— J'ai relevé des traces sur le toit, dit-il, et je sais à peu près où je dois faire, suivant toute probabilité, mes premières recherches.
— Allez et soyez prompt. Chaque miimte de moins, ce sera pour vous un louis de plus.
Chat-Mouillé ne revint qu'à neuf heures du soir.
Zoé avait passi tout ce temps dans une agitation fébrile, qu'elle n'essayait point de dissimuler quand elle était seule, ni même devant sa fem:;.e de chambre, qui semblait avoir toute sa confiance et la mériter par son dévouement et son afiection.
Mais, devant l'agent de police devenu agent des moeurs, elle recomposait son visage et paraissait absolument eahne, &ans arriver à le tromper entièrement.
En entrant dans le boudoir, accompagné de Reine qui
ZOÉ ClIIEN-CIIIEN 281
rintrodaisait, il se laissa tomber lourdement sur un siège.
— Ouf! flt-il.
Il avait, contrairement à son habitude, le visage enluminé, et paraissait avoir la langue épaisse et pâteuse/
— Avez- vous réussi?
— Oui, oui, parfaitement ! Je sais ce que vous voulez savoir... Mais ça n'a pas été... sans peine... il a fallu boire... avec le valet de pied... le l'aire boire... l'emmener au cabaret... Vous comprenez...
Zoé se pencha, le regarda.
— Vous êtes ivre ! lit-elle.
— Non pas ! Allumé seulement... Oh ! je suis solide, mais j'ai la gorge sèche... Il n'y a rien qui altère autant...
— Que voulez-vous ? De la limonade ? De l'eau frappée ? Chat-Mouillé se secoua avec horreur.
— Non ! non ! Du cassis.
Sur un geste de sa maîtresse, Reine sortit et rapporta une bouteille de cassis, qu'elle mit à portée du policier.
— Maintenant, laisse-nous, dit doucement Zoé à sa suivante. — Parlez, continua-t~elleens'adressant à son interlocuteur.
11 se versa d'abord un petit verre de cassis, le vida et • voulut recommencer.
— Non pas ! fit la jeune femme en retenant la bouteille : quand vous aurez fait votre rapport. D'ici là, pas une goutte.
Chat-Mouillé haussa les épaules d'un air qui voulait dire: — Vous ne connaissez point ma capacité ! — essuya ses lèvres sur le dos de sa main, et prit la parole :
— Votre singe a été chez le comte d'Orsan. Zoé frémit légèrement.
— Chez lui seulement 1 demanda-t-elle.
— Il n'a été vu nulle autre part. Vos deux hôtels sont voisins, d'ailleurs.
— C'est vrai.
— 11 a d'abord saccagé trois ou quatre plates-bandes du jardin du comte.
— Ah!
— Puis il a pénétré dans la maison.
— Et là, qu'a-t-il fait ?
— Rien, On a suivi sa trace dans plusieurs pièces, mais il n'a fait qu'y passer rapidement, et il a enfin gagné le cabinet du comte, dont la fenêtre était entr'ouverte.
— Eh bien ?
— Là, il se sera tapi dans quelque coin, dans l'encuignure d'une bibliothèque probablement, car il a écarté un certain nombre do livres. Ce qui est extraordinaire, c'est que le
282 ZOK CHIEN-CHIEN
comte, (jui clail dans son (•al)iii('l, ne l'a pas vu entrer, ni entendu, en aucune façon.
— Cola ne m'étonne pas, lit Zoé pensive. 11 détestait M. d'Orsau et l'observait en silence, le guettant Ji dislauce chaque fois qu'il venait me voir. 11 aura fait la même chose chez lui.
— Po... possible, fit Chat-Mouillé avec un hoquet. Enfin le comte s'apprètail à venir chez moi avant de monter on chemin de fer. 11 avait ouvert son collVe-fort pour y prendre l'argent nécessaire à son voyage, et, tout à coup, en se retournant pour le fermer, ajiros avoir bourré son portefeuille, i' a aperçu votre bête, dans le cotlVc-fort lui-même, assise sur son derrière et ([ui lui montrait les dents. Il parait que la bète était méchante. Le comte a eu un mouvement de terreur; il s'est rejeté en arrière. Au même moment, le valet de chambre, apportant son pardessus au coniïe, est entré... La vue de cet étranger a fait peur au singe. Il a bondi hors du coffre, a sauté sur la fenêtre, a fait encore quelques grimaces à M. d'Orsan en poussant une espèce de hou ! hou ! lugubre, puis a disparu. Quant au comte, dès qu'il vit le singe dehors, il poussa violemment la porte de son coffre-fort qui se referma brusquement... Vous comprenez, on n'aime pas les regards indiscrets dans ces endroits-là.
Zoé écoutait, les yeux baissés, sans faire un geste, avec une figure de cire pour la blancheur et l'immobilité.
— C'est tout ? dit-elle enfin.
— Oui, c'est-à-dire non.
— Qu'y a-t-il encore ?
— Quand le comte eut fermé le coffre-fort, il s'aperçut que la clef n'était plus dans la serrure.
— Comment cela ? fit Zoé.
— Oui, elle était tombée, ou le singe l'avait volée. Le comte et le valet..., il s'appelle François..., un brave garçon, et qui boit sec, je vous en répondis, presque aussi fort que moi...
— Achevez donc !
— Le comte et François cherchèrent la clef ensemble sans la trouver...
— Le comte devait être fort inquiet.
— Non, pas trop. Il y a un secret compliqué. La clef ne sert de rien à celui qui ne connaît pas le mot.
— C'est une serrure qui s'ouvre par une combinaison de lettres ?
— Juste ! L'heure du départ approchait. Il a dit qu'il ferait faire une autre clef, à son retour, et voilà !
— Tout est pour le mieux, reprit Zoé d'un air dégagé. S'il n'a été que chez M. d'Orsan, et s'il n'a pas tait d'autres dégâts, me voilà rassurée. Comment avez-vous su tous ces détails ?
— Par François donc... un excellent garçon... qui aime à boire... je ne vous dis que ça... amis comme les deux doigts de la main, à présent. 'Mais, dites donc, — et il ricana. — si c'est du papier Joseph qu'il a pincé, cet animal, et rapporté chez vous, ma petite, l'atiaire est bonne pour vous. Il a pigé une liasse de billets, hein ?
Zoé éclata de rire.
— Que vous importe ? En voilà toujours deux pour vous .. et, motus !
Chat-Mouillé saisit les deux billets de banque que lui présentait la jeune femme et les flt disparaître dans son portefeuille.
— Came clôt le bec, ajouta-t-il d'un air moqueur. Il se leva.
— Voilà l'heure de mon service de nuit. Je flle ! C'est tout de même dommage... qu'il soit crevé cet animal... s'il avait l'habitude de visiter les caisses des millionnaires, il était d'un bon rapport.
Et, chancelant sur ses jambes maigres, il se fendit de son plus vaste sourire.
En même temps, il empoignait la bouteille de cassis, à peine entamée, et la plongeait dans sa poche de derrière, comme il avait fait, dans une séance précédente, de la bouteille d'eau-de-vie apportée par Reine.
— Maintenant, pensait-il, j'ai du mêlé-cassis assuré pour huit jours ; et à l'œil, encore !
— Chez le comte ! murmura Zoé, demeurée seule. Oui, cela devait être...
LE NOUVEAU LATUDK.
Pendant que ces événements s'accomplissaient, le jeune vicomlo Frédéric sa])issait bien réellement remprisoimement préveutir auquel l'avait condamné la jalousie furieuse et craintive tout à la fois de son père, M. d'Orsan
Il ne gémissait pas, k la vérité, sur la paille liumide d'un cachot, mais il ne pouvait sortir du charmant jtetit appartement de garçon qui lui avait été destiné par ses parents, et que la tendre sollicitude de la comtesse s'était plu à embellir, à parer de toutes les recherches du luxe moderne.
L'hôtel d'Orsan, placé comme celui de Zoé, entre cour et jardin, et séparé seulement de l'habitation de la jeune femme par un mur élevé, était vaste et d'aspect imposant, remontant à la fin du règne de Louis XV.
Il se composait d'un corps de logis principal, et d'un petit pavillon bâti sous le règne de Louis-Philippe, à gauche de la façade, quand on entrait par la rue de l'Université . Le pavillon, qui n'avait qu'un rez-de-cliaussée et un premier, ne communiquait avec le reste de l'habitation que par un escalier de service, en colimaçon, dans une sorte de petite tourelle à toit pointu formant poivrière, fantaisie assez grotesque du précédent propriétaire.
Cet escalier .s'ouvrait au rez-de-chaussée, dans un cabinet faisant suite à la salle à manger du pavillon, et, au premier, dans une vaste pièce de Itiutre corps de logis, dont M. d'Orsan avait disposé pour son cabinet de travail personnel.
Il suffisait donc, comme l'avait expliqué Chat-Mouillé
ZOÉ CHIEN-CIIIEN 285
lorsqu'il se présenta pour la première fois chez Zoé Chien- Chien, de lermer, soit la porte du rez-de-chaussée, soit celle du premier, pour isoler complètement le pavillon du reste de la vieille habitation seigneuriale.
Après le cabinet du comte venaient, toujours au premier, sur le devant, un immense salon de réception, puis diverses pièces, chambre à coucher, fumoir, etc., qui constituaient l'appartement propre du comte.
A l'extrémité, du côté droit et lui faisant suite, mais séparé par un large palier, se trouvait l'appartement intime de la comtesse.
Le rez-de-chaussée était occupé par la salle à manger, la salle de billard et les salons de réception.
Quant au pavillon, fort petit, nous l'avons déjà dit, il n'avait que quatre chambres, deux au rez-de-chaussée précédées d'une antichambre, donnant sur un perron de quelques marches descendant au jardin, — antichambre où, pour le moment, se tenaient les valets nouveaux grassement payés et fortement chapitrée qui devaient veiller sur la vertu du vicomte, — et deux autres pièces, au premier: l'une la chambre à coucher du jeune homme, l'autre son cabinet de travail.
Ce qui rendait, d'ailleurs, la surveillance plus facile, c'est que, par suite de son isolement, ou pour toute autre raison connue de celui qui avait fait élever ce corps de bâtiment, quelque trente ans auparavant, les fenêtres du rez-dechaussée, fortement grillées, s'opposaient à toute sortie qui ne s'accomplit pas régulièrement par la porte d'entrée.
On sait déjà que le comte ne s'était décidé à cette rnesure rigoureuse et humilian<;e à l'égard de son flls qu'au dernier moment et après une violente explication avec madame d'Orsan, où il avait pu se convaincre, une fois de plus, que sa faiblesse maternelle ne saurait pas exercer la surveillance sévère qui seule aurait pu rassurer ses inquiétudes et ses jalousies ; — inquiétudes et jalousies, du reste, qu'il n'osait exprimer trop clairement devant la comtesse, ainsi qu'il est facile de le comprendre.
La détention du vicomte durait depuis déjà quatre jours, à l'instant où nous pénétrons près de lui.
Ces quatre jours lui avaient paru quatre siècles.
Non-seulement il ne pouvait sortir, mais il ne pouvait recevoir personne, et l'eùt-il pu, qu'il y eût renoncé, pour ne pas rendre ses amis témoins de sa ridicule position et ne point se livrer à tous leurs brocards.
Sa mère seule venait le visiter, essayant de le distraire, de le consoler par son affection caressante ; mais Frédéric
286 ZOÉ riIIEN-ClIIKN
était (l'iui à^^c el d'une nature où raUectiou matcrncllo parait l)ien froide et bien insigniliante, si même elle ne paraît pas ennuyeuse et gênante.
Le Jeune Frédéric n'avait point le sens des effusions de famille, et il eût eu le cœur d'un ingrat, s'il avait eu un cœur quelconque.
Il se laissait adorer par sa mère et n'y collaborait qu'en l'imitant, c'est-à-dire en s'adorant soi-même au delà de toute mesure et de toute permission.
L'adnnration qu'elle avait jtour lui lui i)araissait si naturelle qu'il ne songeait à lui en savoir aucun gré et l'acceptait, la recevait, en jouissait, connue on jouit du soleil, avec l'idée qu'il est fait pour nous réchauffer.
Il savait, en revanche, exploiter toute cette laiblesse et cette tendresse pour obtenir de sa mère la satisfaction des désirs les itlus absurdes et des exigences les moins conformes à son extrême jeunesse, poussant jusqu'au génie l'art de puiser dans sa bourse et d'extorquer à la comtesse jusqu'au dernier billet de cent francs, tant qu'il lui sentait de l'argent. Aussi, malgré la fortune très réelle des d'Orsan, il était arrivé souvent à mettre la pauvre femme dans un état de gêne extrême et à lui imposer des privations de toilette ou de bien-être qu'elle n'eût jamais dû connaître.
C'est que, bien des fois, elle n'osait i)lus demander d'argent à son mari, lorsqu'elle avait épuisé, pour son fils, jusqu'à la dernière obole de la large pension que le comte, à qui elle avait laissé la gestion de sa fortune, lui remettait chaque mois, pour l'entretien de sa maison et son entretien personnel de femme du monde encore jeune et toujours jolie.
La situation d'esprit de Frédéric, depuis sa séquestration, peut se résumer en trois mots : Fureur, terreur et ennui.
Fureur de se voir traité en petit garçon, mis en pénitence, ridiculisé aux yeux du Paris viveur où il vivait, si on apprenait sa sotte aventure.
Terreur de son père, dont la violence et l'énergie l'avaient effrayé, car il n'avait, lui, ni bravoure, ni énergie, ni force de caractère, ne sachant que trembler devant la force et exploiter la faiblesse des autres.
Ennui profond de cette solitude qu'il était incapable de remplir par rien qui vînt de lui ou qui lui fût personnel.
Au fond ce n'était qu'un gamin vide et sec.
Aces trois sentiments s'en joignait un quatrième pourtant : le désir ardent de désobéir à papa, sans danger, de retourner voir la petite Zoé qui était la cause de tous ses malheurs, et de se venger avec elle, par elle, qu'il commen-
çait à désirer avec toute la passion qu'Inspire le fruit délendu.
Pendant les deux premiers jours, il avait boudé, s'en tétant à garder le lit, ce qui mettait sa mère au désespoir, eu lui faisant craindre pour sa santé.
Mais, n'osant résister à son père, il n'était pas fâché de désoler sa mère. C'était toujours une petite revanche de sa contrariété.
An bout de deux jours, le lit l'ennuya, il se leva, et, ne sachant que faire, incapable de travailler, il voulut lire, ce qui ne lui arrivait guère auparavant, en dehors du Figaro et des racontars du demi-monde et des petits théâtres.
En conséquence, il lit acheter tous les récits qui traitent d'évasions célèbres, toutes les monographies de prisonniers d'Etat : V Histoire de la Bastille, V Histoire du donjon de Yincennes, {''Histoire des Bagnes, et vécut en compagnie du Masque de fer, du baron de Trenek et de Latude.
Cela ne l'égayait ni ne l'amusait, il est vrai, mais que faire quand on ne va pas au Bois, quand on ne joue pas au cercle, quand on ne parie pas aux courses, quand on ne lorgne pas les jambes des petites dames »dans les féeries, quand on ne soupe pas avec elles à deux heures du matin ?
Cependant le quatrième jour, en se mettant à table, servi seul par ses domestiques-geôliers, il trouva sous sa serviette un papier plié en quatre.
Il l'ouvrit, et, fort intrigué, lut ce qui suit :
« Vos amis s'étonnent de votre absence, et de beaux yeux la pleurent !... Vous pouvez pourtant sortir à volonté, le soir, et rentrer sans être vu. Cela dépend de vous. Procurez-vous de la cire, prenez l'empreinte de la serrure qui mène par l'escalier dérobé au corps de bâtiment qu'habitent vos parents. Le lendemain soir vous recevrez une clef, grâce à laquelle vous rétablirez la communication avec le dehors, ce qui vous permettra de vous rendre là où vous attend celle à qui vous pensez.
» Il suffira de lancer par une fenêtre, dans le jardin, le morceau de cire portant l'empreinte. Faites vite. Détruisez ce billet. »
L'écriture était inconnue et le billet ne portait pas de signature
Le vicomte le relut deux fois et rougit de plaisir.
— C'est la petite Chien-Chien qui pense à moi, qui m'attend ! Ah! papa ne veut pas ! eh bien, je vais me venger, et j'irai, oui, j'irai !
Il se frotta les mains, tout joyeux de cette promesse de
288 ZOÉ CHIEN-CIIIEN
veiifîeance qui lui paraissait sans danger, et, ma foi, fort
(lOlU'O,
l/cspril farci de ses lectures nouvelles, il se vit le héros (l'une de CCS aventures dont il venait de parcourir le récit.
D'ailleui's, rien de plus facile, une fois sorti du i)avillon, que de gagner la rue sans être vu du concierge, dans la miil. N'y avait-il pas, à côté de la grande porte, une petite porte l)àtarde, dont il connaissait le secret?
11 n'hésita point, et, pour la pi'emière fois depuis son eniprisonncMneut, ne s'onnuya pas.
Il se lit donner de la cire blanche, prit soigneusement Icnipreinte de la serrure en question, sur la porte qui donnait dans le petit cabinet du rez-de-cliaussée et dont le comte avait retiré et emporté la clef, envelopiia cette em- ])rcinte d'un morceau de papier et jeta le tout, par Fuiu! des fenêtres, juste au milieu de la grande allée.
Il se sentait tout léger et sitllota entre ses dents pendant le reste de la journée.
Le lendemain, qui était le jour où il devait recevoir la clef magique, la clef du bonheur et de la vengeance, il se baigna, se parfuma, se bichonna avec un soin méticuleux, et parut si changé que la ctantesse en fut toute rassurée et toute heureuse, elle aussi, croyant qu'il se résignait et que sa présence et ses tendresses maternelles l'avaient consolé et lui tenaient lieu de tout.
Au déjeuner, il s'attendait à trouver la clef dans sa serviette.
Il n'y trouva rien.
Cela le défrisa un peu, mais il se dit :
— Ce sera pour le dîner !
Au dîner, même déception !
Le vicomte commençait à allonger le nez.
Pourtant, il ne désespéra pas.
Après tout, il n'avait besoin de la clef que le soir assez tard, quand tout le monde dormirait.
On trouverait bien moyen de la lui faire parvenir d'une façon quelconque.
Le soir vint, les heures s'écoulaient. Il écoutait tous les bruits, résolu à ne point se coucher.
Minuit sonna, puis minuit et demi.
Il était exaspéré et penaud tout à la fois.
— Se serait-on moqué de lui ?
11 était resté au rez-de-chaussée pour être plus tôt prêt ù, ouvrir la porte, à se glisser jusqu'au cabinet de son père, puis à gagner le grand escalier, la cour alors obscure, et...
Tout à coup, il dressa l'oreille.
Il oiileiKlait un chucliotemeiit dans raiitichambre.
Des pas légers se rapprocliaient de la pièce où il attendait anxieux.
Enfin, la porte s'ouvrit tout doucement et il vit- entrer une femme en grande toilette, dissimulée sous une élégante et ample sortie de bal.
Il la regardait stupéfait, lorsque la visiteuse, rejetant son capuchon, et laissant couler son pardessus à ses pieds, lui apparut ravissante, couverte de bijoux, en costume décolleré de souper, et lui dit de sa voix fraîche, avec un éclat de rire argentin :
— FAi bien, monsieur le vicomte, est-ce que vous ne reconnaissez pas Zoé Chien-Chien ?
LA MTT.T.F, KT PF.rXIKME NUIT,
— Je VOUS vois bien, s'écria Frédéric au comble de la surprise: mais je n'ose en croire mes yeux !... Comment ave/-vous pu pénétrer ici, et à pareille heure? Est-ce que personne dans l'antichambre ..
II s'arrêta, craignant de dévoiler trop ouvertement, au cas où Zoé ne l'eût pas su d'une façon complète, jusqu'à quel point il était prisonnier et surveilfé de près.
Mais Zoé, d'ailleurs, ne lui aurait pas laissé le temps d'achever, de pousser plus loin ses questions.
— Chut ! flt-elle en mettant un doigt sur ses lèvres rouges.. Regardez, écoutez, mais taisez-vous !
D'un geste rapide elle déboutonna, retourna et quitta les longs gants sous lesquels se cachaient ses poignets ronds et lins, ses mains blanches aux ongles roses, puis les jeta sur l'ottomane qui garnissait l'un des côtés de la petite salle à
manger.
Cela fait, lentement, elle frappa l'une contre l'autre, par trois fois, ses mains nues, à intervalle régulier, comme les princesses des Mille et une Nuits, lorsqu'elles appellent leurs esclaves pour accomplir quelque ordre inattendu.
Aussitôt, la porte par laquelle elle venait d'entrer s'ouvrit de nouveau, et Reine parut, suivie des deux grands laquais-geôhers auxquels était confiée la garde du vicomte.
Tous trois portaient chacun un énorme panier.
Frédéric regardait, en effet, de tous ses yeux, ne comprenant rien de ce qui se passait, et presque tenté de croire qu'il rêvait.
ZOÉ CHIEN-CiriEN 291
Les paniers déposés à terre, et qui paraissaient amplement bourrés sous le linge blanc qui les recouvrait, furent vidés en un clin d'oeil, et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, la table se trouva couverte de tous les éléments d'un fin souper froid.
Rien n'y manquait, ni le buisson d'écrevisses, ni les perdreaux trutt'és, ni le pâté de foie gras dans sa croûte dorée, pareille à une forteresse qui attend l'assaut, ni la bombe glacée, ni les assiettes de gâteaux, ni les truits savoureux, ni le Champagne frappé, prêt à couler dans les coupes de cristal, car on était au mois de juillet, et la chaleur étouffante donnait le désir et le besoin des i)oissons fraîches.
On avait même pensé aux cigares ; de plus, une coupe contenait le tabac turc blond, semblable à des cheveux de houri, destiné aux cigarettes des dames, tandis que, sur le buffet, se dressait la rangée des liqueurs digestives, au milieu desquelles trônait un appareil contenant le moka parfumé, où l'infusion se ferait sous les yeux des convives, dès que l'allumette aurait enflanmié la mèche blanche et large qui coiffait le goulot du récipient rempli d'esprit-de-vin.
Deux immenses bouquets de fleurs aux odeurs fortes, placés aux deux extrémités de la table, jetaient dans l'air leurs lourdes senteurs capiteuses.
La table avait trois couverts.
Zoé donna un coup sec dans ses mains.
Les deux grands laquais disparurent, emportant les paniers vides.
Tout s'était passé au milieu du plus parfait silence.
— Bien ! dit alors Zoé en éclatant de rire, nous voilà maintenant seuls et chez nous. Reine nous servira et soupera avec nous. Nous n'avons plus à craindre les importuns. Que dites-vous de cela, monsieur le vicomte ?
— Je dis que c'est épatant ! murmura le jeune homme. Et que vous êtes une fée ! On croirait assister h un conte des Mille et une Nuits.
— C'en est peut-être un. Fée ou princesse, peu importe, j'ai droit à tous les hommages. A genoux, et adorez-moi.
Frédéric s'agenouilla devant elle en riant. Elle lui tendit la main en disant :
— J'accepte votre serment d'obéissance et vous fais mon chevalier pour cette nuit.
Le jeune homme prit la petite main souple et parfumée qu'on lui tendait, et l'embrassa... att-dessus du bracelet qui moulait le bras ferme et rond,
— Relevez-vous, dit-elle encore, et, à table ! Je meurs de fUim et de soif.
'2'J2 ZOÉ CIIIKN-CIIIEN
Frédéric er Zoé s'assirent, l;uuli>; ((iic Reine commençait son service, un ilemi-souriie iliscret aux lèvres ; nuiis ses yeux vifs regardaient sa maîtresse avec une sorte d'inquiélude non entièrement dissimulée.
— Je répète que c'est épatant ! reprit le vicomte. l<]nfin, je n'y comi)rends rien !
— C'est pourtant bien simple : vous ne pouviez venir à moi, je suis venue à vous. Voi!j\ tout.
— Voilà tout, est bientôt dit, mais comment?
— Par la porte, connue une personne naturelle.
— Sans doute, mais du diable si je m"cxi)lique que les (h)mestiques de mon i)ère vous aient ouvert, vous aient introduite, vous aient obéi, ainsi que je viens de le voir.
— Je les ai achetés. Ce n'est pas i)lus malin que ea.
— Vous saviez donc...
— Que vous étiez prisonnier? Qui ne le sait? Le petit vicomte ne disparaît pas comme ça sans qu'on s'en aperçoive...
— Alors, on en parle... fit le vicomte assez satisfait. On le sait..., ajouta-t-il assez penaud...
— On ne parle pas d'autre chose.
— C'est infect !
— Quoi donc ?
— La conduite du comte.
— Au contraire, vous avez désormais l'auréole du martyre, et vous serez plus que jamais la coqueluche de ces dames, quand vous sortirez de votre noir cachot. La petite Chien-Chien aura bien des rivales... A votre santé !
Elle tendit sa coupe iileine de Champagne et la vida d'un trait.
— Tiens ! s'écria le vicomte, après avoir vidé la sienne, vous buvez donc du vin, à présent ? Je ne vous ai jamais vu boire que de l'eau.
— On ne soupe pas tous les jours...
■ — Vous voulez dire toutes les nuits...
— Avec un prisonnier !
— Je n'ai jamais rien vu d'aussi épatant ! murmura Frédéric, qui n'était pas plus varié dans ses épithètes que dans ses idées. C'est vous qui me payez à souper : c'est le monde renversé. Ah ! si le Figaro savait ça, quelle nouvelle à la main épatante... ? Mais papa le saurait aussi. Il faudra se taire... c'est infect !
— Absolument infect ! ricana Zoé.
— A propos, interrompit l'adolescent, qui buvait sec et commençait à s'exciter, puisque vous avez acheté mes geôliers, et qu'ils vous laissent entrer, je pourrai sortir.
— Jtlallieiu'eusement non, monsieur le vicomte, lit Zoé rl'im air sérieux. Je puis entrer', mais vous ne pouvez sortir.
— Comment cela ?
— C'est bien simple. Ces gens tiennent à leur place. Le comte les paie grassement. Personne ne saura que je suis venue, tandis que tout le monde saurait que vous prenez la clef des champs, auqitel cas votre papa flanquerait il la porte vos valets pour leur apprendre à ne pas mieux la garder.
— On n'a jamais rien vu de si infect ! grogna le vicomte en fronçant ses sourcils bruns. Mais j'y pense, je vais avoir une clef de la porte de communication. Parbleu ! que je suis sot! Vous me l'apportez, vous me la donnerez au dessert.
— Quelle clef? quelle porte de communication ?
— Mais vous savez bien, puisque vous m'avez écrit de prendre l'empreinte avec de la cire.
— Je ne sais ce que vous voulez dire.
— Quoi, ce n'est pas vous, ma petite chatte, qui m'avez envoyé hier ce billet mystérieux que j'ai trouvé sous ma serviette ?
— Moi ? Je ne vous ai rien écrit du tout ! Je préparais ma surprise, et je me serais bien gardée de vous avertir de rien.
— Ah ! voilà qui est plus épatant que tout le reste !
— Expliquez-vous, vicomte démon cœur !
— Eh bien, alors, c'est une autre ! fit-il d'un air de fatuité marquée.
— Une autre ! Ah ! l'ingrat !
— Mais non, ma toute belle. Je vous adore, et n'adore que vous...
Il se pencha vers elle, et posa ses lèvres chaudes sur une épaule blanche et ronde qui frémit au contact de son baiser.
— Pour le moment ! fit Zoé en le repoussant avec un rire. Mais je veux tirer cette affaire au clair. On vous a écrit, dites- vous. Qui ça ?
— Oh ! parbleu ! voyez vous-même. Voilà le poulet !
11 tira de son carnet le billet que nous connaissons et le tendit à la jeune témme qui le saisit vivement. Elle le lut avec attention.
— Très singulier, dit-elle, mais vous ne tenez guère compte des recommandations qu'on vous fait.
— Quelle recommandation ?
— On vous prie de détruire ce billet.
— Pas si béte !
— Vous êtes un homme terrible, et l'on doit prendre ses précautions avec vous.
204 ZOK CIIIK N-CllIKN
— Est-ce pour cela, dil le vicomte en se peiicliant ù. son oreille, que vous avez amené votre femme de chambre qui nous '^avdc h vue?
— Il lallait bien quelqu'un pour nous servir! répondit-elle ;\ demi-voix.
— Mais après?
— Après quoi ?
— 10 lie partira?
— Le souper n'est pas lini, murmura Zoé en lui glissant de côté un long regard de ses yeux de velours.
Frédéric se rengorgea et lui pressa les genoux sous la table.
— Bien, bien ! fit-il, nous voici au dessert!
— C'est d'une femme, ce billet-là! reprit Zoé tout haut.
— C'est mon avis ; mais, moins habile que vous, elle n'a Itas su tenir encore sa promesse, et envoyer la fameuse clef lu où vous êtes venue vous-même. Vous êtes réellement épatante ! Rien ne m'empêchera de le dire.
— La clef viendra peut-être demain...
— Et j'en profiterai pour vous rendre votre visite, ma toute belle.
— En attendant, je garde le billet.
— Pourquoi faire?
— Pour connaître l'impudente qui court sur mes brisées, me dispute mon petit vicomte.... et lui arracher les yeux.
— Oh ! ce serait épatant ! s'écria le vicomte, rouge de plaisir et près d'éclater de vanité à l'idée que deux femmes se crêperaient le chignon pour lui.
Zoé avait fait disparaître le billet dans son corsage.
Reine, de son côté, avait servi le dessert, allant et venant sans bruit, ne soulfiant mot, mangeant une bouchée de temps à autre, trempant ses lèvres dans le Champagne, grignottant les petits gâteaux, surtout ne quittant pas sa maîtresse des yeux.
Zoé, après son premier verre de Champagne, n'avait plus rien bu, et son second verre était resté intact ; mais elle remplissait fréquemment la coupe du jeune homme.
l'allé ne mangeait guère plus, et semblait se rassasier sim- Itlement de l'odeur des mets sur son assiette, occupant et distrayant son convive, qui mangeait de bon ai)i)étit et buvait comme à seize ans.
Deux lieures du matin sonnèrent.
Le vicomte tressaillit, ses yeux déjà fort allumés s'allumèrent encore, et regardant Zoé de la façon la plus ex[»ressive :
ZOÉ OHIEN-CHIEN 295
— Il se lait tard, dit-il. Reine doit être fatiguée. Qu'elle nous serve le café... et qu'elle aille se coucher ! N'est-ce pas votre avis, ma petite Chien-Chien?
Il riait maintenant, et parlait haut, dévorant la Jeune femme du regard. Réellement elle était charmante, ainsi, à la lumière, dans sa toilette provocante, avec ses prunelles noires sous sa chevelure d'un blond ardent, et son sourire aux dents de perle.
— Reine, mon enfant, dit-elle d'une voix douce et musicale, prépare, en effet, le café. Mais verse-nous d'abord un dernier verre de Champagne, que nous trinquions tous les trois, tu l'as bien mérité.
Reine se leva, alla chercher une nouvelle bouteille et remplit la coupe du vicomte, La sienne et celle de Zoé étaient encore pleines. Le vicomte se leva.
— A nos amours ! Enfoncé papa ! dit-il, et il vida la coupe sans y laisser une goutte.
Les deux femmes avaient également vidé la leur.
Le vin parut produire un effet prodigieux sur Frédéric.
On eût dit qu'une ivresse violente lui montait au cerveau.
— Dieu ! que vous êtes jolie, balbutia-t-il en s'adressant à Zoé. Vous n'êtes pas une femme, mais une sirène.
Il lui avait saisi la main, il promenait ses doigts tremblants sur les bras nus de la charmante créature.
— Non, parole d'honneur, vous avez des bras épatants, je n'ai jamais rien vu d'aussi frais, d'aussi gracieux...
Il chancela et retomba sur sa chaise.
Il s'agita encore une minute, puis ses paupières se fermèrent.
Il dormait.
— Vite ! dit Zoé à sa femme de chambre.
Toutes deux le saisirent, et, le soulevant, le déposèrent légèrement sur l'ottomane.
— Ètes-vous sûre qu'il ne se réveillera pas? demanda Reine.
— Avant quatre heures au moins, non. Je connais la dose. Maintenant ne perdons pas de temps.
Elle tira de sa poche une clef toute neuve.
— F'ourvu qu'elle ouvre la porte ! lit-elle !
Et elle s'élança dans le cabinet où donnait l'escalier dérobé menant chez le comte d'Orsan.