‹ Zoé Chien-ChienChapitre 41 sur 68 · III. — APRÈS LA DUCHESSE LE DUC · texte numérisé non relu

III. — APRÈS LA DUCHESSE LE DUC

« Cette nouvelle me foudroya.

» Ma mère était si jeune que je ne pouvais m'atteiidre à une semblable catastrophe, et, qu'elles qu'eussent été sa dureté et son inditlérence pour moi dans les dernières années, je no [muvais oublier les ilix [tremièros années heureuses de mon enlance {lasséos près d'elle.

» D'ailleurs, j'étais bien loin d'oser la juger, môme de concevoir l'idée que j'en eusse le droit.

» J'avais soutlért par elle, sans lui en vouloir de ses mauvais traitements et de ses injustices, et la mort est une chose si épouvantable en soi, surtout quand elle fraiipe à l'improviste des êtres qu'on est habitué à respecter, et que le cœur, qui n"a pas connu d'autres affections, entoure d'un sentiment de tendresse presque religieuse, que j'éprouvai une douleur aiguë à la pensée que j'allais perdre celle qui, depuis longtemps, me tenait loin de ses caresses et môme loin de sa présence.

» J'arrivai donc au château de la Villepreux, tout en larmes, l'âme ouverte aux émotions les plus tendres et les plus cruelles à la fois, n'ayant qu'une idée : Je ne la verrai plus ! — n'ayant qu'un désir : celui de pouvoir pieusement lui fermer les yeux, lui demander pardon des chagrins que j'avais pu lui causer dunant sa vie, et d'obtenir sa bénédiction.

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» J'espérais aussi, quoique bien faiblement, qu'onpourrait encore la sauver, et que mes soins affectueux, dévoués, y contribueraient.

» Lorsque j'entrai dans le château, l'air recueilli et aOligé des serviteurs ne me laissa guère d'illusion.

» On m'introduisit dans le cabinet de mon père.

» Je l'aperçus devant une table, la tête cachée dans ses mains.

» Je courus à lui; il se retourna en entendant mon pas, et me montra son visage.

» Pour la première, depuis que je le connaissais, ce visage impassible et dur exprimait un sentiment de faiblesse et laissait transparaître une sensibilité qui me toucha d'autant plus que j'y étais moins accoutumée.

» Une larme même brillait au coin de sa paupière.

» A ma vue, il se leva, m'ouvrit les bras comme un père i\ sa tille, me serra sur sa poitrine avec force, et cet acte si simple cliez tout autre homme, si extraordinaire chez lui, que l'étiquette dominait, et qui agissait toujours en monarque tout-puissant et revêtu d'un caractère sacré, non en père de famille ordinaire, me causa un tel attendrissement que je crus m'évanouir.

» Il me soutint doucement, me conduisit à un fauteuil, me fit asseoir, me prit les mains et me dit d'une voix que l'émotion faisait trembler et que je ne lui connaissais pas :

» — Ma pauvre enfant ! Vous allez perdre la meilleure des mères et moi une sainte ! Que Dieu reçoive son âme ! Sachons nous résigner et nous incliner sous les coups de la Providence.

» — Ma pauvre enfant! » jamais il ne m'avait appelée ainsi !

» 11 fallait que sa douleur fat bien profonde ! • ■» Il fallait qu'il aimât la duchesse avec une ardeur extrême.

» Ce jour-là, je le compris.

T> — Ma mère ! lui dis-je, je veux voir ma mère !

» — Impossible pour le moment, répondit-il. Elle est avec son confesseur. Dieu d'abord, nous ensuite !

» — Rien ne peut la sauver? balbutiai-je.

» Il secoua lentement la tête.

T> — Nul espoir humain ne reste, flt-il, nous n'avons plus qu'à prier.

» Je m'agenouillai, et, en sanglotant, j'adressai avec ferveur au ciel les prières qu'on m'avait apprises.

» Une demi-heure se passa de la sorte, puis une porte s'ouvrit et le R. P. jésuite qui, depuis tant d'années diri-

geait la conscience de ma mûre, appai'ut et s'arrêta sur le seuil.

» .le nie relevai et fixai sur lui mes yeux pleins de larmes.

» Son visage me glaça et son regartl me cloua sur place.

» Jamais son cxpres'sion ne m'avait paru si austère, si lugubre, si prol'ondément sinistre et tlure.

» Il détourna les yeux de moi, les reporta sur mon père et lui dit :

» — Monsieur le duc, madame la duchesse demande à vous parler sans retard, car ses forces faiblissent rapidement. •

» Mon père s'élança vers la porte ; je voulus le suivre.

» Le prêtre m'arrêta, en se plaçant devant moi.

» — Restez ! me dit-il d'une voix sèche et presque menaçante, reste/ !

" » — Mais, je veux voir ma mère ! m'écriai-je. Je veux l'embrasser une dernière fois... Je veux...

» Mon père s'était arrêté, et semblait m'attendre.

» Partez ! lit le prêtre en s'adressant à mou père d'un ton d'autorité. Dieu n'attend pas.

» Mon père s'inclina et disparut.

» Je restais là, debout, me tordant les mains, indignée et subjuguée à la fois, ne comprenant pas.

» — Mais moi, dis-je encore, moi, sa fille, est-ce que je ne la verrai pas ? Est-ce que ma place n'est pas auprès de de ma mère mourante ?

5> — Attendez, répliqua le prêtre, et priez !

■» Prier ! toujours prier ! Je venais de prier avec ferveur, mais je sentais le besoin d'être auprès d'elle, d'entendre sa voix, de lui dire que je l'aimais, d'adoucir ses derniers moments par ma présence, d'être fille enfin, et non plus seulement chrétienne !

» Il fallut céder pourtant.

» Le R. P. jésuite s'était placé devant la porte et me regardait impassible.

» Cela dura deux heures, deux heures qui me parurent deux siècles.

» Rien n'interrompait le silence, que la voix monotone du confesseur de la duchesse, qui avait ouvert un livre de messe, et murmurait les prières des morts.

» Enfin, j'entendis un pas lourd, chancelant, le prêtre s'éloigna de la porte, qui s'ouvrit, et mon père reparut.

» Je m'élançai vers lui, mais je m'arrêtai brusquement.

» Jamais je n'oublierai le visage du duc à cet instant.

» 11 avait vieilli de dix ans.

» Sa ligure avait revêtu quelque chose de farouche et de

sépulcral. On eût dit un masque de marbre immobilisant l'horreur et la fureur.

» Il s'avança vers moi, d'un pas lent, saccadé, me fascinant d'un regard si terrible et si chargé de haine, que je reculai épouvantée.

» J'eus le sentiment qu'il allait me tuer ou me bro"yer sous ses talons.

» Je tremblais de tout mon corps, et, quand je sentis la muraille derrière moi, je m'y cramponnai pour ne pas tomber.

» — Grâce! murmurai-je, ne sachant même plus ce que je disais.

» — Malheureuse ! s'écria le duc, dont la parole sifflait entre ses dents serrées.

» — Ma mère! ma mère! répétai-je encore, éperdue, bouleversée...

» — Elle est morte ! ricana 't-il.

» Puis, il étendit sa main sur ma tête comme pour une malédiction.

» Je n'en vis pas davantage.

» Je m'évanouis.

» Quand je revins à moi, j'étais seule, étendue par terre, à la place où j'étais tombée.

» Evidemment, personne ne s'était occupé de moi. On m'avait laissée là ; je pouvais y mourir comme un chien !

» La nuit était presque venue.

» Je me relevai, la tête lourde, presque folle, me rappe- Inat mal ce qui venait de se passer, pourquoi et comment j'étais là.

» Un silence profond régnait dans le château.

» Cependant les idées me revinrent peu à peu ; la lumière se flt dans mon cerveau.

» Cela me rendit mes forces.

» Je sentis en moi un flot de révolte contre ce qui me frappait et m'écrasait sans que j'en connusse la cause.

» Il me semblait que j'étais victime d'une épouvantable iniquité,

» Pourquoi m'avait-on éloignée du lit de ma mère mourante ?

■» Pourquoi mon père m'avait-il maudite, montré cette haine effroyable que je sentais ne pas mériter ?

» Il y avait là un mystère, un mystère que je voulais savoir... Surtout, je voulais voir ma mère.

» Qui me prouvait qu'elle ICit morte ?

» Et, d'ailleurs, morte ou vivante, qu'importait ?

» Ma place était près d'elle.

» D'un pas encore chancelant, je me dirigeai vers ia porte

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qui avait livré passage au prôtrc et au duc, et je m'engageai dans un long corridor qui conduisait, je le savais bieri, à l'appai'tonicut, de ma mère, à sa chambre.

» A présent, la nuit était venue complète.

» J'avançais à tâtons.

» Tout ùTcoup, j'aperçus une faible lueur qui filtrait au ras du idancher.

» J'étais arrivée. J'ouvris la porte qui se trouvait devant moi. J'étais dans la chambre de la duchesse.

» En face se dressait son lit, où je distinguai une forme rigide sous nu drap blanc.

» Un cierge bridait auprès.

» A côté du cierge, une religieuse agenouillée priait.

» Je m'avançai, soutenue par mes nerfs portés au paroxysme de leui' tension.

> La religieuse se retourna et mo demanda qui j'étais, en interrompant sa prière.

» — Sa fille ! dis-je, et je montrai le cadavre recouvert du drap blanc.

» La sœur baissa la tête, reprit sa prière et ne s'occupa plus de moi.

» Je m'approchai du lit.

» Il me semblait que j'agissais comme dans un rêve.

» Je soulevai le drap, prête à me jeter sur ce corps froid, à couvrir ce visage de pierre que nous fait la mort de mes larmes et de mes baisers .

» Je ne pus. Mes cheveux se dressèrent sur ma tête.

» Le visage de ma mère, que j'avais connu si beau, si gracieux, était épouvantable.

» Une expression de terreur et d'effroyable désespoir en convulsait tous les traits.

» C'était le visage d'un damné, tel qu'on peut le concevoir, tel que la peinture en a représenté quelques images.

» La bouche était tordue, les yeux grands ouverts et fixes... Quelque chose d'horrible et de terrible.

» Ses mains crispées paraissaient aussi vouloir repousser quelque menace ou quelque apparition monstrueuse.

y> On voyait que la mort l'avait surprise à l'instant d'une douleur morale aiguë, où se mêlaient les terreurs religieuses de l'enfer entrevu.

» Je ne pus supporter ce spectacle, et je m'évanouis pour la seconde fois.

» La sœur ayant sans doute appelé, je me retrouvai le lendemain dans ma chambre..

» J'y restai seule jusqu'au jour de l'enterrement.

» Une femme de service m'y apportait mes repas.

>■> Je n'osais demandor h revoir mon père, ni m'informer de lui.

» Au moment de la cérémonie religieuse, on vint me chercher.

» Je descendis à la chapelle du château, déjà remplie par la foule.

» Là, se trouvaient non seulement tous nos serviteurs, nos fermiers, nos paysans, mais encore 'toute la nohlesse des environs.

» On m'avait conduite à un banc près du choeur, réservé aux membres de la famille.

» Il n'y en avait pas d'autres que moi et mon père.

» Le duc s'y trouvait déjà assis.

» Il ne parut pas s'apercevoir de ma présence.

» Il se tenait droit et immobile.

» Son visage avait conservé cet aspect sépulcral, de pierre, qu'il n'a plus quitté depuis ce jour fatal, mais son regard était revenu calme et froid, et sa tenue absolument correcte.

» La cérémonie fat longue.

» Le catafalque était là, chacun défila devant en l'aspergeant d'eau bénite.

» Ce fut le duc qui commença, je le suivais.

ï» Il me passa le goupillon avec calme, mes doigts rencontrèrent les siens. Ils étaient glacés.

» Je levai les yeux sur lui. Il ne me regardait pas, mais je constatai que ses cheveux avaient blanchi.

» On descendit le corps dans le caveau de la famille, car le duc avait obtenu la permission de faire enterrer les siens dans le château.

» Les amis, les invités, les curieux se retirèrent, et je me retrouvai seule dans ma petite chambre.

» Le lendemain, à la première heure, on me réveilla pour m'avertir de m'apprêter à partir.

> Je retournais au couvent.

» Je suivis le domestique, un nommé Yvon, que je connaissais depuis mon enfance.

» Il me conduisit dans la cour, me lit monter en voiture, et je quittai le château sans avoir revu mon pcre.

» J'étais tellement abattue, et son regard m'avait causé une telle terreur, que je n'osais interroger personne, et que je redoutais par-dessus tout une nouvelle entrevue avec lui.

» Je restai encore au couvent six mois.

» Le duc ne vint point me voir, ne m'écrivit pas.

» Un jour, on me fit descendre au parloir.

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» Yvon, lo valet de confiance de mon père, s'y trouvait.

>■> — Ma(L>nntiselle, nie dit-il, Vos études sont Unies. Je suis charge de vous ramener au cliAteau ])our y rester. Veuillez lairo vos adieux i\ vos amies,

» Va\ route, pendant le retour, je lui demandai comment allait mon père.

y — ]\1. le iluc se porte bien, me répondit-il, mais vous trouverez la vie bien changée. Depuis la mort de madame la duchesse, il reste seul et ne voit personne. Cela sera triste, tort triste, pour nne jeune demoiselle comme vous. Mais peut-être votre présence lui donnora-t-ello un jieu de distraction, et larrachera-t-elle au chagrin noir qui le dévore.

» Je le regardai avec étonnement.

î> Il croyait donc cme le duc regrettait sa femme, la pleurait encore, l'aimait toujours?

» Après ce que j'avais vu, après la double expression du visage démon père et de celui de ma mère, moi," je n'y pouvais plus croire ! »

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