IV. — EL TORÉADOR
« Comment mon père allait-il me recevoir ?
» Cette idée m'agitait et dominait toutes les autres.
» Je le revoyais toujours s'avançant vers moi, levant sur ma tête son bras chargé des colères les plus sauvages, prêt à m'écraser.
» Mon émotion redotiblait au fur et à mesure que nous approchions du château de la Villepreux. Elle était à son comble lorsque la voiture s'arrêta dans la première cour, au bas du perron monumental de douze marches de marbre blanc qui conduisaient aux appartements de réception da rez-de-chaussée.
» La portière s'ouvrit, et j'aperçus le duc, debout, qui m'offrait la main, pour m'aider à descendre.
» Sa physionomie était celle que je lui connaissais depuis la mort de la duchesse: rigide et comme pétrifiée, mais sans violence, absolument froide et indéchiffrable.
» J'appuyai ma main tremblante sur celle qu'il me tendait et restai devant lui, ne sachant ni ce que je devais dire, ni ce que je devais faire.
» — Mademoiselle de la Villepreux est la bienvenue dans le château de ses pères, dit-il d'une voix calme et claire qui dut s'entendre de tous les côtés de la vaste cour, et il déposa sur mon front un baiser glacé qui me fit frissonner,
» Cependant, cet accueil, cette caresse, ou, du moins,
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cotte forme extérieure d'une caresse, me réconfortèrent un peu.
» Je ne m'y attondcais pas, et j'en fus, à la fois, profondément surprise et heureuse.
» Peut-être avais-je mal compris, mal interprété ses sentiments au moment de la mort de ma mère !
» Peut-être la douleur causée eu lui par cette catastrophe irréparable avait-elle d'abord troublé sa raison !
» Et pourtant...
» Néanmoins, plus rassurée, je relevai la tête, je regardai autour de moi, et j'aperçus alors tous les domestiques de la maison, la plupart, de nos fermiers, le nombreux personnel, en un mot, d'une habitation seigneuiiale, debout, des deux côtés de la cour, et la tête nue, sur une double rangée.
» Cette mise en scène, ces honneurs rendus à ma petite personne, si tremblante et si timide, me causèrent un étonnement que je ne pus dissimuler et que mes regards exprimèrent, car je n'avais rien vu de semblable qu'à l'époque où le duc et la duchesse, après un séjour de quelques mois dans la ville de Rennes, revenaient au château pour y passer les trois saisons du printemps, de l'été et de l'autonnie.
s> En ces occasions, mes nobles parents rentraient dans leurs terres, comme un couple royal dans sa capitale, et c'était tout juste, si l'intendant, un genou en terre, ne présentait pas au duc de la Villepreux les clefs du château, sur un plat d'or.
» Mon père comprit l'interrogation muette de mes yeux, car il ajouta, de la même voix calme et claire :
» — Madame la duchesse n'est plus. Dieu ait son âme ! Mademoiselle de la Villepreux, désormais, la remplace, et nos gens viennent saluer leur nouvelle maîtresse.
» Les laquais, les paysans, les servantes crièrent :
» — Vive mademoiselle de la Villepreux !
» Et mon père, m'ofïraut son bras, je gravis avec lui le perron, et pénétrai dans l'habitation.
> Etait-ce bien moi, était-ce bien la pauvre Anne-Désirée, si maltraitée, si oubliée et si effrayée, qui rentrait ainsi en souveraine ?
» Une femme de chambre me conduisit à mon appartement. Je quittai njes vêtements de voyage, pour en revêtir d'autres dont le luxe et la richesse me causèrent un éblouissement, puis je redescendis à la grande salle à manger de cérémonie où je retrouvai le duc qui m'attendait.
>■> Nous étions seuls pour le repas, mais des serviteurs nombreux et empressés circulaient autour de la table et nous servaient au milieu d'un silence recueilli.
» Le duc, sans dérider son visage de marbre, m'adressait assez souvent la parole, m'entourait de ces attentions froidement et noblement galantes qui étaient dans ses habitudes et dans ses traditions à l'égard des dames.
» Il m'exposa nettement, de façon à être bien entendu do tous, que, désormais, je remplacerais la duchesse à la tête de sa maison, ainsi que c'était mon droit et sa volonté expresse, et que chacun m'obéirait comme à l'unique maîtresse et à l'unique héritière du nom et des biens de la Villepreux.
> Je croyais rêver, mais le rêve, cette fois, était doux.
» Toute ma tendresse refoulée pour mon père me revenait, me remontait du cœur aux yeux et aux lèvres.
T> Je brillais du désir de me jeter dans ses bras, de lui dire qu'il trouverait en moi la meilleure et la plus affectueuse des filles, que je ferais tous mes efforts pour me montrer digne de sa conhance et de son amour paternel.
» Vous nepouvez comprendre, cliers enfants, qui avez été élevés dans les idées modernes, au milieu d'un autre monde plus simple et plus naturel, par une mère qui était votre amie, votre sœur aînée, et ne vous faisait point sentir le carcan de l'autorité de la famille conçue d'après certaines idées religieuses et certaines traditions aristocratiques, l'effet profond que produisait sur ma petite personne cette conduite, l'émotion qu'elle me donnait, la reconnaissance, et, disons le mot, l'orgueil qu'elle développait brusquement en moi.
> J'attendais avec une impatience fébrile le moment où, restée seule avec le duc, je'pourrais me livrer à une expansion qui l'eût blessé, je le savais, devant ses gens.
> Le repas fut long, il n'en finissait pas.
» Enfin, on desservit, et nous passâmes au salon.
» Là, toute rougissante, le cœur palpitant, les yeux pleins de larmes de reconnaissance, je m'avançai vers lui les mains tendues, la bouche ouverte...
t> Il leva son regard et me cloua sur place.
» Sa physionomie avait changé.
» J'y retrouvai la trace visible de l'horreur et de la haine qu'il m'avait montrées le jour de la mort de ma mère, et, sans me dire un mot, il sortit de la pièce.
» Mais à quoi bon insister, entrer dans le détail ?
» Pendant un an, il en fut ainsi chaque jour.
» Devant le monde, il me traitait, je ne dirai pas avec affection, mais avec sollicitude, et dételle sorte qu'on citait son admirable et noble conduite envers sa fille, et que tous, dans cette maison, où je menais l'existence la plus sinistre et la plus allhgeante, me croyaient la plus heureuse des jeunes filles.
» Si qiiohine ami venait au clultoau, (lucliiuo ;^ontilliommc dos environs, j'étais là pour recevoir, jiour lairo les honneurs; il me lu'ésontait avec ailectation, me mettait en avant.
y> Mais il ne m'adressa pas la jtaroîe une fois sans témoin, et nous vivions dans l'intimité, non pas comme des étrangers seulement, mais comme de véritables et larouclies ennemis : je ne pouvais en douter, c'était de l'ininntié (pie je lui inspirais.
» Il y avait là un mystère, un problème ad'reux, que mon imaîjination creusait, sans pouvoir en découvrir la solution.
» Mon innocence, ma candeur, exceptionnelle pour mon âf,'e, car j'allais avoir dix-huit ans, m'éloignaient toujours de la vérité.
» Hélas! je devais l'apprendre un jour!
» Dans (pielle circonstance et comment !
» J'étais fort malheureuse. Avec un cœur tendre, et fait pour aimer, il m'était atroce de me sentir haïe, haïe de ceux qui auraient dû m'aimer et que j'étais si disposée à aimer; haïe sans savoir pourquoi, sans pouvoir m'imaginer, quoique je" ne fisse qu'y penser, quel méfait, quel crime inconnu j'avais pu commettre pour m'attirer ces sentiments contre nature.
» J'avais des moments de désespoir où je regrettais les châtiments de ma mère.
Alors, je souffrais plus brutalement, mais moins profondément. Je pleurais quand elle me corrigeait pour me préparer le ciel et épurer mon âme pécheresse, comme disait le R. P. jésuite qui guidait sa conscience, mais mon père m'aimait, du moins, et les insouciances heureuses du premier âge me consolaient bien vite.
» Aujourd'hui, j'éîais une jeune fille, presque une femme. On ne me frappait plus, mais, si on avait cessé de macérer ma chair, on me faisait subir une savante torture morale dont la prolongation exaspérait mes nerfs et déchirait mon cœur.
» Les occupations multiples d'une grande maison à diriger me sauvaient seules de la tblie, où j'aurais abouti nécessairement si j'étais restée dans l'oisiveté.
» Quant à demander une explication au duc, c'est la dernière chose à laquelle j'eusse songé, et j'aurais eu plutôt recours au suicide pour me délivrer d une situation insup- ]iortable, pour échapper à cette comédie atroce destinée à tromiter le monde.
» Cela dura un an, je l'ai dit.
» J'avais pris l'iiabitude, quand il faisait beau, des pro-
menades solitairos dans la campagne, qui est fort belle à cet endroit; d'ailleurs, je pouvais marcher des heures entières, sans franchir l'enceinte de nos propriétés personnelles.
» Un jour, c'était par les grosses chaleurs de l'été, je sortis, et me dirigeai vers un point sauvage que j'adorais tout particulièrement.
» J'avais emporté un livre.
» Je tenais sur mon bras une écharpe légère de crêpe de chine rouge, que lèvent faisait flotter.
» Je m'étais éloignée du château, j'étais seule et je longeais la lisière d'un petit bois de chênes traversé par la grande route.
» Tout à coup, au tournant de cette route, j'aperçus un taureau qui fixait sur moi, à quelque distance, ses yeux farouches et sanglants.
» Je connaissais trop les allures des animaux de la campagne pour ne pas comprendre le danger.
» Je regardai donc autour de moi avec inquiétude, afin d'appeler le bouvier ou le conducteur de la bête terrible, mais je ne vis personne.
» Le taureau grattait la terre, une bave épaisse coulait en deux ruisseaux jaunâtres de son mufle noir, et je l'entendais soufller avec force.
» Je songeai à mon écliarpe rouge. Je voulus la dissimuler, mais je tremblais ; mes mouvements étaient peu assurés, et je la saisis si maladroitement qu'elle se déploya et flotta au vent comme une provocation.
» Le taureau baissa la tête et prit sa course en se dirigeant sur moi.
» Je me sentis perdue.
» Cependant, j'eus la force de fuir, mais sans rien raisonner, sans rien calculer, tout droit devant moi, mon écharpe à la main et flottant déployée. Je n'avais pas eu la présence d'esprit de l'abandonner et de la jeter au loin. J'entendais l'animal furieux qui gagnait du terrain. Encore une minute, et il m'atteignait, et j'allais mourir d'une mort affreuse et cruelle.
» Je n'y voyais plus.
» Je fus saisie brusquement par le bras, je me sentis entraînée, et, avant d'avoir rien compris, je me trouvai derrière le tronc large d'un vieux chêne.
» — Restez là, mademoiselle, me dit une voix mâle et inconnue, et si je succombe, au lieu de fuir ainsi devant vous, tournez autour de cet arbre: le taureau ne pourra vous atteindre.
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>■> Vn 1)011 do san^-l'roul iiio revint, je recouvrai la vue.
>■> Un (.lUioicr d'iiilantorie élaii tlevant moi.
» Je ne vis que son uniforme et ses yeux noirs, sa jeunesse et son air do résolution.
» Il ne me tenait iiius. 11 s'élança sur le chemin, l'épco à la main, bien en lace du taureau," et s'arrêta immobile, le bras tendu.
> Une sorte de phénomène étrange se passa en moi.
» La peur avait disparu. J'oubliais qu'il s'agissait de ma vie, et une curiosité intense s'empara de mon être entier.
» C'était un combat mortel, un duel sans lùtié qui allait se passer devant moi, et j'avais une conliance, une conliance absolue.
» Le taureau s'était arrêté de son côté, en voyant cet adversaire qui lui barrait le chemin.
Ses flancs se soulevaient et s'abaissaient avec violence.
» Il creusait la terre de son sabot avec un mouvement saccadé, la tête baissée, les cornes inclinées en avant.
» Une fumée sortait de ses naseaux, son œil farouche semblait nager dans du sang.
» J'avais presque envie de lui crier :
» — Avance donc !
» Je l'ai dit, je ne craignais rien pour mon défenseur inconnu.
» Comme si le taureau avait deviné mon impatience, il prit sa décision et bondit sur son adversaire.
» L'ofHcier se jeta légèrement de côté, tendit le bras, et son épée entra jusqu'à la garde dans le corps de l'animal, au défaut de l'épaule.
» La bête furieuse s'arrêta court, poussa un mugissement prolongé, puis je la vis qui tremblait sur ses jarrets.
» Le vainqueur retira son épée.
» Le taureau chancela, s'agenouilla et roula sur le liane.
» Un énorme jet de sang sortit de la blessure.
» Je m'étais élancée vers mon sauveur.
» II se retourna et me dit en souriant : » — Mademoiselle, contemplez l'agonie de votre ennemi, il n'est plus à craindre.
» En effet, le taureau s'agitait dans les dernières convulsions, au milieu d'une mare de sang. »
HISTOIRE d'aNNE-DÉSIRÉE.