V. — PËNHOÉL
« Ainsi que je viens de le dire, je m'étais élancée vers l'inconnu !
» Je ne ressentais à ce moment aucune timidité de jeune tille, moi si timide habituellement, et par l'etTet de ma nature et par suite de mon éducation.
■» J'étais fascinée, éblouie, par tant de courage et de sang-froid.
» Il me semblait voir, avec mes idées religieuses de cette époque, quelque chose de providentiel dans cette intervention si rapide et si inattendue.
» Je me rappelais l'archange saint Michel tenant le génie du mal sous son talon et brandissant son glaive fulgurant.
» Celui qui était là devant moi, d'ailleurs, justifiait en partie mon illusion, car il était réellement d'une beauté extraordinaire, avec ses yeux d'un noir profond, son sourire aux blanches dents, et son teint pâle. Sa taille frêle et qui n'annonçait aucune Ibrce physique rendait plus étonnant l'acte de vigueur accompli par lui, et l'aspect juvénile de celui qui en était l'auteur le revêtissait d'un caractère poétique et presque surnaturel d'héroïsme.
» Son regard aussi, plein de lumière et rayonnant une énergie peu commune, achevait de me dominer. Je me sentais prête à l'adorer comme un dieu, plutôt qu'à le remercier comme un homme.
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» — Oli ! c'est miraculeux ! niurmurai-jo enjoignant les mains.
» — Miraculeux ! non pas, mademoiselle, me dit-il d'une voix vibrante et caressante à la ibis, la voix du doniiiialeur. Non pas. ilion n'est inoins extraordinaire, an contraire. Dans ma jeunesse, j'ai voyagé en Espagne, j'y ai même passé plusieurs années. Là, j'ai vu mille combats de taureaux, et je sais comment s'y i>rennent ceux qui les attaquent et les tuent devant la foule. Au fond, cela est parfaitement simple, ne demande qu'un peu de sang-froid et de rapidité.
» Ces paroles me rappelèrent à la réalité.
» Je me vis devant un jeune homme, qui venait de me sauver la vie.
» — Quoi qu'il on soit, monsieur, répondis-je en rougissant et d'une voix émue, sans vous, je serais morte !
» — Oh ! cela, je ne le nie pas, lit-il en souriant ; — je n'ai jamais vu sourire plus gracieux que le sien ! — et de cela je suis heureux et lier, profondément heureux et hautement fler. Vous ne m'en remercierez jamais autant que je m'en félicite, à présent que je vous vois, que je vous apprécie, que je constate tout ce que j'aurais perdu si j'étais arrivé trop tard, quel trésor de grâce, de jeunesse et de beauté ce vilain animal allait détruire dans sa fui'eur de brute aveugle !
» — Oh ! mou Dieu ! m'écriai-jo tout à coup, vous êtes blessé, vous êtes couvert de sang !
» Pendant qu'il me parlait en cherchant mes yeux, j'avais baissé mon regard, et je venais d'apercevoir, en etlét, sur son uniforme de larges plaques de sang dont la vue me bouleversa.
» Il suivit mon regard.
» — Ce n'est point mon sang, me dit-il. Rassurez-vous ; c'est celui de votre ennemi.
» Mais la réaction se faisait en moi.
» L'émotion, un instant suspendue ou contenue par son excès même, reprenait le dessus.
» — Vous pâlissez ! Qu'avez- vous ? s'écria-t-il.
» Je ne pus lui répondre.
» Mes jambes tremblaient sous moi.
» Je sentis vaguement qu'il me saisissait dans ses bras, et je perdis connaissance.
•» Quand je revins à moi, j'étais étendue sur l'herbe, au rebord d'un fossé, de façon à avoir la tête haute.
» Lui, le visage penché vers moi, épiait tous mes mouvements avec une inquiétude visible et presque passionnée.
» En me voyant ouvrir les yeux, il poussa un soupir de soulagement et se redressa.
» Je voulus me relever : j'y parvins avec son aide.
» — Ah ! mademoiselle ! me dit-il, vous m'avez causé une bien vive terreur. Je n'osais vous abandonner pour aller chercher du secours, et je ne savais où vous porter, car j'ignore votre nom et votre adresse, et nous sommes ici fort loin de toute habitation.
» — Je suis mademoiselle de la Villepreux, balbutiai-je avec effort, et mon père habite...
» Il tressaillit visiblement, et un nuage passa sur son front.
» De la Villepreux ! répéta-t-il. Ah ! vous êtes la fille du duc !
» Il me dévisageait maintenant avec une vive attention mêlée de beaucoup d'embarras.
» — Je sais où il demeure, ajouta-t-il.
» Il garda un instant le silence, comme s'il hésitait, ou se consultait lui-même, puis me regarda de nouveau.
5> J'étais sans doute bien pâle encore et je paraissais faibde, car il reprit :
» — Voulez-vous accepter mon bras ? je vous soutien d|#ai et je vous conduirai jusqu'à la plus prochaine ferme. Là on trouvera moyen de faire atteler quelque voiture pour vous transporter jusque chez vous, ou de faire prévenir M. le duc, qui viendra vous chercher.
» Nous nous mîmes en marche.
» Au bout de quelques pas, je me sentis moins faible que je ne croyais, et les forces me revinrent.
» Il gardait le silence maintenant, et je n'osais lui parler.
» Le remercier encore me paraissait banal.
» Je ne savais que lui dire, et je me taisais, me reprochant de paraître ingrate, ou craignant de lui paraître sotte.
5> Au premier tournant il voulut prendre à droite un sentier qui conduisait en effet à l'une de nos fermes.
» — Vous vous trompez, lui dis-je, c'est à gauche que se trouve le château de la Villepreux, et je me sens assez forte à présent pour m'y rendre. Il faut que le duc vous voie, sache ce que je vous dois, et vous remercie.
» Il tressaillit encore, mais suivit docilement mon impulsion, en répondant simplement :
» — Je ne puis vous quitter, mademoiselle, dans l'état où vous êtes, et j'obéirai à vos ordres.
> Plus nous approchions du château, plus mon trouble augmentait.
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» Je lie pouvais jamais sougoi' à lue irouvci' eu pi'cscncc de mon pùrc, maintenant, sans éprouver une violente i>al|iitation, et j'avais terreur ;\ l'idco que je serais oblifi'éc de lui raconter ce qui venait de se passer.
» Quant à l'accueil réservé à mon sauveur, je n'avais l)oint d'inquiétude. Je connaissais assez le duc pour ctr"e certaine qu'il saurait jouer la tendresse d'un père heureux et reconnaissant.
» Malgré mon trouble, Je devinais pourtant que mon compagnon éprouvait aussi une certaine préoccupation qui granilissait à mesure que la distance diminuait, et, quand nous arrivâmes à l'entrée du parc résci'vé, (luand, i\ travers les arbres, on put apercevoir une partie de la façade tlu vieux château, m(tn sauveur s'arrêta brusquement :
» Mademoiselle de la Villepreux, me dit-il d'une voix dont le timbre grave et triste me frappa, il est inutile que je vous accompagne plus loin.
» Je le regardai avec étonnement.
5> Vous voici chez vous, chez votre pore, chez le duc ; vous n'avez que cette pelouse à traverser, et vos forces y suflii'ont sans mon aide.
» — Mais, monsieur, lui dis-je, le duc doit vous voir. Je tiens à lui présenter celui qui vient de sauver la vie de sa lille.
» — A quoi bon, mademoiselle ?
» — 11 ne me pardonnerait pas d'en agir autrement, repris-je vivement. Et, d'ailleurs, moi, je ne me pai-donnerais pas de ne point le faire. Je n'ai rien su vous dire.
» — Vous m'avez dit merci, et vous avez accepté mon bras... laissez-moi partir !
y, — Pourquoi fuir notre reconnaissance ?
7> — Mademoiselle, j'ai fait, pendant une minute, un beau rêve, trop beau, hélas ! Le réveil est venu immédiatement. Le pauvre lieutenant n'a rien à faire, rien à voir dans le noble château... de la Villepreux.
» Oh ! monsieur ! murmurai-je, croyant qu'il voulait parler de l'obscurité de sa naissance et de l'humilité de sa position dans le monde... vous êtes mon sauveur... et mon père...
» Je me tus.
» Je craignais de le blesser.. Je cherchais le moyen de répondre à sa pensée, sans que ma réponse eût une forme qui pût choquer sa flerté.
» — Mademoiselle, me dit-il avec un sourire, je suis aussi gentilhomme que le duc, et ma naissance vaut la sienne... Ce n'est pas là ce qui m'arrête, ce n'est pas là ce qui m'impose de me séparer de vous... Adieu !
» Il dégagea son bras.
» Je restais devant lui, le suppliant du regard.
» — Votre nom, du moins, votre nom.. . sans celaje croirai que vous regrettez de m'avoir sauvée...
» — Mo)i nom, tit-il en hésitant, il vaut mieux que vous l'ignoriez. Rappelez-vous seulement que je vous ai vue,... et que je ne l'oublierai jamais.
» Je lui tendais la main.
» Il la piitj me regarda...
» En ce moment un bruit de pas nous fit détourner la tête.
» C'était le duc qui s'avançait vivement vers nous.
» — Voici mon père, lui dis-je.
» Il devint un peu pâle, mais n'essaya plus de s'éloigner.
» Je m'élançai vers le duc, et toute haletante, précipitamment, je lui racontai, en quelques mots hachés, ce qui venait de se passer.
» Le duc m'écoutait avec son visage de pierre.
» Il ne parut ni ému par l'image du danger que j'avais couru, ni par l'acte d'héroïsme auquel je devais la vie.
» Cependant, malgré le froid qui s'emparait de moi et me paralysait chaque fois que je me trouvais en face de lui, je me retournai, en finissant mon récit, vers l'inconnu resté immobile et debout à quelque pas, et j'ajoutai à très haute voix :
» — Et voilà celui qui a sauvé mademoiselle de la Villepreux.
» Le duc s'avança alors vers le jeune offlcier, sans me répondre une parole, et, s'inclinant courtoisement devant lui, dit d'une voix empressée :
» -= Qui dois-je remercier, monsieur, du grand service que vous venez de rendre à un père, à une noble famille ?
» — Monsieur le duc, répondit l'inconnu d'une voix calme, je m'appelle : Louis-René de Penhoêl !
» Mon père se redressa, comme s'il venait de mettre le lùed sur une vipère, un flot de sang monta à ses joues rigides et habituellement décolorées, et ses yeux lancèrent un éclair de haine qui me lit frémir.
» Il y eut un silence.
» — Ah! ah ! fit-il enfin, c'est M. de Penhoêl qui vient de sauver mademoiselle de la Villepreux !
» Il promenait ses yeux de l'un à l'autre, avec une expression étrangement et sinistrement ironique.
» Je m'étais rapprochée instinctivement de M. de Penhoêl, puisque tel était son nom, sans réfléchir, par un premier mouvement plus fort que ma volonté, prête à le couvrir
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coativ la colùi'c que je voyais s'alkimcr dans le cœur du duc.
» — 11 y a (lu sanfï sur vous deux! reju'it mou pore en ricanant.
> C'était Aa^ai : je m'aperçus alors seulement que ma robe blanche i)ortait de nombreuses taches routes imprimées sur l'étoile légère au moment sans doute où je m'étais cvaiu»uio, où mon sauveur m'avait soutenue dans ses bras pour ni'empôcher de tomber.
» M. de Penhoël s'était redressé aux paroles du duc, le visage empourpré, mais il ne lui répondit pas et s'adressant à moi :
» — Mademoiselle, vous voyez, me dit-il, que j'avais raison de ne pas vouloir venir jusqu'ici et de vouloir vous quitter en taisant mon nom. Adieu !
» 11 s'inclina devant moi et s'éloigna lentement.
» Je le suivis du regard, surprise et désespérée, comprenant que ces deux hommes se haïssaient et que j'aimais celui qui partait.
» Quand il eut disparu, je me retournai : le duc n'y était plus.
» Je rentrai seule et brisée.
» Telle fut, mes chers enfants, ma i)r'emière entrevue avec Louis-René de Penhoël, votre père. »
HISTOIRE d'ANNE-DÉSIRÉE.