VI. — LES AMOUREUX
» A la suite de ces événements, je fus malade, et dus garder, soit le lit, soit la chambre, pendant quinze jours.
» Mon système nerveux si violemment ébranlé par les conditions de l'existence étrange que je menais auprès de mon père, était devenu et devenait chaque jour plus impressionnable.
» On eût dit qu'une fatalité pesait sur moi, qu'un mauvais esprit me poursuivait, cherchant à empoisonner ma vie entière, à frapper mon cœur, à le déchirer dans ses sentiments les plus naturels.
» J'avais perdu l'atfection de ma mère, d'abord, puis était venue la haine de mon père.
» Enfln l'homme qui m'avait sauvé la vie, l'homme que j'étais destinée à aimer, que j'aimais, que j'avais aimé à première vue, était l'ennemi du duc, partageait avec moi le triste privilège d'exciter son antipathie farouche et que je savais sans remède, car je connaissais trop à présent la nature de M. de la Villepreux pour espérer que ses sentiments changeassent à l'égard de l'être quelconque auquel il avait voué, une fois, son implacable aiiimosité.
» Le duc était un homme de fer.
» Il joignait à l'entêtement du Breton l'entêtement du gentilhomme fou de l'idée de sa supériorité. Il n'admettait jamais qu'il pût s'être trompé, qu'il put revenir sur une
action acciiniplio ou sur une opinion adoptée, sans se (liniinuer lui-même lï sos propres yeux.
» Reconnaitrc un loi't ou une simple erreur était pour lui une sorte de déchéance à laquelle il était incapable de s'abaisser.
» J'avais bien soullért. J'allais souffrir encore davantage, car je sentais aussi que j'étais de celles qui n'aiment qu'une lois en leur existence, et meurent de leur amour, si elles ne peuvent en vivre.
» J'allais avoir vingt ans, et je voyais l'avenir plus sombre et plus désolé que le passé.
» J'étais riche, j'ap}iartenais à l'une des ])remières familles de France, je pt)rtais un iKmi illustre, j'étais jt)lie à cette époque : tout ce qui aurait dû m'apporter le bonheur, me protéger, m'élever, se tournait contre moi pour me frapper et m'écraser.
» Pourquoi Louis-René de Penlioël m'avait-il arrachée à la fureur du taureau qui me poursuivait ? Ah ! que n'ctais-je morte foulée sous les pieds de l'animal sauvage! Au moins, c'eût été fini ! Je ne souffrirais plus ! Je n'aurais pas connu celui dont l'image me poursuivait, et que la haine de mon père éloignait plus de moi que n'eussent j)u faire toutes les distances sociales, toutes les différences de fortune et de naissance.
» Mais pourquoi cette haine?
» Pourquoi ces deux hommes qui ne s'étaient jamais vus, avaient-ils frémi tous deux rien qu'à entendre prononcer leur nom ?
5> ISon-seulement j'étais toujours frappée, mais je l'étais toujours sans savoir pourquoi, et le mystère qui entourait mes souffrances s'y ajoutait comme une nouvelle torture plus raffinée.
» Que Louis de Penhoèl eût offensé mon père, directement, personnellement, c'est ce que je ne pouvais admettre.
» D'abord, il y avait entre eux une trop grande difterence d'âge.
r> M. de Penhoel pouvait avoir tout au plus vingt-cinq ans. C'était un jeune homme. Il n'avait jamais habité e pays, bien que je connusse son nom comme appartenant aussi à la vieille noblesse bretonne. Je savais pertinemment qu'il ne s'était jamais rencontré avec le duc, à qui je n'avais jamais non plus entendu prononcer ce nom.
» D'ailleurs, il m'avait suffi de le voir, pour être convaincue qu'il était incapable d'une action lâche ou mauvaise.
» L'homme qui m'avait sauvée en déployant tant de
courage et île sang-froid, ne pouvait avoir commis, en aucun temps, une bassesse, ne pouvait avoir dans son passé, encore si court, l'ien de honteux ou de coupable,
» Lui ne paraissait pas haïr le duc, mais seulement savoir qu'il en était haï.
» Ah ! que n'aurais-je pas donné pour connaître ce qui les séparait !
» — C'est fini ! me disais-je, je ne le reverrai plus. Il aura passé devant mes yeux comme le rêve et la promesse du bonheur, et je ne saurai pas la raison du brusque réveil qui l'a chassé loin de moi pour toujours.
» Lorsque je pus enfin sortir, reprendre ma vie active et mes promenades quotidieunes, je me dirigeai naturellement vers l'endroit où je l'avais vu pour la première et dernière fois évidemment, où il avait risqué sa vie pour moi, sans me connaître, sans savoir qui j'étais, seulement pour défendre un être faible et menacé.
» Mes sentiments et ma reconnaissance m'appartenaient. Personne n'avait le droit de les contrôler, et je pouvais bien m'accorder l'amère satisfaction d'aller revoir ces quelques mètres de terrain qui m'avaient révélé que je n'étais plus une enfant, que la femme s'éveillait à son tour dans la jeune tîUe.
» Je partis donc résolument un matin, et je m'élançai d'un pas rapide vers ce lieu si plein déjà de souvenirs et "d'émotions pour moi.
» Il faisait un temps admirable.
» Le ciel était pur et riant, couvert d'une légère brume impalpable qui en adoucissait l'azur sans le cacher. L'ai r embaumait du parfum des prairies avant la fenaison. La verdure était fraîche et verte, comme aux premiers jours de l'été, ceux qui précèdent le soleil trop ardent du mo is de juillet.
» Au détour du chemin, je jetai les yeux sur le chêne derrière lequel il m'avait placée pour combattre le taureau, et qui se dressait là, presque en face de moi, un peu sur la droite.
» Louis-René de Penlioél y était, aîsis à son ombre, le regard tourné vers moi.
y> Mes chers enfants, je serai franche avec vous.
» Je ne fus pas surprise. En l'apercevant, je compris que je m'y attendais, et que j'étais accourue, comme on accourt à un rendez-vous convenu.
» Cependant, je m'arrêtai.
» Mes jambes tremblantes me refusaient leur service.
» Mais il m'avait vue.
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>■> Il se Io\a, (ît, en un hiuul, lut jn^ôs de moi.
> — Ali ! iiiadeiiioisollo ! s"ccria-l-il, vous voil;\ cniin. Quej'ai suullbi'l ! Depuis quinze Jouivs, Je viens ici tous les jours. J'ai cru que je vous inspirais de l'horreur et que vous ne vouliez plus revoir le pauvre Penlu)ël, en cxécralion ;\ votre ianiille.
» — .Tai été malade, lui dis-je.
» — Et je n'en ai rien su !
» 11 m'entraîna auprès de l'arbre ; je m'appuyai au tronc, tandis qu'il restait debout on (ace de moi.
» Alo)'s, méprenant les mains et me brûlant de laflamme de ses yeux noirs, il ajouta:
» — Ainsi, vous ne me haïssez pas ?
» — Puis-je liaïr celui qui a exposé sa vie pour sauver la mienne ?
» — Vous ne partagez pas les colères implacables de votre famille ?
» — Comment pourrais-je les partager, puisque j'en ignore les motifs ?
> — Alors, le duc ne vous a rien dit ? » — Rien.
> — Il ne vous a point parlé des Penhoêl ? » — Pas un mot.
» Il parut surpris.
» — Je ne sais qu'une chose encore, c'est que je vous dois tonte ma reconnaissance, et double remerciement, puisque celui de mon père, sur lequel je comptais pour vous, vous a fait défaut.
» — Ah! vous êtes aussi bonne que belle !
» — Pouvez-vous me dire, repris-je, pourquoi le duc vous hait ?
» — Dans ses détails exacts et circonstanciés, non. Je sais seulement que c'est une vieille haine de famille qui remonte loin. Si l'on consulte l'histoire de Bretagne, vous y verrez que les Penhoêl et les Villepreux ont toujours été dans des camps opposés. Il i)araît, de plus, qu'au moment de la Révolution, mon grand-père se l'allia au mouvement populaire, adopta les idées nouvelles, tandis que votre famille se serrait plus que jamais autour du roi. Au 10 août, à la prise des Tuileries, vos parents combattaient avec les Suisses, tandis que mon aïeul suivait Danton et Camille Desmoulins, et entra dans le palais avec les républicains vainqueurs.
» ■ — Et c'est tout ? lui demandai-je, car je ne comprenais rien à la persistance de ces haines politiques à travers les siècles et les générations.
» On dit encore, a.jouta-t-il avec quelque embarras, que ce fut sur la dénonciation de mon aïeul, ou par sa faute, que votre granil-pôre, caché dans Paris, fut arrêté, envoyé au tribunal révolutionnaire, puis à l'échafaud. Mais j'ai peine à le croire; et, d'ailleurs, je n'en suis point responsable...
» — Que répondent vos parents à cette accusation "?
» — Hélas, mademoiselle, je suis orphelin. J'étais tout enfant, lorsque je perdis mon père et ma mère... je ne les ai pour ainsi dire pas connus... J'ai été élevé presque par charité ; toute notre fortune fut engloutie dans de fausses spéculations... Cela vous explique pourquoi je suis soldat... Dès que l'âge me le permît. ..je m'engageai, n'ayant aucune carrière devant moi, qui fût digne de mon nom. Dans l'armée, je puis me conquérir une position... mais le duc doit encore me haïr davantage en me voyant sous cet uniforme, lui qui ne s'est rallié à aucun gouvernement depuis la chute des Bourbons, et qui n'aurait jamais consenti à en laisser servir aucun par ses fils, s'il en avait eu.
» Je l'écoutais, pâle et désespérée.
» Il avait raison. Bien que les motifs de la haine de mon père me parussent peu justifiés au point de vue de l'équité, je connaissais trop ses idées pour ne pas comprendre que tout ce que m'exposait Louis-René de Penhoôl était plus grave aux yeux du duc que les crimes les plus abominables.
» — Oui! murmurai-je enfin, il ne vous pardonnera jamais !
» Et pourtant j'étais heureuse au fond de sentir que, moi, je pouvais estimer celui qui me parlait: que personnellement il était innocent, irresponsable de ce qui nous séparait.
» Que m'importait à moi, sa pauvreté ?
» Que m'importait le crime de son aïeul, si son aïeul avait réellement commis ce crime de livrer un vaincu aux vengeances des vainqueurs?
» Etait-ce sa faute à lui ? Etait-ce ma faute à moi ?
» D'ailleurs, n'avait-il pas amplement racheté ce sang de la Villepreux, répandu par le fait d'un Penhoël, en arrachant, lui, le dernier des Penhoël, la dernière des la Villepreux à la mort qui la menaçait ?
» Que vous dirai-je , mes chers enfants ? Nous nous aimions.
» Nous n'avions pas même besoin de nous le dire.
» Le hasard avait fait que son régiment, en garnison à Nantes, avait son dépôt k Rennes et qu'il le commandait ; le hasard avait fait que nous nous étions rencontrés dans les circonstances les plus inattendues et les plus drama-
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tiques ; nos cœurs aclievèrcnt le reste et nous abandonnèrent i\ un amour sans espoir, sans lendemain, mais (jui avait son charme amer et sa douceur mélancolique.
» Toute ma tendresse rel'oulée depuis renlancc avait éclaté en moi. Vivre et l'aimer ne taisaient (ju'un pour votre pauvre mère.
» INous continuâmes donc de nous voir pendant plusiouis mois, nous jurant mutuellement, puisque nous ne pouvions être l'un h l'autre, de nous j^ardoi- lidèlcmcnt notre amour.
» Je craig'nais toujours, en ellot, (juc mon iière ne voulût m'imposer un mariage selon ses vues et ses idées, et j'étais résolue à mourir plutôt que d'oublier celui que j'aimais ou d'accepter le nom d'un époux qui ne lut [tas lui.
» Mous prenions d'extrêmes précautions pour nous voir, et à de longs intervalles, tant je redoutais (juelque acte de violence, non contre moi, mais contre lui, si mon père apprenait que mademoiselle de la Villepreux, foulant aux pietls toutes les traditions de sa lamille, voyait, aimait un Penhool.
» Six mois s'écoulèrent ainsi.
» Les froids étaient venus.
» Un matin, après le déjeuner, je m'apprêtais à me retirer dans ma chambre, suivant mon habitude, lorsque le duc me dit de sa voix froide :
» — Restez ! j'ai à vous parler.
» J'eus un frisson de terreur.
» Que me voulait-il ?
» Depuis la mort de ma mère, c'était la première fois que nous allions nous trouver seuls, en face l'un de l'autre, qu'il allait m'adresser la parole sans témoin.
» Il attendit que les domestiques fussent partis.
» Alors, se tournant vers moi, glacé, impénétrable.
» — Mademoiselle, me dit-il, la saison n'est plus favorable aux rendez-vous en plein air.
» Je dus devenir plus blanche que de la cire.
» — Voilà six mois que cela dure ; c'est assez. D'autres que moi pourraient s'en apercevoir. Vous adorez M. de Penhoël. Cela devait être. 11 vous adore. Cela ne m'étonne pas.
» Un étrange sourire crispa ses lèvres minces.
» — Il faut donc que vous l'épousiez. Mais comme je ne puis aller jusqu'à le solliciter de vouloir bien entrer dans ma famille, arrangez-vous pour le prévenir. J'attends sa demande officielle. S'il avait quelque crainte au sujet de l'accueil réservé à cette demande, je vous autorise à lui faire connaître que je lui accorderai votre main. Vous en
avez ma parole, et un ViUepreux n'a jamais manqué à sa parole.
» Il sourit encore, et sortit de la pièce de son pas de statue de pierre. »
HISTOIRE d'aNNE-DÉSIHÉE.