‹ Zoé Chien-ChienChapitre 45 sur 68 · VII — UN CHANGEMENT PRODIGIEUX · texte numérisé non relu

VII — UN CHANGEMENT PRODIGIEUX

« La première stupeur passée, j'aurais dû ressentir une joie profonde de cette résolution aussi inattendue qu'incompréhensible de la part de M. de la Villepreux,

» N'était-ce j'aslejour après la nuit, l'immense bonheur après l'immense désespérance, la vie après la mort ?

» L'avenir se levait tout à coup devant moi, radieux comme une matinée ensoleillée de printemps, pleine de chants d'oiseaux et de parfums.

» Le duc accordait ma main à l'homme que j'aimais !

» Tous mes rêves étaient réalisés, dépassés.

» La pauvre Anne-Désirée, qui n'avait connu jusqu'alors que l'atroce souffrance d'inspirer la haine et de vivre renfermée en elle-même, allait maintenant pouvoir goûter toutes les ivresses de l'amour, de l'amour partagé qu'on peut avouer. Mademoiselle de la Villepreux allait devenir madame de Penhoèl.

» Elle aurait enfin un doux nid où son cœur, si longtemps glacé, pourrait se réchauffer à l'aise, où la contrainte ferait place aux épanchements.

» Je serais une femme heureuse, la plus heureuse des femmes, si j'avais été malheureuse enfant, et jeune fille malheureuse.

» Je me disais tout cela, je sentais tout cela, et cependant

un fond d'inquiétude et d'angoisse restait en moi,, et quelque cln>.se me serrait à la gorge, comme un étau.

» Je ne pouvais croire, je ne croyais pas à tant de bonheur.

» Je n'y étais point faite, préparée; puis l'éternel mystère qui dominait mon existence planait encore sur ce changement prodigieux de la part du dernier duc de la Villepreux tendant la main au dernier représentant de la famille de Penhoël.

» Cela bouleversait toutes mes idées.

» Jamais, au grand jamais, je n'avais vu mon père changer de sentiments, modifier sa manière de voir sur un point quelconque, renoncer à un préjugé, à une haine surtout.

» Et aujourd'hui, brusquement, sans transition, sans que rien m'indiquât que son cœur se fût ouvert à plus de tendresse pour sa fille unique, il courait au-devant de mes vœux, il me disait froidement :

» — Cet homme pauvre, cet homme qui porte un nom exécré des miens, cet homme qui sert un gouvernement qne je ne reconnais point, et que je combattrais les armes à la main, si l'époque était encore aux Vendéens héroïques ou à la chouannerie indomptable, cet homme, je le reçois dans ma famille, je m'unis à. lui, je lui donne ma flUe, sans que rien m'y contraigne, de mon propre mouvement !

» Pourquoi ?

» Est-ce que mon père m'aimerait sans que je m'en doutasse ?

Est-ce qu'il regretterait son impitoyable et injuste dureté, poussée jusqu'à la cruauté, envers l'enfant qui aurait si bien voulu l'aimer, lui prodiguer ses caresses, adoucir et charmer l'isolement volontaire où, depuis des années, il enfermait sa verte vieillesse ?

» Je me perdais au milieu de ces points d'interrogation, mais, néanmoins, la sensation du bonheur peu à peu l'emportait en moi, au fur et à mesure que je m'accoutumais à ma surprise.

» Puis, l'on croit si facilement ce que l'on désire !

» Je m'empressai donc d'écrire un mot à Louis-René de Penlioël pour lui donner un dernier rendez-vous.

» Ma lettre, sans rien dire, était pressante et révélait mon agitation.

» Il accourut aussitôt.

» Malgré le froid de l'hiver déjà venu, et la neige, qui ce jour-là couvrait la campagne désolée, je lui indiquais le chêne témoin de notre première rencontre. C'était là que j'avais voulu l'attendre. J'y attachais une sorte do superstition.

350 /OK OHIEN-CIIIEN

j, — Cela me portera I)r)nheur, nie (lisais-jo.

» En apercevant Ponliocl, je nie Jetai dans ses bras toute grelottante, moins de froid que d'émotion et de lièvre.

» Quelques mots cnlrccoupés lui révélèrent le chanj^cment apporté tî notre existence.

>> Ainsi que moi, il Au d'abord surpris; mais moins que moi cependant.

» 11 ne connaissait pas le duc comme je le connaissais, et ce qui lui paraissait déjù, extraordinaire ne pouvait le lui paraître au même degré qu';\ mademoiselle de la Villepreux.

>> Il me fit répéter jusqu'jï trois fois le récit de la scène entre mon père et moi, me demandant si j'étais bien sûre de lui rapporter exactement les paroles du duc.

» 11 était fort pâle en m'écoutaut, puis le sang monta ù, ses joues et il couvrit mon visage de baisers ardents.

» Anne ! me dit-il, c'est le bonheur et c'est la fortune ! Le monde est à nous !

f' Ses yeux noirs brillaient d'un feu dont l'éclat m' éblouissait.

» — Le pauvre lieutenant Penhoèl est fini ! Le grand seigneur va commencer ! Et c'est à toi, à toi ma bian-aimée, que je devrai tout !

» Il me serrait contre sa poitrine.

» Il semblait grandir devant l'espérance et se hausser à la hauteur de sa nouvelle fortune, de sa nouvelle existence.

» Jamais nous ne nous étions tutoyés encore, et ce tu, passant de sa bouche à la mienne, et que nous nous renvoyions, me causait une ivresse profonde: c'était comme la prise de possession l'un de l'autre.

» — Vois-tu, me disait-il, nous jugions mal ton père. Il y a un noble cœur dans cette statue à l'aspect morne et glacé. Il aura compris qu'il n'avait pas le droit de briser le bonheur de sa dernière descendante, le hasard qui nous avait réunis lui aura semblé providentiel. Il aura cru que c'était la volonté du ciel, et qu'il lui appartenait, après tant de siècles de séparation, de réunir en une seule et même famille les représentants des deux plus nobles familles de Bretagne.

>■> Maintenant que c'était lui qui me parlait, je croyais tout; et je croyais à tout.

» La joie le rendait expansif, plus qu'à l'ordinaire, car c'était, lui aussi, une nature concentrée et dont on ne voyait pas le fond au premier coup d'œil.

j> Je ne l'avais jamais connu ainsi.

» 11 parlait de Ini, de son enfance, de ses rêves et de ses douleurs.

» — Vois-tu, me disait-il, j'ai la haine de la pauvreté. Elle pesait à mes épaules comme un manteau de plomb. Je suis ambitieux ; je veux être quelque chose, comptée parmi les heureux, les dominateurs, les grands de ce monde. Oh ! la vie large ! les jouissances du luxe ! Si tu savais comme j'exècre la misère ! Pas une minute, depuis que je pense, que je raisonne, je ne l'ai acceptée. Et maintenant que j'ai entrevu un autre horizon, je crois que je me tuerais, si je devais retomber dans la tbsse d'où je vais sortir par toi. Ma bien-aimée, je te devrai tout. Avec toi, allié aux Villepreux, je puis prétendre à tout ! Que je t'aime !...

» Nous restâmes ainsi plusieurs heures ensemble, égrenant le chapelet de l'amour et des projets d'avenir.

» 11 me faisait partager sa foi, son enthousiasme.

» Je ne doutais plus de rien.

» Il me versait l'ivresse. Ah ! je fus bien heureuse ! Et les douleurs qui ont suivi ne peuvent me faire oublier ce beau jour.

» Pourtant, il fallut nous séparer.

» La nuit approchait. Nous convînmes qu'il se présenterait à mon père, le lendemain.

» Je revins seule au château.

» Une brume humide et triste estompait le paysage, et je marchais au milieu de la neige, dans le silence et le froid.

» Pour un premier jour de bonheur, c'était un décor bien funèbre.

» Le lendemain, il se présenta, fut introduit dans le cabinet de mon père, au premier étage.

» Il y resta une demi-heure.

» J'attendais, palpitante, dans le salon du rez-de-chaussée qu'on m'appelât ou qu'il sortît.

» On ne m'appela pas. Mais j'entendis le pas de Louis de Penhoël qui redescendait l'escalier.

» J'ottvris la porte, il m'aperçut, et entra dans le salon.

» Eh bien ? lui dis-je d'une voix qui tremblait.

» Son visage était moins riant que la veille.

» J'eus peur.

» Mais il me rassura aussitôt.

» — Tout est convenu, arrêté, me dit-il : ma chère Anne, tu seras ma femme. Mais quel homme que le duc !

» Et il eut comme un frisson.

» — Il t'a mal reçu ?

» — Non ! mais son aspect, son regard, sa voix, son geste, tout vous glace. On dirait qu'on parle à un mort.

352 ZOÉ CniEN-OUlEN

» - Kiitin, que i,'a-t-il dit, ?

» — 11 ni'adit-, tiu'il m'accordait ta main, que le mariage aurail lieu vers la lin de mai, ou le commencomeut de juin prochain, c'est-à-dire à i>eu près dans cinq mois.

» — Pourquoi ce délai ?

» Penliocl eut une lé;i(>re hésitation.

» — Je le comprends en partie, reprit-il : ce qu'il fait lui coûte... lui coûte beaucoup... Il ne me l'a pas caché.

» — Ma vie est Unie, m'a-t-il dit. Le nom do la Villepreux ne me survivra pas. J'accepte cotte douleur conmie une expiation. C'est la volonté de Dieu. Qu'elle s'accom- ])lisse ! Je compte me retirer do plus on plus de la vie et me désintéresser de ses passions. Je n'ai plus besoin de ma for- 1 une, je n'en saurais que faire. Mademoiselle de la Villepreux est mon unique liéritière. Elle recevra sa dot entière le jour de son mariage. Cela sera indiqué par le contrat. Je no me réserverai que la somme nécessaire à l'entretien ti'un vieillard...

» Je lis un mouvement pour protester.

» — Je le veux ! ajout a-t-il sur un ton qui n'admettait pas de réplique. Pour cela, il faut que je réalise. Je n'admettrai jamais qu'aucune des terres, aucun des biens patrimoniaux des Villepreux passe h un Penhool. Je vous donne leur héritière, mais je dénaturerai la fortune, que je réaliserai en argent. Accorder plus ou autre chose serait au-dessus de mes forces et contraire à mon devoir... J'y songe depuis longtemps. Mes mesures sont prises. Tout sera vendu pour le jour do votre mariage, converti en actions, en obligations, en billets do banque. Je ne conserverai qu'une maisonnette où je compte finir mes jours, mais dont j'aurai, néanmoins, cédé la nue-propriété, de telle sorte qu'à ma mort vous n'aurez rien à y prétendre. Acceptez-vous ?

» Il n'y avait pas à discuter avec lui.

» Sa présence inspire un malaise inexprimable.

» Pourvu que tu sois à moi, qu'importe le reste ? D'ailleurs, ainsi, nous aurons, une plus libre disposition de ta fortune, qui sera plus personnelle.

» Il faut respecter ce suprême scrupule du dernier duc de la Villepreux, ne voulant pas voir trôner un Penhoël dans les biens des ancêtres qui haïssaient sa famille.

» Je ne pouvais dire que oui ou non.

y> Il n'aurait supporté ni une objection, ni une hésitation.

>■> J'ai dit : oui. Et tu es à moi !

» Pendant les mois qui suivirent, Louis-René de Penhoël fut reçu au château une fois par semaine.

» Il dînait avec nous.

<i Le duc était parfait, sans sortir de sa froideur sépulcrale.

» Quant à moi, ma situation ne changeait pas. Il restait le même. 11 ne m'adressair jamais la parole sans témoin, et ne me lit pas une seule allusion à mon prochain mariage, ni aux dispositions qu'il comptait prendre pour cette circonstance.

» Je savais juste ce que m'en avait dit, ce que m'en disait mon fiancé !

» Par lui j'appris qu'en effet le duc vendait tous ses biens sans exception.

» Le château même de la Villepreux, celui que nous habitions, fut mis en adjudication, et le prix en monta fort haut.

» Le duc se réserva seulement de ne le quitter que le lendemain de mon mariage, et d'emporter les portraits de ses aïeux dans la nouvelle demeure qu'il s'était réservée .

» C'était une maisonnette presque de paysan, sur une colline aux portes de Rennes, entourée d'un jardinet.

» Il prévint tous ses domestiques qu'ils eussent à chercher un autre maître, ne gardant qu'Yvon, un vieux serviteur, qui pouvait au besoin s'occuper du jardin.

» Cette double résolution du duc de la Villepreux de donner sa fille à un Penhoël et de vendre tous ses biens, faisait grand bruit dans la province.

» Je le savais par Louis-René, qui me tenait au courant de tout; mais, en somme, on admirait la résolution stoïque. de ce vieillard qui, comprenant que les idées du monde moderne n'étaient plus siennes, leur faisait, sans les accepter pour lui-même, le suprême sacrifice de consentir au mariage de sa fille avec un noble rallié à la Révolution, tout en détruisant son passé, et en mettant ses aïeux hors de cause par la dispersion et l'anéantissement de leurs biens patrimoniaux.

» C'était quelque chose de grand, qui rappelait l'abdication de Charles-Quint assistant, vivant, à ses propres funérailles et se retirant au couvent deSaint-Just.

» Enfin, le mois de juin 1849 arriva, et notre mariage fut fixé au 24. »

HISTOIRE d'anne-désiuée.

Page 1