VIII. — LA. DOT DE LA DERNIÈRE DES LA VILLEPUEUX
« La veille du jour fixé pour la cérémonie civile et religieuse, ou signa le contrat.
» Il avait été préparé par les soins du duc de la Villepreux, d'accord avec son notaire, et Louis-René de Penhoël n'eu connaissait point les détails, car il n'y avait plus été fait allusion depuis la conversation que j'ai reproduite dans les termes mêmes où mon fiancé me 1 avait rapportée.
» Ce fut le 23 juin, au soir, que s'accomplit cet acte.
» Le notaire s'était transporté au château.
» En dehors de moi, de mon futur mari, du duc, du notaire et de son premier clerc, il y avait, dai;s la grande salle, — qu'on appelait la salle des aïeux, parce qu'il s'y trouvait les portrait de la longue suite de tous les membres de la famille de la Villepreux, depuis Pharamond jusqu'à nos jours, et qui ne s'ouvrait que pour les circonstances les plus solennelles, — les quatre témoins nécessaires : deux officiers du régiment où servait Louis de Penhoël et deux gentilshommes-fermiers des environs, les seuls avec lesquels mon père eût conservé quelques relations; plus tous les serviteurs et domestiques du château.
» Je vois encore cette pièce immense, éclairée par des bougies, la table devant laquelle s'était assis le notaire, et, dans la pénombre; au-dessus des visages vivants, les visages morts des portraits de famille, témoins muets de
ce qui se passait et seuls confidents, avec Dieu, de la pensée vraie et des intentions réelles du duc de la Villepreux.
» La signature d'un contrat de mariage est habituellement une fête de famille, où les visages sont gais, où chacun s'efforce tout au moins de paraître satisfait et plein d'espoir et de bonheur.
» On entoure les futurs, on les félicite.
» La mariée a sa mère près d'elle, ou ses meilleures amies.
» Moi, j'étais seule.
» Les deux témoins conviés par mon père, et que je connaissais à peine, vieux Bretons nobles par la naissance, mais paysans par les façons et les allures, à qui je n'avais point parlé dix fois en ma vie, se taisaient graves et gourmés ; les deux témoins de mon mari, officiers que je n'avais jamais vus, et qui paraissaient mal à l'aise dans ce milieu auquel ils n'étaient point accoutumés et qu'ils sentaient peu sympathique, échangeaient k peine quelques paroles entre eux, à voix basse; les valets, les domestiques, les servantes, restaient debout et regardaient en gens affligés de savoir que le lendemain ils quitteraient une bonne place pour entrer dans l'inconnu.
» Cela était sinistre, et je me sentais le cœur gros.
» Le notaire commença la lecture du contrat d'une voix lente et monotone.
» Il était fort long, hérissé de termes auxquels je ne comprenais rien.
» En somme, par ce contrat, mion père me constituait en dot la totalité de sa fortune réalisée et liquide, immédiatement livrable en espèces ayant cours, ou en titres au porteur, obligations, etc., etc., provenant de la vente terminée, à ce jour, de tous les biens et propriétés, meubles et immeubles, constituant le patrimoine des ducs de la Villepreux.
» Ainsi qu'il ressortait des pièces, actes, etc., joints audit contrat et vérifiés par le notaire, ladite fortune montait en totalité à la somme de trois millions sept cent soixante-quinze mille francs, qui me serait remise en mains [iropres pai- Pierre-Henri de la Villepreux, défalcation laite d'une somme de cent mille francs qu'il se réservait en toute propriété sa vie durant.
» Quand on entendit le chiftre de la fortune; quand on com[irit clairement que le duc l'abandonnait tout entière et la constituait en dot à sa fille unique, il y eut un frémissement (le surprise et d'admiration pour mon père, et Louis de Penhoël, que je regardai, devint pâle et s'appuya au
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dossier lie S(in rautcuil, comme s'il avait un éhlouissemcut.
» Quant à moi, accoutumée à la l'ichcsse, ,j'éi)ri)uvai un sentiment d'an^^'oisso (jue je m'cd'orcai de li-anslonnei' i\ mes propres yeux en un élan de recoimaissanco, sans parvenir à débrouiller le trouble étrange qui s'emparait de moi.
» Entin on signa.
» Une seule chose se détachait nettement au fond do ma pensée: J'allais être unie à l'iiomme que j'aimais. Cela était certain.
y Je me crampomiais à cette idée unique, et je n'en voulais pas sortir, ne comprenant pas le reste, en ayant peur.
» Le mariage eut lieu le lendemain, à la petite mairie du village voisin.
» Mais ce l'ut dans la chapelle du château que s'accomplit la cérémonie religieuse.
» Il s'y trouvait juste les mêmes personnes que la veille, à la signature du contrat.
» Par les soins du duc, il m'avait été préparé un trousseau magnilique qui fut exposé dans le grand salon, et qui acheva d'enthousiasmer ceux qui le virent, sur la générosité et la bonté extraordinaires du duc de la Villepreux pour sa lille.
» Quant à Louis de Penhoël, fort pauvre, je vous l'ai dit, mes chers enfants, puisqu'il vivait de sa paye de lieutenant d'infanterie, il avait dû prendre à crédit les cadeaux assez simples, d'ailleurs, de la corbeille de mariage, car, pour rien au monde, il n'eût voulu demander une avance quelconque à mon père.
» Il n'avait non plus loué aucun appartement pour notre installation.
» Il était convenu que nous partirions en voyage pour un mois, aussitôt après la cérémonie. A cet effet, il avait obtenu un congé du ministère de la guerre.
» Son projet, au retour, et une fois mis en possession de la dot, était d'obtenir, et il espérait y arriver, sa mise en disponibilité, puis de se faire attacher à quelque grande ambassade à l'étianger, ce qui lui serait facile avec sa fortune, ayant toujours rêvé la cai'rière diplomatique pour laquelle il se sentait une vocation décidée. Il pensait qu'elle s'ouvrirait sans difliculté devant lui, grâce à son nom, appuyé, désormais, du nom de sa femme et des millions que je lui apportais.
» Il vivait dans une sorte de rêve.
» Le mien était réalisé. J'étais à lui ! Il était à moi !
» Après la bénédiction du prêtre, mon père s'approcha de moi et déposa sur mon front un baiser glacé, sans que j'y
sentisse aucune des tendresses, même refoulées, qui, seules, eussent pu expliquer rctraiigeiiiagnanimité de sa conduite.
» On servit un grand repas splendide auquel assistèrent le prêtre qui nous avait bénis, le maire et son adjoint, le notaire, les quatre témoins, moi, mon mari et mon père.
» Il se prolongea tard.
» Les hommes burent beaucoup, mon père et mon mari exceptés.
» Le maire crut devoir prononcer quelques paroles au dessert.
» Il vanta les vertus et les grandeurs de la longue lignée des Villepreux, vertus et grandeurs qui se retrouvaient toutes, plus belles et plus sublimes, dans le cœur de son dernier descendant. H tit ressortir la joie que tout le monde devait ressentir à voir, réunis ensemble, confondus et ne faisant qu'un, les représentants uniques des deux plus nobles familles de la vieille Armorique, longtemps séparées par des luttes et des rivalités aujourd'hui éteintes, et donna en exemple à la France entière, si divisée d'opinions, de croyances et d'aspirations, la conduite généreuse, le désintéressement inouï dont cette fête intime était la preuve et le couronnement.
» Le prêtre, qui avait présidé au mariage religieux, fît à son tour un assez long discours sur le pardon des offenses et le mépris des biens de la terre, et, la nuit étant venue, chacun se retira.
» Nous restâmes seuls, mon père, mon mari et moi.
» Pendant ces deux jours, pendant ces diverses cérémonies, pendant le banquet, pendant les discours, le visage du duc n'avait point changé.
» Il était resté immobile, indéchiffrable, sans qu'il fût possible d'y lire ses sensations.
>•> Ses hôtes avaient été reçus par lui avec ces façons parfaites, mais glacées, dont il ne se départissait jamais.
» Quand il l'avait fallu, il m'avait adressé la parole ainsi qu'à sou gendre, sur un ton naturel, poli, sans paraître ni ému, ni gêné.
» Ses yeux clairs brillaient peut-être d'un éclat un peu plus vif; mais, à présent, ce n'était pas eux que je cherchais, que je regardais, où je lisais ma vie: c'étaient ceux de Louis de Penhoêl, de mon époux, de celui qui devait être votre père, que mes yeux allaient interroger.
» J'y lisais son amour, et j'oubliais le reste.
» Cependant, ce brusque tête-à-tête me ramena à la réalité.
» Une voiture nous attendait, mon mari et moi. Nous
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pevions i)ai'tii' i»oai' TEspagiic, qu"il connaissait ot voulait me foire connaître.
» Cotait It^ niDuiont do prendre congé.
» C'était aussi le moment fixé pour la remise do ma dot.
> Ce l'ut le duc qui, lo i)romier, prit la parole.
» — Veuillez nraccompaj^iier jusqu'à mon cabinet, nous dit-il. Nous avons îi causer une doruiôre Ibis.
» 11 souligna rortement les deux derniers mots ; mais, sans nous laisser le temps de répondre, il se dirigea vers la porte et nous dûmes lo suivre.
» Son cabinet était si lue au premier étage.
» Nous y entrâmes tous les trois.
» 11 en ferma soigneusement la porte.
» Un grand feu clair brillait dans la vaste cheminée, ce qui m'étonna, vu la saison chaude où nous nous trouvions.
7> Une lampe éclairait vigoureusement le bureau du duc, placé entre la cheminée et l'une des fenêtres, donnant sur le parc.
» — Veuillez vous asseoir, nous dit lo duc, car notre conversation sera peut-être assez longue.
» Nous lui obéîmes, silencieux, émus, nous demandant ce qu'il pouvait avoir à nous dire de si long, s'il s'agissait seulement de l'acte prévu parle contrat.
» Lui, pendant ce temps, s'était dirigé vers le coffre-fort, placé dans l'ombre contre la muraille.
>■> 11 l'ouvrit d'un mouvement lent et compassé, en tira un cotïret assez pesant, l'apporta sur la table, bien en lumière, en souleva le couvercle, et en sortit plusieurs liasses serrées et compactes, que je l'econnus aussitôt pour être des billets de banque, des actiuns et des obligations.
» — Voici ma fortune, ma fortune tout entière, dit le duc d'une voix nette et forte. Monsieur de Penhoêl, je vous prie de vérifier par vous-même, devant mademoiselle de la Villepreux, si la somme mentionnée au contrat, et dont toutes les pièces justificatives ont été soumises et fournies à l'ofticier ministériel qui a dressé ledit contrat, si cette somme est bien entière et intacte.
» — Oh ! monsieur le duc, s'écria votre père, votre parole est plus que suffisante.
» — Je l'exige ! répliqua M. de la Villepreux sur un ton qui ne permettait pas de refuser.
» Mon mari se leva et dut vérifier, compter chaque liasse, en faire le total.
» Cela duj'a près d'une heure.
» — Le compte est exact, dit-il enfin.
» — Il y a donc là, reprit le duc, la somme de trois millions sept cent soixante-quinze mille francs. J'en distrait les cent mille francs que je me suis réservés, et que je placerai en viager.
» Il prit un paquet de cent billets de banque de mille francs chacun, le remit dans la cassette, reporta la cassette dans le coffre-fort, le ferma à clef et revint près de la table où le reste de ma fortune, de ma dot, formait deux grosses liasses ; d'une part, ensemble, les billets de banque : de l'autre, toutes les valeurs diverses.
» — Monsieur le duc, s'écria alors Louis-René de Penhoél, j'ai subi jusqu'à présent toutes vos exigences, obéi à toutes vos volontés. Lors de la lecture du contrat, je n'ai point voulu soulever de débat devant des étrangers mais nous voici seuls. Mademoiselle de la Villepreux s'appelle désormais madame dePenhoêl,et c'est en son nom, comme au mien, que je vous déclare que je ne puis accepter toute cette fortune. Admettons qu'elle soit mienne, et permettez-moi de vous laisser rusage et la jouissance de la moitié.
f> — Mon père, je vous en prie, ajoutai-je timidement.
» J'étais debout devant lui, ainsi que mon mari.
» Le duc nous avait écoutés, les yeux baissés.
» Il les releva et éclata de rire.
» Ce rire strident, sortant de ce visage de pierre, lit courir un frisson glacé dans mes veines.
» Le rire cessa brusquement, et le duc nous dit :
7> — Assez ! c'est à moi de parler ! »
IIISÏOIUE D ANNE-DESIREE.