‹ Zoé Chien-ChienChapitre 47 sur 68 · IX. — LA CONFESSION DU GENTILHOMME · texte numérisé non relu

IX. — LA CONFESSION DU GENTILHOMME

« Mes chers enfants, me voici parvenue à l'endroit le plus cruel, le plus douloureux de ce long récit.

» J'aurais voulu vous taire, vous laisser ignorer toujours ce qui se passa dans cette scène terrible; mais ce sont ses suites qui pèsent encore sur vous, et je. vous dois la vérité tout entière.

» Encore une fois, je puis mourir, et, si j'en restais là de l'histoire de ma vie, vous ne sauriez rien, vous ne comprendriez rien à ce qui a suivi, aux conditions de ma triste existence près de vous.

» Vous pourriez vous dire :

» — Puisque notre mère est une demoiselle de la Villepreux et que notre grand'père vit, car, à l'heure où j'écris ces lignes, sa verte vieillesse n'annonce pas une fin prochaine, allons lui demander aide ei protection. Il ne repoussera pas les orphelins !

» Pauvres enfants ! Dieu vous en garde !

» Il faut donc que vous connaissiez la réalité, que vous appreniez ce que j'ai appris ce soir-là !

» J'abrégerai et j'adoucirai le plus possible.

» Le duc de la Villepreux s'était assis sur son fauteuil, à sa place oïdinaire, entre la table et la cheminée.

» Il nous regarda vin instant de ses yeux brillants, au regard dur et chargé de haine.

» Toute sa figure avait revêtu une expression de triomphe farouche.

» J'y lisais qu'un grand malheur allait nous frapper, que j'allais connaître enfin les motifs de sa conduite, et que cette révélation serait, pour le duc, comme la suprême revanche de douleurs passées que j'ignorais, mais dont j'étais appelée à devenir la dernière victime.

» C'est à mou mari qu'il s'adressa d'abord.

» — Monsieur de Penhoèl, lui dit-il d'un ton ironique dont toutes les intonations mordaient, il faut que vous soyez bien jeune ou que l'ambition et la soif de la fortune vous rendent bien aveugle, pour que vous ne vous soyez pas demandé les motifs de ma conduite. Vous devriez pourtant savoir que nos deux familles s'étaient toujours exécrées, et qu'un Villepreux ne pardonne jamais la trahison. Or, Penhoël veut dire trahison double ! Les vôtres ont trahi leur Roy ; alors que la noblesse se serrait autour du trône menacé par la populace mécontente, ils ont combattu dans les rangs de cette populace. Il n'est pas une goutte du sang de ces deux martyrs, que l'histoire appelle Louis XVI et Marie-Antoinette, qui ne doive retomber sur la tête de vos ancêtres de cette époque hideuse ! — Ce n'était pas assez ! — Ce fut par la dénonciation de François Penhoèl que Pierre-Henri de la Villepreux, mon grând'père, dont je porte les noms, fut envoyé à l'échafaud ! Et savez-vous pourquoi ? Parce que votre aïeul était amoureux de la duchesse et pensait que, veuve, menacée de mort ellemême, elle subirait son amour honteux ! Il se trompa. Elle put échapper à l'horreur de cette passion adultère et fratricide, gagner l'étranger, y rejoindre son fils, élevé dans le respect des choses saintes et la haine de Judas. Vous me direz à cela que vous n'y êtes pour rien. Je vous répondrai que bon sang ne peut mentir, que les enfants sont solidaires des hontes et des crimes de leurs ancêtres, comme ils sont responsables de l'honneur de leur nom, et que, s'il est juste qu'ils héritent des biens et de la considération qu'ils doivent aux vertus de ceux qui leur ont donné la vie, il est juste également qu'ils subissent les conséquences de leurs vices et qu'ils en partagent l'infamie. Ce ne sont peut-être pas les idées de la Révolution : — ce sont les miennes, et la noblesse ni l'héritage n'auraient plus de raison d'être, s'il en était autrement. Depuis que je suis au monde, je ne me suis jamais considéré comme un individu isolé, mais conmie le descendant et le représentant d'une longue suite d'ancêtres

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qno je résumais on moi, :\ qui jo devais compte do tous m.cs ados et (lui m'avaient léj^ué la eliarge de leur lionnem'. Cet hoiuieur, il n'a point i)érielité dans mes mains, et je l'omiioi'terai intact dans la tomi)e où je me coucherai le dernier. D'ailleurs, il eût sufli de vous-même pour que je vous repoussasse avec horreur, pour que je rerusassc do mêler un sang pur à votre sang. Vous servez la République, après avoir servi Louis-Philippe. Demain, vous servirez le premier usurpateur venu, tandis que moi, fuUMe à mon Dieu et ;\ moii Roy, je suis resté debout dans ma ibi, prêt à la confesser les armes à la main et devant le bourreau. Donc il ne pouvait rien y avoir de commun entre votre sang de Judas et mon sang tle preux.

» Je voiis retrace rapidement et en résumé les paroles du duc de la Villepreux, mes chers enfants, sans vous rapporter les interruptions et les réponses de votre père, pour en Unir plus vite avec ce passage douloureux de mon existence.

» Je vous dis juste ce qu'il faut que vous en sachiez pour comprendre, et je supprime le reste.

f> — Cependant, continua le duc, vous me direz que je viens de vous accorder la main de ma lille.

» Un ricanement convulsifsortitdeses lèvres tordues par une expression de fureur terrible.

» — Détrompez -vous, monsieur de Penhoêl: mademoiselle de la Villepreux n'est pas ma fille !

» Telle était donc l'explication de cette haine contre nature que je sentais dans le cœur de celui que j'avais regardé jusqu'alors comme mon père.

» — Mademoiselle de la Villepreux, reprit-il, n'est pas ma tille. Elle est la fille de l'adultère ! l'as une goutte de mon sang ne coule dans ses veines... Si elle porte mon nom, c'est que la loi le veut. Si je n'ai point protesté; si je l'ai gardée auprès de moi ; si, aux yeux de tous, je me suis conduit envers elle comme le meilleur des pères; si je l'ai entourée de mon respect et de ma sollicitude; si je l'ai présentée à tous comme la maîtresse de céans; si j'ai exigé que tous lui obéissent et s'inclinent devant elle ; si je l'ai mariée ; si, à l'occasion de son mariage, je l'ai comblée de mes bienfaits, c'est que tous doivent ignorer cette tache sur le blason de la Villepreux, la première et la dernière !

» Le duc s'était levé.

» — Ce mystère de honte, jusqu'à présent Dieu seul le connaissait avec moi, car il ne fut confié par l'épouse cou-

pable, avant moi, qu'à son confesseur, et je suis garanti par le secret de la confession Lorsque j'entendis cette révélation foudroyante, poursuivit le duc, je fus d'abord comme fou... Si j'avais été du peuple ou de la bourgeoisie, après avoir tué votre mère, bien que je l'aimasse avec une passion stupide, dit-il en s'adressant à moi, pâle et menaçant, je vous aurais tuée, et je me serais tué moi-même !... Mais je suis gentilhomme et catholique. L'honneur des Villepreux voulait le silence, et la religion m'ordonnait de vivre !... Je pris donc mon parti, parti irrévocable. Je jurai que personne ne saui'ait rien, et personne n'a rien su! Je jurai que je jouerais le rôle d'un père, et je l'ai joué devant le monde ! Je jurai aussi que je briserais tout lien entre le sang criminel qui coule dans vos veines, madame de Penhoêl, et le sang des Villepreux, que rien d'eux désormais n'irait à vous, que j'accomplirais l'amputation complète du membre gangrené, sans que le monde en sût rien et pût rire de moi ! Je l'ai fait et je vais le faire !

» J'étais tombée accablée sur une chaise, et, le visage caché dans mes mains pour couvrir ma honte, j'écoutais désespérée, haletante.

» Ah ! tout s'expliquait maintenant : le changement brusque de ma mère se jetant dans la dévotion outi^ée pour calmer ses remords, sa sévérité, sa dureté envers moi, pauvre innocente, qui lui rappelais sa faute !

» Et pourtant quelle justice y avait-il à me reprocher le crime auquel je devais ma naissance, comme si j'en eusse été l'auteur ou la complice ?

» Le duc reprit :

» — C'est à son lit de mort que la duchesse me fit cette révélation maudite. Depuis huit ans, elle avait tout confié au R. P. jésuite qui dirigeait sa conscience, et c'était sur son ordre exprès qu'au moment de comparaître devant le juge éternel, elle déchargeait sa conscience du fardeau de ce long mensonge, qui avait duré autant que son mariage avec moi. A ce prix, à ce prix seulement, le prêtre lui avait donné l'absolution. Elle venait me demander mon pardon ! Mon pardon ! hurla-t-il d'une voix dont l'accent ne sortira jamais de mes oreilles, dussé-je vivre des siècles, — mon pardon? A elle que j'aimais et qui m'avait trompé ; à elle qui portait le nom sans tache dont je lui avais confié l'honneur et qui l'avait sali ; à elle, qui avait introduit à mon foyer l'enfant d'un étranger, qui avait laissé appeler cette enfant mademoiselle de la Villepreux ! qui avait éteint une

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ihiiiilli', iii>l)li' oi pure entre tuufes, duiis rudulicre !... Mon pardon !... L'ag'onie, venait et elle n'avait pas nommé son {'omplic'o ! Toui ce que je savais, c'est que c'ciait. lui qui l'avait quittée, abandonnée ; c'est que le remords de la faute ne lui était venu qu'alors qu'elle ne pouvait plus la commettre et que les joies en étaient finies pour ellel Je l'avais maudite, j'avais repoussé ses mains suppliantes... Ses forces faiblissaient... Sa voix était lialeiante... le iioquet commençait... Que m'importait! Il me fallait son nom à lui pour le tuer !... Elle refusait de l'épondre... ou ne lumvait plus... .Tétais fou... Je crois que je l'étranglai !...

» Ah ! mes pauvres enfants, en vous retraçant- le récit abrégé de cette liorrible confession du duc de la Yillepreux, ma main tremble encore, et mon cœur se serre dans ma jtoitrine à croire que je vais ctoutfer!... Mais j'aurai la force d'aller jusqu'au bout, car je sens que c'est mon devoir et que vous avez droit de connaître, dans ses principaux détails, ce hideux drame de famille.

» — J'avais puni la coupable, continua le duc, mais son complice m'échappait, car le nom de son amant, de votre père, madame de Penhoël, je ne le connaissais pas, je ne l'ai jamais connu, je ne le connaîtrai jamais!.,. Un seul homme le sait, le confesseur de la duchesse, et il a refusé de me le livrer : son devoir lui interdit, encore une fois, île révéler les secrets de la confession. Je mourrai donc avec ce désespoir de penser qu'il y a peut-être, ici ou là, près ou loin, un homme qui s'est ri de moi, qui s'en rit encore, qui m'a fait le plus atroce des affronts, et que, pour la première fois, un Yillepreux insulté n'a pu châtier l'insulteur. Il me restait, néanmoins, un grand devoir à accomplir : sauver du naufrage tout ce qui pouvait en être sauvé... Vous chasser, vous renier, madame, c'était tout avouer, ridiculiser mon nom ! Vous marier à quelque descendant de noble famille, honorable, et parmi celles que j'estime et qui sont restées flères, mêler à ce sang pur votre sang impur, — j'ignore même quel est celui qui coule dans vos veines, — c'eût été une lâcheté, une trahison. C'eût été reporter à d'autres gentilshommes l'affront que j'avais subi . Vous faire entrer au couvent ? Vous n'aviez aucune vocation pour la vie religieuse, et je ne voulais paraître vous contraindre à rien, ni vous éloigner de moi, de peur que le soupçon de la vérité naquît dans' quelque cerveau. D'ailleurs", il aurait fallu payer votre dot, et la fortune des Vil-

lépreux ne vous appartient pas. S'il vous en revenait un centime ce serait un vol ! Vous déshériter ? La loi s'y oppose, et même, si je le pouvais, ce serait raconter ma honte ! Heureusement le ciel est venu à mon secours. Penhoêl vous a sauvé la vie. Penhoël ne peut que' porter malheur à Villepreux ! Vous avez aimé Penhoël. Penhoël a convoité une brillante alliance et une immense fortune. C'était bien ! Je ne pouvais rêver mieux ! Avec lui, point de scrupules. Je vous le donnai. Je vendis tous les biens de Villepreux. Villepreux est fini ! Je les réalisai. Un contrat constate que je vous remets cette fortune en dot. La voilà ! Que je vous la remets sans en rien garder, car, à ma mort, ce que j'aurais conservé vous retournerait inévitablement; ainsi le veut la loi. Les cent mille francs que je m'attribue seront placés en viager, et la maison où je me retire, demain, est vendue et ira aux mains de l'acquéreur, dès que j'aurai vécu. Donc tout ce qui vient de la Villepreux est là, sans qu'il y manque une obole. Un contrat, je le répète, qui fait admirer ma générosité et vous proclame ma légitime héritière, existe publiquement. Personne ne songera à soupçonner votre naissance, n'entreverra la vérité. L'honneur de mon nom est sauf, assuré à jamais !

» Il s'arrêta, nous regarda tous les deux.

» — Mais, ajouta-t-il lentement, rien de ce qui est à Villepreux ne sera à la bâtarde et à Penhoël. Sang de l'adultère et sang de Judas, soyez maudits !

» Alors, d'un geste rapide, saisissant les deux liasses qui contenaient ma dot, il les jeta dans le brasier de la cheminée.

» Mon mari poussa un cri terrible, et s'élança pour retirer les papiers qui se tordaient au milieu de la flamme.

» Il trouva le duc debout devant lui.

» Une lutte s'engagea entre eux, courte, mais suffisante pour que la destruction fût complète.

» Enfin, d'un bras vigoureux, le duc repoussa Louis-René de Penhoël, et lui montrant les cendres de la main :

» — C'est fini, dit-il, j'ai fait justice !

» Votre père, à demi-fou, plongea un dernier regard dans cefoyer incandescent, vit sa ruine absolue, battit l'air de ses mains et roula évanoui sur le parquet. »

HISTOIRE D ANNE-DESIREE

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