X. — LE JEUNE MÉNAGE
» Je comprends, je devine, chers enfants, l'horreur et l'indignation que vous causera ce récit.
>■> Je sais d'avance ce que vous en penserez.
» Vous avez été élevés avec des idées d'honneur, certes, mais corrigées dans leur exagération par les principes plus modernes et plus exacts de la responsabilité individuelle.
» Néanmoins, il faut être juste envers tous.
» A coup sîir, la conduite de M. de la Villepreux fut cruelle, mais, en réalité, elle fut naturelle et logique, conforme aux sentiments de sa caste, à ce qu'il croyait son devoir strict envers son nom, envers le nom de ses aïeux.
» De fait, je n'avais nul droit à cette fortune qui venait de lui, non de ma mère, épousée sans dot ; et, s'il m'en eût demandé le sacrifice, après les révélations qu'il venait de faire, j'eusse été la première à n'en vouloir rien recevoir.
» Je comprenais, je comprends qu'il ne m'aimât pas. J'étais une étrangère introduite frauduleusement à son foyer. Je n'avais aucun droit au nom que je portais, bien (lue la loi en eût disposé autrement, et, si j'avais su la vérité, j'aurais jugé que le soin de ma propre dignité m'imposait de sortir d'une maison, où, depuis la mort de ma mère, ma présence n'avait plus déraison d'être; car, si le sang qui coule dans mes veines, par mon père, que je ne connais point, est moins noble que celui tlu duc, c'était pourtant le sang d'une honnête fille, et il est resté le sang d'une honnête femme.
>■> Jo comprenais et je comprends qu'il eût voulu cacher la honte de ma naissance, honte d'autant plus sensible pour lui que, n'ayant point d'autre enfant héritier de son nom, il restait le dernier de sa glorieuse famille et la voyait finir en lui, dans les conditions les plus cruelles à son cœur, les l)lus contraires à toutes ses plus chères croyances.
» Je compr-enais et je comprends qu'il n'avait pas d'autre moyen de m'ôter les biens de la Villepreux, — et qui ne m'appartenaient point, — que de les dénaturer, de les réaliser en valeurs, de détruire ces valeurs sans en rien laisser.
» Sans cela, puisque je m'appelais mademoiselle de la Villepreux, puisque j'étais légalement sa fille unique et sa seule héritière, il n'eût pu empêcher que l'enfant de l'adultère ne jouît de ces biens et ne s'en parât, comme le geai de la fable, des plumes du paon.
» Je ne lui reproche donc que deux choses : la première, c'est de n'avoir pas fait appel à ma délicatesse pour l'aider dans cette œuvre d'exhérédation ; la seconde, c'est d'avoir compris votre père dans sa vengeance.
» A Louis-René de Penhoël, il devait la vérité, toute la vérité, lorsqu'il vit que nous nous aimions.
» Il devait le prévenir que je n'étais point sa fille, et que je serais pauvre.
» Louis-René de Penhoël m'aimait. Il eût accepté, j'en suis certaine, avec joie, ma seule 'personne, et je n'eusse pas connu l'atroce douleur de le voir retomber à terre, du haut des plus beaux rêves d'ambition et de fortune.
>> Il nous traita en êtres qu'il méprisait, au lieu de s'adresser à notre honneur et à notre délicatesse, encore une fois, et voilà ce que je lui reproche, voilà où il devint coupable.
» Sur le moment, pourtant, le coup me parut intolérable, comme à votre père.
» Je fus peu sensibleà la perte delà fortune. Je ne connaissais point la misère, et, par conséquent, je ne la redoutais guère. Mou mari me restait. N'était-ce pas tout mon trésor? Cette ruine ne m'allligeait que pour lui. Mais cette annonce brutale, inattendue de l'illégitimité de ma naissance, me causa une douleur aiguë, profonde.
» Je ne pouvais plus estimer ma mère, et il me semblait que j'étais tachée par cette honte, que j'y avais ma part de responsabilité.
» Plus tard, les réflexions et le raisonnement m'ont calmée, et j'ai relevé le front.
» Je me stiis dit que je n'étais point responsable de la conduite des autres, et j'ai conclu seulement que j'avais le
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devoir d'otrc plus sévère et plus iiféprocliaiilc daus ma conduite personnelle.
» \ous m'avez vu vivre, cliers enfants, et vous savez si j'ai remj)li ce devoir.
» Je devais aussi, comme compensation, de donner à mon époux, frappé du môme coup qui m'atteignait, et plus injustement encore, non pas seulement tout mon cœur et toute mon âme, — il les avait depuis le prenuer jour, — mais toute ma résignation, toute ma sollicitude, toute ma gaieté, au besoin, pour embellir cet intérieur (jù il avait vu couler des millions en imagination, où il ne restait plus que la pauvre Anne-Désirce...
» Demeurer à Rennes, après ce qui venait de se passer, n'était plus possible.
» Nous avions liàte de fuir la présence du duc de la Villepreux. Nous avions hâte de cacher à tous les yeux la pauvreté réelle qui succédait à l'immense richesse qu'on croyait en notre jiossession.
» Or, cela n'eût pas été possible dans le pays même où vivait le duc, où le mariage s'était accompli; et nous avions autant d'intérêt que lui à cacher la réalité.
» Ah ! le secret des Villepreux était bien gardé !
» Nous étions condamnés à tout subir, à tout soufini' en silence, à ne point nous plaindre, car, pour nous, encore plus que pour le duc, nous ne pouvions dire... ce qui s'était accompli le soir de mes noces, ce que nous avions appris à l'heure où la vie semblait s'ouvrir si large et si riante devant notre jeunesse.
» Où aller pourtant?
» En Espagne ?
y> Inutile, désormais, d'y songer. Il faut de l'argent pour voyager, et nous n'en avions plus.
» Dès que Louis-René fut revenu de son évanouissement, nous sortîmes du château, pâles, tremblants, semblables à des criminels, bien que nous fussions, nous aussi, des victimes, et la voiture qui nous attendait nous emporta dans la directio)! de Nantes, jusqu'à une petite ville retirée où nous nous arrêtâmes.
» Nous ne savions où aller... nous avioiis la tête perdue... Si nous l'avions pu, nous aurions fui jusqu'au bout du monde !
» C'est là, dans une misérable chambre d'hôtel garni, que s'écoulèrent les premiers jours de notre mariage, et, d'habitude, les plus doux.
» Louis-René y tomba malade des suites de la terrible commotion qu'il avait ressentie : pendant des semaines,
je dus rester à son chevet, lui prodiguant mes soins passionnés, d'abord, tant qu'il fut en danger ; puis, lui demandant pardon du coup dont notre union l'avait frappé malgré moi ; en un mot, répandant sur lui toutes les consolations dont il avait plus besoin que d'aucun remède,^
» Il fut parfait avec moi, quoiqu'il lui restât un fond de tristesse et de préoccupation qu'il essayait de me cacher, mais qui ne pouvait échapper à la femme aimante.
» Sa santé rétablie, son congé étant fini, il obtint de permuter et de se rendre à Nantes, dans son régiment, dont il n'y avait à Rennes que le dépôt.
» Alors, commença pour nous la vie la plus fausse et la plus pénible qu'on puisse imaginer.
» On nous croyait riches, et nous étions misérables, mon mari n'ayant que son traitement d'officier, maigre pour un, absolument insuffisant pour deux.
. » II fallait vivre dans un mensonge continuel et absurde, qui me faisait rougir, et, par moments, le rendait fou île rage; car nous ne pouvions, ni ne voulions dire... ce que vous savez à présent ! Et avouer notre pauvreté, c'eût été tout avouer.
» Quant à moi, je serais morte avant de lui causer cette nouvelle douleur.
» Que n'eût-on pas pensé, si l'on avait su que j'étais une tille adultérine, sans droit au nom de la Villepreux, déshéritée par le duc ?
» On eût affirmé que Louis-René le savait et qu'il avait espéré, quand même, toucher les millions de ma dot, que c'était pour cela qu'il m'avait épousée.
» Son noble amour devenait un ignoble calcul aux yeux du monde. Je déshonorais ma mère morte et qui avait gardé l'estime publique, — car l'on vantait ses vertus et sa religion, — et mon mari perdait encore le bénéfice d'une grande alliance, le seul avantage qu'il eût conservé de tous ceux que je devais et croyais lui apporter.
» Nous dûmes donc voir le moins de personnes possible,
donner des prétextes quelconques, inventer chaque jour une
explication plus ou moins vraisemblable de l'étrangeté de
notre existence, dont la parcimonie singulière frappait tous
'les regards et soulevait tous les commentaires.
» Je fis semblant d'être d'une santé délicate, toujours maladive, pour éviter de sortir et de recevoir.
» Mon trousseau, qui était magnifique, mes bijoux de jeune fille, les cadeaux de la corbeille de mariage, tout fut vendu, pièce à pièce, secrètement.
» C'est ainsi que s'écoulèrent trois années, qui eurent
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hnu'S joios |ii'(ilbiul(\s, cui' c'est pcMidant cotte itcriodo (|uc tu naquis, mon René, puis, dix-huit mois après, que tu vins au monde, ma petite Claire aimée.
» Ah ! j'avais l)csoin de vous, pauvres êtres adorés, de vos doux regards, de vos cai'csses, de vos joyeux rires, pour supporter encore plus vaillamment le triste fardeau de cette cruelle existence !
» Vous rau;4nieiitiez, au i)oint de vue matériel, mais quel soulaf^'emeiit moral !
» Combien j'étais tiôre et heureuse de vous voir auprès de moi, de me dire :
» Toutes los douceurs de la ûimille qui m'ont manque, toutes les tendresses maternelles dont j'ai été privée, c'est eux qui les connaîtront !
» Vous étiez biou à moi, vous étiez ma fortune personnelle. Nul ne pouvait me la contester, me la reprocher, me la retirer. /
» La misère qui nous poignait, et à laquelle je n'étais pas encore accoutumée, vous ne la sentiez pas.
» Il est si lUcile et si peu coûteux d'entourer ces charmants liotits êtres du plus grand des luxes, et qui ne coûte rien : l'amour d'une mère !
» Je le dis avec fierté, et parce que cela est vrai, il n'y a point d'enfants de millionnaires qui aient été mieux soignés que vous, qui aient eu, plus que vous, de sollicitude, de tendresses et de prévenances.
» Non ! Si, plus tard, quand vous grandissiez, quand il n'a plus dépendu de moi seule de satisfaire à.des besoins qui grandissaient avec vous, vous avez senti, subi la pauvreté, malgré mes efforts, mon travail assidu, sans relâche, à cette époque, du moins, vous avez joui de toutes les douceurs, ignoré toutes les privations, car il suffisait, pour vous faire la vie large, abondante, heureuse et facile, de mon dévouement de chaque seconde et de mon amour inépuisable.
» Hélas ! j'étais plus impuissante avec votre pauvre père. Je ne pouvais écarter de lui les épines du chemin où nous nous étions engagés.
» Ah ! si j'avais pu les sentir seule ! Alors que tout mon sang eût coulé, je les eusse bénies !
» Mais il était homme; les devoirs de ses fonctions l'appelaient au dehors, rexjtosaient à mille atteintes, à mille piqûres d'amour-propre. Ses plus légitimes ambitions s'étaient envolées en fumée, et, quand il rentrait à la maison, la mesquinerie de son intérieur, que vos jeunes regards ne voyaient point, le frappait, et le torturait.
» Vous n'étiez pas, non plus, vous ne pouviez pas être pour lui la consolation que vous étiez pour votre mère.
>•> Je le comprenais. Je comprenais ce qu'il souffrait, je devinais que jamais il ne s'habituerait à la catastrophe qui avait mis une tin si terrible à ses plus beaux rêves. ,
» Ne croyez pas qu'il me reprochât rien, qu'il valût moins que moi, qu'il vous aimât moins que je vous aimais. Oh ! non ! Mais il était homme, encore une fois, et ne pouvait se concentrer, se renfermer uniquement dans le cercle étroit des sentiments et des joies de la famille.
» Il avait la responsabilité de notre existence matérielle, et le fardeau était au-dessus de ses forces.
■» Claire, tu venais d'avoir quinze mois, lorsque éclata la guerre de Crimée.
» Le régiment de Louis-René de Penhoêl fut désigné parmi les premiers qui partirent pour cette expédition lointaine.
» Pour moi, ce fut un coup terrible, aussi terrible que le premier.
» Je l'aimais tant ! — comme au premier jour, avec quelque chose de plus !
■» ]S'était-il pas votre père à présent ?
» La guerre ! Les fatigues, les privations, les dangers... La mort peut-être !
» Oh ! c'était affreux de penser à cela !
» Lui, au contraire, apprit la nouvelle avec un véritable soulagement.
■» C'était l'action, du moins.
y> — Je me distinguerai, me dit-il, je conquerrai des grades supérieurs. Enfln, je pourrai faire mon chemin, arriver à quelque chose, sortir de cette horrible situation que je hais, et que je ne pourrais endurer éternellement! Puisque je suis condamne à suivre la carrière militaire, que du moins j'y trouve avancement, profit et gloire,
» — Et si tu es tué ! pensais-je, que de viendrai -je ?
» Mais je me gardai de le lui dire, car je ne voulais pas affaiblir son courage, et je l'aimais trop pour lui donner de lâches conseils.
» 11 partit, et je restai seule avec vous deux. »
HISTOIHF, 1> ANNE-DESIREE.