‹ Zoé Chien-ChienChapitre 49 sur 68 · XI. — LA VEUVE · texte numérisé non relu

XI. — LA VEUVE

3» Six mois après, une dépêche officielle du ministère delà guerre m'annonçait que le lieutenant Louis-René de Penhoël avait été tué devant l'ennemi !...

» J'étais veuve !... Vous n'aviez plus de père !...

» Une seule chose m'étonne encore aujourd'hui, c'est que cette nouvelle ne m'ait i)as foudroyée.

» C'est vous, vous seuls, qui m'avez sauvée... Je sentis que je me devais à vous plus que jamais !... Vos petits bras passés autour démon cou me retinrent à la vie.

» Si je partais, que vous resterait-il ?

» Vous n'aviez que moi, absolument que moi au monde !

» Du côté de votre pèi'e, nul parent qui pût vous recueillir, vous soigner... De mon côté, le duc de la Villepreux, qui vous eût repoussés avec horreur !

» Queje mourusse, et l'hospice des orphelins vous attendait.

» Je vécus !

» Mais que devenir ?

» La misère était-là. Plus de ressources ! J'aurais pu obtenir un secours du ministère, puis une pension comme veuve d'officier tué à l'ennemi. Mais cette pension, bien faible, n'aurait point suffi à nous nourrir tous les trois, à vous élever, à faire les frais de votre éducation.

» J'aurais pu aussi, sans doute, obtenir une bourse pour toi, René, tandis qu'on aurait fait entrer ma petite Claire à Saint-Denis, l'ourles enfants d'un offîciormort sans fnrtune,

tout cela était de droit. Mais je iiassais pour trois fois millionnaire, mais on s'attendait à ce que j'allasse avec vous, ^i la soUitude me pesait, vivre près du duc de la Villepreux, votre grand père !... Mais, pour solliciter les faveurs auxquelles je pouvais prétendre, il aurait fallu avouer, prouver ma misère véritable, étaler les hontes de mon origine, déshonorer ma mère et l'homme dont j'avais reçu le nom à ma naissance...

» Cela me parut impossible ! Je ne le voulais jtas ; je ne le voulais pour personne... surtout pour vous, qui, n'ayant rien, aviez droit, au moins, à l'intégrité immaculée de votre considération

» Une tache sur vous ! Et une tache par moi ! Un scandale autour de votre berceau ! Jamais ! non, jamais !

» Que faire ?

» Je cherchai longtemps. J'hésitai beaucoup... je n'avais point l'expérience pratique de la vie, je connaissais peu le monde et ses ressources.

» Enfant et jeune fille, j'avaisvécu dans le luxe du château de la Villepreux, entourée de domestiques et de serviteurs, ou au couvent, où j'avais appris tout ce qui ne sert à rien.

» Femme, après mon mariage, j'avais vécu aussi retirée par suite de la fausseté de notre position, n'osant essayer aucun travail, de peur de compromettre votre père et faire ainsi connaître la vérité; puis, vous étiez venus... Je m'étais absorbée dans les soins de votre première enfance.

» Je n'étais point préparée aux luttes qui m'attendaient, à ce combat pour la vie, combat sans trêve, sans merci, qui est le lot du pauvre.

» Je compris, pourtant, que si je voulais cacher mon secret, la seule chose à faire c'était de disparaître, de faire perdre la trace de mademoiselle de la Villepreux, d'anéantir madame de Penhoël.

» Cette résolution prise, je me sentis soulagée. Il ne restait plus qu'un problème à résoudre : Vous nourrir.

» Oh ! pour cela, je savais bien que j'y parviendrais !

» J'étais décidée : — il fiallait agir promptement.

» J'écrivis d'abord au duc.

» Voici cette lettre, dont je me rappelle tous les termes, comme si je venais de l'écrire hier :

« Monsieur le duc,

» Votre vengeance est plus complète que vous ne l'espé- » riez, sans doute, et votre haine doit être satisfaite.

» Louis-René de Penhoel, mon époux, a succombé en » Crimée. II. est mort et me laisse veuve avec deux enfants.

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» La misc'TC li(irril)lo où ccito niori nio plnnso iioarr.ait » être connue, ronsUiiée, révéler malgré moi l'allrcux secret y> delà véritable situation de celle qui s'est a|)pclée raade- » moiselle de la Viilepreiix, puis madame di; PcuIku'I.

» Pour ma mère, pour l'Iioumie (juc; J'aimais et que je » pleurerai toute ma vie, pour moi-môme, pour mes deux » enfants surtout, ce secret ne doit jamais être connu du » monde.

» Soyez donc sans crainte.

» Quand vous recevrez cette lettre, j'aurai (piitté Nantes » pour n'y plus revenir.

» ,1'aurai (luillé mon nom aussi pour en prt^ntlrc un (piel- » conque, vulgaire, l)anal, celui (le madame veuve Moris- » set, sous lequel ou ne songera pas à aller rechercher la » dernière héritière de votre nom et du n(»m aussi iUustre » de Penlioèl.

» C'est mon travail, le travail de mes mains, qui doit, » désormais, me nourrir moi et mes entants.

» Je rentre dans la classe ouvrière, dans la classe de » ceux qui n'ont rien que leurs bras et leur courage.

» Hélas ! que n'y suis-je née !

» Vous n'entendrez plus parler de moi, ni des miens.

» Ce n'est point par moi ni par eux que sera atteint cet » honneur des Villepreux auquel vous avez tout sacrifié.

» Si vous avez pu oublier que, pendant vingt ans, je 7> m'étais cru votre flUe, — moi, je ne l'oublie pas, — et je 7> désire qu'un jour vous n'ayez pas besoin du pardon que » vous n'avez jamais accordé aux autres.

» Anne-Désirée de Penhoel. »

» Le jour même où j'adressai cette lettre au duc, je quittais Nantes et je me rendais à Angers, après avoir soigneusement détruit ou caché tout ce qui pouvait faire connaître mon véritable nom.

> Trois mois après, j'apprenais, par hasard, que le duc avait fait annoncer ma mort et pris le deuil de sa fille unique...

» C'était sa réponse !

» Maintenant, mes chers enfants, la partie vraiment pénible et cruelle de ce long récit est terminée, et je n'ai presque plus rien à vous apprendre.

» An fur et à mesure que vous avez grandi, vous m'avez vu vivre : vous connaissez, jour par jour, les détails de la triste existence à laquelle vous condamnaient des circonstances aussi indépendantes de ma volonté (lue de la vôtre.

>•> Les commencements furent bien durs

» Je n'avais point de métier. J'étais inhabile et inexpérimentée, comme une jeune femme riche qui n'a jamais eu besoin de son travail pour assurer sa subsistance, et qui n'a même jamais songé qu'il pût en être autrement.-

» Ma vanité aussi soutirait.

» La nécessité de chercher de l'ouvrage m'humiliait : les refus, les rebuffades, la grossièreté, les façons d'un milieu auquel je n'étais point accoutumée, tout 'me blessait, me faisait saigner.

» Si vous n'aviez pas étélà, j'y aurais renoncé cent fois... j'aurais cherché un refuge dans le suicide.

» Puis, je n'ai jamais été bien forte.

» Je commençai par tomijer malade, dans le premier logement que j'occupai, à Angers, rue des Lys, chez une vieille veuve, madame Faran, riche, dure, avare et dévote.

» Je ne pus payer le misérable loyer de la petite chambre où nous vivions tous les trois.

» Elle fit saisir tous les pauvres objets qui me restaient.

» Un beau jour, je me trouvai dans la rue, avec vous !

» Heureusement des voisins charitables s'intéressèrent à ma jeunesse et à, la vôtre.

» On me procura de l'ouvrage.

» J'y rais tant de bonne volonté que je devins habile. Les mauvais sentiments de honte et de vanité, fruit de ma première éducation, disparurent peu à peu. J'appris à estimer les malheureux dont je partageais l'existence et les privations, et dont je devins la sœur.

» Peu à peu le passé s'effaça de mon cœur, où il ne resta que trois choses : le souvenir toujours vivant de votre père, mon amour pour vous et la juste fierté du devoir accompli.

» Puis, vous grandissiez, vous grandissiez en force, en intelligence, en beauté... Je voyais se développer en vous un homme et une femme qui promettaient de me combler de bonheur.

» Toute ma vanité passée s'était épurée, concentrée sur vous ; je sentais que nulle mère ne pouvait êti'e plus légitimement orgueilleuse que moi, quand je vous regardais, quand je vous serrais sur mon cœur.

» Vous savez le reste.

» Vous savez comment je pus vous faire donner, à tous deux, une éducation utile, pratique, selon mes moyens ; comment je pus préparer un savant dans René, une charmante et courageuse femme dans Claire.

» Vous comprenez aussi les autres raisons qui, jointes aux premières que je vous ai déjà fait connaitre, m'ont

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coiiirninic à iiii ctcrnol niens onp;o... 11 me coûtait: il fut mon .siiprènie et mon jtlns inMiililo suci'ilii'c i\ votre salut, à vntro intérêt vcritaliie.

» Il y a, aujourd'hui, seize ans que ces événements se sont accomplis.

» Nous sommes en 1866.

» Dans trois ou quatre ans, le moment sera venu do vous faire lire ces pages, ou de vous raconter ce qu'elles contiennent.

» Vous aurez alors la force do tout entendre, et la maturité nécessaire pour tout comiu'cndre.

» Ce jour-là, enfants bien-aimés, ma seule richesse icibas, vous me direz sincèrement si j'ai bien agi, si j'ai en 3'aison, si ma sollicitude maternelle ne s'est t)as égarée, si j'ai bien rempli tout mou devoir, et connue il devait rétro.

» Si j'étais morte avant, recevez ici, une dernière fois, ma bénédiction et mes remercîments.

y> Je vous ai dû le courage et le bonheur.

> Vous m'avez sauvée du désespoir et des faiblesses indignes. Vous m'avez transformée.

> Maintenant, vous saurez porter noblement, sans vanité et sans regrets, votre nom, car celui-là est bien ù vous : René- Frédéric de Penhoël, Frédéricque-Claire de Penhoëi.

» Je vous aime.

» Votre mère,

» Anne-Dé -IRÉE. »

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