‹ Zoé Chien-ChienChapitre 50 sur 68 · CLAIRE · texte numérisé non relu

CLAIRE

ou L ON APPREND CE A QUOI ON NE s'attendait GUÈRE.

Nous avons laissé René au moment où il venait de prononcer le nom de Louis-René de Penhoël, son père présumé, devant Caroline et M. Dartois.

Ce nom, jeté ainsi, avait produit une commotion profonde chez ses auditeurs, et Caroline, la vaillante jeune fllle elle-même, avait paru, pour la première fois, atteinte d'une sorte de faiblesse et de terreur.

René avait dû la soutenir dans ses bras, craignant qu'elle ne se trouvât mal.

— Qu'as-tu ? lui disait-il, Caroline, réponds-moi !

Et, promenant ses yeux de Caroline à son père, il répétait éperdu :

— ?tlais vous le connaissez donc ?

M. Dartois, sans lui répondre, s'élança vers sa fllle, et lui saisit la main qu'il serra avec force.

Comme si elle comprenait ce que voulait dire cette pression, elle se redressa brusquement, souleva ses longues paupières un instant abaissées, et regarda son père.

Ils écliangèrent alors un regard si expressif que René, sans savoir ce que ce regard voulait dire, comprit qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire, et qu'on désirait lui cacher, entre ces deux êtres qui jusqu'à présent lui avaient ouvert leurs cœurs avec tant d'abandon et de générosité.

Il en éprouva comme une douleur aiguë.

C'était la première fois qu'il se sentait en dehors d'eux,

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qu'il so rotrciiivait pl(iii;4c dans son c.vuoï isoloiinMii , depuis le jour béni où Caroline lui avait avoué son amour.

Pourtant, il ne pouvait douter de cet amour.

Comment se faisaii-il alors qu'un simple nom les eût troublés si iu\)loiulémcnt ?

L'ombre qui entourait sa naissance et la mort de sa mère devait-elle donc toujours s'épaissir autour de lui ?

Allait-il perdi-e la conlianee, l'adection des seuls êtres qui Teussent recueilli et récliaullc?

Y avait-il donc une tache si honteuse sur son origine qu'elle dût éloigner de lui, même M. Dartois, même Caroline? •

Ces idées, et mille autres aussi cruelles, traversèrent son cerveau en l'espace d'une seconde, lui fermant la bouche, lui ôtant le courage d'interroger, tant il redoutait une réponse qui eût renversé tout l'échafaudage de ses rêves ou froissé l'exquise suscepTibilité de ses attéctions, de sa passion pour la seule Icmme qu'il eût aimée.

M. Dartois ne lui laissa pas le temps de revenir de sa stupeur.

Très agité lui-même, il s'empressa de dire à sa flUe :

— Comment vas-tu, ma chère enfant ? Tu semblés bien faible. Prends mon bras. Viens.

Et il flt le geste de l'entraîner hors de la pièce où ils se trouvaient tous les trois.

Caroline regardait René.

Elle résista.

— Non, mon père, répondit-elle. Ce n'est rien; je me sens beaucoup mieux. Je suis même honteuse de ce moment de faiblesse indigne de moi.

Mais M. Dartois, qui lui tenait toujours la main, la serra deux fois avec une force extrême, et, se penchant à son oreille, lui murmura tout bas quelques paroles rapides qui parurent la décider, bien que ses yeux bruns ne pussent se détacher du visage de René où elle lisait, avec l'intuition prodigieuse de la femme qui aime, ses doutes, ses craintes, ses souffrances.

— Monsieur Dartois, s'écria-t-il, vous avez à parler à Caroline... je me retire...

Il ht un pas vers la porte.

— Non, non, interrompit vivement la jeune fille ; non, reste, René,

— En effet, reprit M. Dartois, avant de poursuivre cette conversation, j'ai besoin de causer avec ma fille. Ce ne sera pas long. Attendez-nous.

Caroline quitta le bras de son père, saisit les deux mains

du jeune homme, et, plongeant ses yeux dans les yeux de René :

— Est-ce que tu douterais de nous ? Est-ce que tu douterais de moi ? murmura-t-ellc. Ce serait mal !

Alors, faisant signe à son père, qui la suivit, elle sortit rapidement. ■

René resta seul environ un quart d'heure, debout, à la place même où Caroline venait de le quitter.

11 lui semblait que sa tête allait éclater.

Evidemment M. Dartois et sa flUe connaissaient le nom de Louis-René de Penhoôl. Ce nom les avait trop fortement surpris et secoués pour que la personne qui l'avait porté ne les touchât pas de fort près.

A quel titre? Pourquoi ? Comment ?

Autant de questions dont la solution lui échappait et dont le mystère l'épouvantait.

Enlin la porte du cabinet de M. Dartois s'ouvrit de nouveau, et l'ancien magistrat reparut, accompagné de mademoiselle Dartois.

11 semblait plus calme, et comme soulagé, ainsi qu'un homme qui a pris une résolution, qui sait désormais où il va.

Caroline semblait triste, au contraire, et plutôt domptée que résignée, soumise que satisfaite.

— Mon cher René, dit M. Dartois d'une voix calme, il est inutile de vous avouer que ce nom de Penhoël a été une révélation bien étrange et bien inattendue, pour moi et pour ma tille.

— Alors, vous l'avez connu, demanda René lentement, et vous savez ce que j'ignore, vous avez la clef du mystère qui m'entoure, où je me débats ?

— N'allons pas au delà de la vérité, de la réalité, ajouta précipitamment M. Dartois. Certes, nous avons connu Louis-René de Penhoèl. Certes, nous savons de qui il s'agit. Mais cette connaissance, au lieu de nous donner la clef du mystère, comme vous dites, le complique tellement et d'une façon si grave pour nous tous... que je vous supplie de ne pas m'interroger, de ne pas interroger Caroline. C'est pour cela que j'ai voulu lui parler d'abord, obtenir d'elle une promesse qu'elle tiendra : celle de me laisser agir, de me laisser conduire seul cette affaire, et de taire ce que je crois devoir taire pour le moment.

— René, reprit Caroline, il m'en coîite profondément d'avoir, même momentanément, un secret pour toi ; mais les raisons de mon père sont si pressantes, si sérieuses, que, pour lui, comme pour toi. J'ai dû lui promettre ce qu'il

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1110 dcmanilait... Je n'ai pas \o dioit (1(> sncrilier l'uu à l'autre dans cette circunstance.

— Alors, ce secret vous touche, vous touche personnellement ? I)albu1ia René, qui entrevit tout à coup que son existence se trouvait mcléo ;\ celle de ces deux iicr.souncs, plus directement et autrement encore qu'il ne l'avait cru jusqu'à ce moment.

— Oui, répondirent les yeux de mademoiselle Dartois.

— Bien, nionsieur, fit René en se retournant vers le père. Il suUit. Uu moment où la vérité pourrait menacer vos intérêts, ou vous atteindre dans votre existence... je ne vous demande plus rien, .l'aime Caroline d'un amour troj) ])rolon(l, tro}) aljsolu, j'ai ])()ur vous trop d'all'ection et de dévouement pour hésiter...

— Crois-tu donc, René, que je t'aime moins ? Ne t'ai-je ])as dit que rien ne nous séparerait? On ne te demande que deux choses : patience et contiance !

— En etlet, mon cher ami, reprit M. Dartois avec quelque embarras et le front soucieux, je ne me reconnais pas le droit de vous dérober votre secret, de supprimer votre vie. Vous saurez tout, certes, dussent les cousé(juences en retomber de tout leur poids sur moi et les miens. Je voudrais agir difl'éremment que je ne le pourrais jioint. Caroline est là. Et c'est un terrible avocat, je vous assure, quand il s'agit de vous. D'ailleurs, l'honneur seul ne me permettrait pas, je le répète, de vous dissimuler, de vous cacher une vérité qui vous appartient. Non, il ne s'agit pas de cela, mais d'attendre, de s'assurer si ce que j'ai cru entrevoir, si ce que j'ai supposé un instant, si ce que je redoute est vrai. Je puis me tromper. Laissez-moi encore cet espoir. Laissezmoi trouver la certitude. Lorsque je l'aurai , recevez ma paro.e que je vous dirai tout, et alors, c'est vous qui déciderez

— Vous ne doutez pas, n'est-ce pas, monsieur Dartois, que je ne déciderai rien qui puisse vous entraîner dans ma chute, faire retoml)er sur vous, sur elle, — il regardait Caroline, — rien des hontes ou des malheurs que je sens s'accumuler de plus en plus sur ma tête ?

— Je ne doute pas de votre cceur, René. Maintenant passons aux faits, sans perdre de temps. Montrez-moi les papiers que vous avez recueillis.

René lui remit immédiatement les deux actes de naissance et l'acte de mariage que nous connaissons.

M. Dartois les lut atlentivement deux fois, en pesant tous les détails, s'attachant surtout aux dates.

A mesure qu'il lisait, son front s'assombrissait.

Enfin, il releva la tôte, en froissant légèrement les fenillets qu'il tenait dans ses mains.

— Eh bien ? lit Caroline.

— Eh bien, tout est exact, plus que probant, évident... Il s'arrêta.

— René, reprit-il, d'après ces papiers, vous seriez, vous et votre sœur Claire, les entants de Louis-René de Penhoèl, si madame veuve Morisset et mademoiselle de la Villepreux sont bien la même personne. Dans ces conditions, il n'y a pas de doute... Seulement on vous a dit, le duc de la Villepreux lui-même, que madame de Penhoèl était morte il y a quinze ans. Or, madame Morisset n'est morte assassinée qu'il y a quinze mois. ,. - .

— C'est cela, répondit René, et c'est pour cela que je vous ai dit que j'avais échoué...

— Oui, si madame Morisset était bien votre mère...

— Que voulez -vous dire ?

— Ou si le duc de la Villepreux n'a pas été dupe luimême de quelque erreur, ou n'a pas quelque intérêt à cacher la vérité,

— Que croyez-vous donc ?

— J'émets simplement les trois hypothèses qui se présentent naturellement à l'esprit. Si madame de Penhoèl est votre mère, et si elle est morte il y a quinze ans, vous ne sauriez être le fils de madame veuve Morisset.

— Oh ! de cela, pourtant, j'en réponds! interrompit René avec force. Elle était ma mère, celle-là !

— Je le pense aussi, bien qu'il ne soit pas sans exemple qu'une femme ayant adopté ou nourri, par exemple, de jeunes enfants, se soit attachée à eux avec une passion toute maternelle et leur ait fait croire à une maternité réelle, légale, quand il n'y avait que la maternité du cœur...

— Oh ! non ! non ! Je ne puis, je ne veux le croire ! balbutia le jeune homme au comble de l'angoisse.

— Je comprends fort bien votre sentiment, mon jeune ami, et je suis porté à, le partager; mais il faut tout prévoir, cependant. Admettons que madame veuve Morisset soit bien votre mère : alors vous n'êtes pas le fils de Penhoèl, le petit-lils du duc de la Villepreux.

— C'est ce que je vous ai dit, dès le début...

— Sans doute, et c'est ce que je souhaite bien vivement, croyez-le. Néanmoins, il y a une telle concordance de noms, de dates, de circonstances de toute nature ; les paroles recueillies par vous de la bouche de madame Morisset correspondent si bien aux faits déouverts plus tard, et dont voici les preuves irréfragables, — en parlant ainsi le

vieux magistral moniiait les extraits del'éial-civil étendus (levaut lui ; — vous eutrcz si mallieureuscnient, si exactement, peut-ou (lire, vous et votre sœur, dans le personnage des en tout s de Louis-Hené do Penlioel et de niadeinoisollc de la ^■lllel)reux, — entants dont rexistenro est, ou a été, incontestable, car il se pourrait aussi qu'ils fussent morts, si vous n'êtes pas eux, — que je ne puis trancher la (piestion comme vous le faites, et que je crains bien que vous n'ayez trouvé la vérité.

— Mais...

— Mais le vieux duc vous a dit que sa fille était morte, il y a quinze ans, n'est-ce pas ?

— Oui...

— Qui vous prouve alors que le duc n'a pas menti?

— Dans quel intérêt?

— Hélas !... Il n'est que trop facile k comprendre...

Il regarda sa fille, qui l'écoutait les yeux baissés, et se tut pour reprendre plus rapidement :

— Il n'y aurait rien non plus d'impossible à ce que le duc, trompé, égaré par le faux nom qu'avait adopté mademoiselle de la Villepreux à une certaine époque de son mariage ou de son... veuvage, l'ayant perdue de vue, n'en ayant plus entendu parler, ait cru, croie encore à sa mort .

— Alors...

— Alors, tout se réduit à ceci : — retrouver l'acte de décès d'Anne-Désirée de la Villepreux, épouse de Louis- René de Penlioël. Il existe ou il n'existe pas. S'il existe, nous sommes fixés sur un point : c'est que madame de Penhoël et madame Morisset sont deux femmes ditlerentes et non la même femme. S'il n'existe pas... il restera à prouver, au contraire, que madame de Penhoël et madame Morisset ne font qu'une seule et même personne, et ce sera relativement facile. Souhaitez avec moi que cela ne soit pas. Souhaitez fermement de n'avoir rien de commun avec Louis- René de Penhoël.

— Pourquoi donc ? s'écria René, ne pouvant retenir plus longtemps la question qui brûlait ses lèvres depuis le commencement de cette conversation.

— Pourquoi? Pourquoi? reprit M. Dartois. Autant vous le dire après tout. Cela vous expliquera mes réticences, cela vous démontrera la nécessité du secret que je garde vis-à-vis de vous, et que Caroline m'a juré de garder, jusqu'à ce que je la délie de sa parole.

M. Dartois s'interrompit pour reprendre fortement haleine, puis baissant la voix :

— Mon cher René, lui dit-il, Louis-René de Penhoêl n'est ponu mort. Il existe. Il habite Paris, et je le vois .. presque tous les jours !

ou M. DARTOIS n'a PAS TOUT PRÉVU-

— Il vit ! répéla René au comble de la stupeur.

— Parfaitement.

— Il vit ! dit-il encore.

11 y eut un instant de silence.

René clierchait h rassembler ses idées, à voir clair dans la nouvelle situation que M. Uartois venait de lui révéler. Vain effort, tentative inutile et cruelle. Tout bouillonnait dans son cerveau : il lui semblait que les ténèbres s'épaississaient en lui et autour de lui.

— Mais, reprit-i! enlin, si M. de Penhoël n'est point mort, s'il babite Paris, si vous le connaissez, s'il vous est facile de le voir, pourquoi n'allons-nous pas l'interroger ? En deux mots, nous saurions la vérité. Je suis ou je ne suis pas son fils...

— Ah! malheureux ! s'écria vivement M. Dartois, si j'étais convaincu qu'il n'est pas votre père, il y a longtemp'S déjà que je vous l'aurais proposé...

— Si vous étiez convaincu qu'il n'est pas mon père... vous savez donc qu'il l'est ?

— Non. Je ne sais rien. Je vous le jure.

— Alors, c'est que vous craignez...

René s'arrêta, poussa un cri d'horreur.

La sueur perlait sur son front, et un tremblement convulsif agita son corps.

Caroline s'élança vers lui.

— René, du calme, du courage ! murmura la jeune fille Mais René ne l'écoutait pas.

— L'assassin ! balbutia-t-il, ah ! l'assassin, c'est lui !

— Tais-toi, René ! tais-toi, s'écria Caroline, en lui posant ses mains sur les lèvres. Non, non, ne dis pas cela, ne le crois pas !

— Monsieur Dartois, vous le croyez.,, vous le craignez ! continua le jeune homme en écartant Caroline pour s'avancer vers le vieux magistrat.

— Nullement, nullement ! Diable ! comme vous y allez ! répliqua M. Dartois fort ému. Encore une fois, je ne crois rien, puisqueje ne sais rien ! J'ai eu tort de vous dire, même ce que je vous ai dit, et, certes, sans la surprise que je n'ai pu vous dissimuler sur le premier moment, sans la taiblesse de Caroline qui a amené vos questions et vous a prouvé que nous connaissions ce nom de Penlioêl,je ne vous en aurais pas ouvert la bouche.

René se calmait, non que son émotion fût moins grande, son angoisse moins profonde, mais il sentait qu'en effrayant, qu'en inquiétant M. Dartois, il perdrait sa dernière chance d'être un jour renseigné, et peut-être même son appui.

— PardonnoA-moi, monsieur, fit-il lentement, un premier mouvement dont je n'ai pas été maître; mais le soupçon qui a traversé mon esprit était naturel.

— Logique même, interrompit M. Dartois, j'en conviens. Et c'est justement là ce qui vous indique avec quelle précaution, quelle mesure, nous devons procéder en cette affaire. En résumé, tout se réduit à ceci : L'homme dont ces papiers parlent existe ;... c'est bien celui que... je connais. A cet égard point d'hésitation possible. Ma .s, avant d'aller trouver le... cet homme .., avant de l'interroger, de le mêler, par nos suspicions, ou même par nos simples questions à cette horrible et ténébreuse affaire, encore fautil savoir si vous en avez le droit, si vous êtes lié à lui par un lien quelconque. Si madame de Penhoêl est morte, il y a quinze ans; si vous êtes bien le flls d'une autre femme s'appelaiit ou se taisant appeler madame Morisset, sa situation est nette et claire vis-à-vis de vous. Il n'y a rien de commun entre vous. Vous n'avez pas à le voir, à vous immiscer dans sa vie.

René se taisait. Il subissait une nécessité. Au fond de lui, il n'acceptait pas ces explications. Il devinait chez M. Dartois une arrière pensée dont le caractère et la portée lui échappaient.

Mais que pouvait-il faire ? Se soumettre en apparence, refouler sa révolte et ses objections.

D'ailleurs, Caroline le regardait d'un air suppliant. Il lui obéissait.

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— Si, au contraire, poursuivit M. Dartois, j'ai lieu do croire, api'è.^ enquête iliscrèto et personnelle, qu'il y a une relation véritiblo entre lui et. vous, eh bien, nous verrons ce qu'il y aura à décider, et nous agirons suivant les circonstances.

René s'était laissé tomber sur une chaise, et, les deux coudes appuyés sur le bureau de M. Dartois, cachait sa tête dans ses mains.

— Caroline, ajouta M. Dartois en s'adressant à sa fille, écris immédiatement h ma sœur, qui reste toute l'année à Fontainebleau, do venir passer ici, prés de moi, quelques jours.

— Pourquoi cela, mon père? Tu sais qu'elle a horreur de tout dérangement. Elle est âgée...

— Et maniaque comme une vieille fille, je sais tout cela, continua M. Dartois ; mais il faut qu'elle vienne. Je m'absente, et je ne puis te laisser seule. D'autre part, je préfère que tu restes à Paris, au lieu d'aller la rejoindre. Tu me compreuds. Écris donc, et de façon à ce qu'elle n'hésite pas. Dis-lui qu'elle me rendra un gra"nd service, que cela presse.

Caroline se mit devant la table et.commença la lettre que lui demandait son père.

René, en entendant parler du prochain départ de M. Dartois, avait relevé la tête et l'interrugeait du regard, n'osant l'interroger autrement.

— Vous voudriez bien savoir où je vais, n'est-ce pas, mon jeune ami ? fit le vieux magistrat. Je n'ai aucune raison pour vous le cacher. Je vais à Rennes.

— A Rennes !

— Oui : il faut que je voie le duc de la Villepreux.

— Alors, je pars avec vous. Je le connais déjà et je puis vous être utile.

— Au contraire, je dois le voir seul. Car, moi seul, je puis lui dire certaines choses... Enfin, votre présence ne pourrait que me gêner. J'ai les renseignements que vous aviez, je sais ce que vous saviez lorsque vous avez eu votre entrevue avec lui... et je sais d'autres choses que vous ignorez. Vous resterez donc ici, je vous prie.

Caroline avait terminé sa lettre.

Elle la donna à son père, qui la lut.

— Très bien, fit-il. En la mettant à la poste tout de suite, elle arrivera demain matin, et ma sœur peut être ici après-demain.

La lettre fut cachetée. M. Dartois sonna un domestique et la fit porter sans perdre une minute à la boite la plus prochaine.

Cela fait, il se retourna vers René et reprit la parole.

— Mon cher ami, lui dit-il, je ne demande pas mieux que de vous expliquer tout ce que je puis de ma conduite, car je comprends vos angoisses. Je pars à Rennes, et je ne vous emmène point avec moi. Au contraire, je désire que vous restiez à Paris et que vous ne vous éloigniez ni de cette maison, ni de ma fille. Je charge Caroline de veiller sur vous, de vous faire patienter. Son influence est seule assez forte pour vous contenir et obtenir l'obéissance absolue dont j'ai besoin. Sans elle, une fois que j'aurais les talons tournés, vous feriez quelque sottise, et rien ne vous empêcherait de partir en campagne pour rechercher la trace de ce M. de Penhoél. Or, c'est ce que je ne veux pas, c'est ce que je ne veux à aucun prix. Voilà pourquoi je n'envoie pas ma fille à Fontainebleau près de ma sœur.

D'autre part, quelle que soit ma confiance absolue en vous, René, en toi Caroline, je ne puis vous laisser seuls ensemble. Le monde, ajuste raison, y trouverait à redire. La présence de ma sœur sauvera ce qu'il faut des apparences. Quant au fond, je sais que je n'ai rien à craindre de vous. D'ailleurs, mon absence sera courte; je puis revenir à rimprovisteàParis, et j'aurai peut-être besoin, à mon retour, de vous trouver là, tous les deux, pour agir promptement, en tout cas pour nous consulter et combiner nos actes ultérieurs.

Caroline se pencha rapidement à l'oreille de son père et lui dit tout bas :

— Mais, s'il venait ?

— Il est absent, répondit M. Dartois de même. Ainsi, voilà qui est compris, ajouta-t-il tout haut : Caroline, je te confie René.

— Sois tranquille, répliqua la jeune fille, il ne me désobéira pas.

Le surlendemain, mademoiselle Dartois arriva parle premier train, absolument renfrognée et maussade, se plaignant de ses douleurs névralgiques habituelles, encore exaspérées par la fatigue et le dérangement d'un voyage en chemin de fer.

Dei)uis dix ans, elle n'avait plus mis les pieds à Paris, et vivait à Fontainebleau, dans la riche propriété que M. Dartois y possédait, et où il allait généralement passer tous les ans les quatre ou cinq mois de la belle saison.

En son absence, c'était sa sœar qui en prenait soin et veillait à son « administration », suivant l'expression favol'ite de la vieille demoiselle.

Constance-Aurélie était l'aînéo de sou frère, dont elle

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était l'an tipodo. Originale au mémo degré que lai, son originalité était rciivors de colle de son t'rôre. On ont dit qu'i'llf avait collectionné tous les i)i'éjugés delà terre, pour en prendre doubU; charge, son Irère n'en ayant aucun.

Il était libre-iKMiseur : — elle était dévote.

11 était républicain : — elle était légitimiste.

11 se moquait du qu'en dira-t-on : — elle ne vivait que pour lui.

Il méprisait les sottes distinctions de titre et de rang : — elle les respectait et les adcn^ait.

Il n'aimait que la liberté pour lui et pour les autres : — elle était tout despotisme des pieds à la tête.

Il avait horreur de la régie et du système.

Elle ne respirait qu'en vertu d'une règle, et ne se mouchait qu'en vertu d'un système.

Il la trouvait maniaque.

Elle le jugeait absurde.

Sur ses cartes de visite, elle t.aisait mettre : Constance- Aurélie d'Artois, tandis que M. Dartois signait son nom sans aucune esiièce d'apostrophe.

Quand on interrogeait le vieux magistrat sur cette différence inattendue, il répondait en riant :

— 11 parait que dans notre famille le ventre anoblit !

A cette réponse, Constance-Aurélie d'Artois devenait pourpre ; sa pudeur de vieille fille dévote saignait du mot ventre, et ses opinions aristocratiques hurlaient de douleur en entendant tourner en dérision ses plus chères illusioi^s.

Elle se disait, elle se croyait noble. Elle avait lu que, lors des croisades de saint Louis, un d'Artois avait suivi le roi de France en Afrique, et elle atlirmait que les Dartois contemporains eu descendaient.

Pourquoi ? où étaient les preuves ?

A cette question, elle haussait les épaules sans répondre : les articles de foi ne se discutent pas.

Du reste, c'était une bonne personne, curieuse comme un singe, fourrant son nez partout, voulant tout savoir, donnant des conseils qu'on ne lui demandait pas, et, bien que son frère fût parfaitement lieureux, que sa nièce Caroline et le petit Raimond ne manquassent de rien et n'eussent jamais versé une larme, parlant sans cesse des calamités que tout ce monde eût évitées, si on l'avait écoutée.

Malgré cela, elle vivait en assez bonne intelligence avec son f; ère qu'elle aimait beaucoup, ainsi que ses enfants, et l'on pouvait compter sur elle dans une occasion sérieuse, qui ne demandât ni discrétion, ni bon sens.

M. Dartois la laissa geindre de son dérangement, déclarer

qu'il n'avait que des idées absurdes, se plaindre de la grossièreté des jeunes générations, grossièreté constatée par elle dans le chemin de fer où personne n'avait eu, à son endroit, les égards auxquels elle prétendait, — et-^ partit dès qu'elle l'ut installée.

Avant son départ, il eut une longue conversation avec Caroline, recommanda de n<.>uveau la patience et la confiance à René, et promit de revenir promptement.

Les quelques jours qui suivirent ne présentèrent aucun événement notable.

René, même, contrairement à ce qu'il avait prévu et à ce que craignait M. Dartois, se sentit plus calme, et parut presque heureux, oublieux de ses plus cruelles préoccupations.

Cela eut bien étonné le vieux magistrat. Cela n'étonna point la jeune fille.

IS'était-elle pas l'auteur de ce miracle ?

Près d'elle, René se transformait.

La douceur de l'aimer et d'être aimé par elle versait son miel sur toutes ses blessures.

Elle était sa vie, et sa présence lui causait une sorte d'ivresse.

La voir, l'entendre, la sentir autour de lui, trouver un charme à chaque mouvement de la jeune fille, à chaque intonation de sa voix musicale, occupait tous ses instants, et les heures s'écoulaient comme des minutes.

Qu'elle changeât de robe, il en avait pour toute une journée à l'admirer sous un nouvel aspect.

Cette vision palpable du bonheur ramenait en lui tous les rêves de la jeunesse, jetait des rayons roses sur le sombre horizon de la réalité.

Le sacrifice même qu'il lui faisait, lui devenait une sorte de joie. Il se complaisait à souffrir un peu pour elle, à lui soumettre sa volonté, après lui avoir donné son cœur.

11 recevait tant d'elle, qu'il avait besoin de lui offrir quelque chose en retour, et qu'il sentait qu'il ne pouvait s'acquitter envers elle qu'à force de mériter son dévouement et son amour, par autant de dévouement et autant d'amour.

Plus n'eut pas été possible.

M. Dartois était parti depuis cinq jours, lorqu'une- aprèsmidi, le domestique ouvrit la porte du salon où René se trouvait en compagnie de Caroline et do Constance-Aurélie Dartois, et annonça :

— M. le comte ti'Orsan !

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