‹ Zoé Chien-ChienChapitre 51 sur 68 · M. DARTOIS COMMENCE LE SIÈGE · texte numérisé non relu

M. DARTOIS COMMENCE LE SIÈGE

En an-ivant à Rennes, M. Dartois descendit au premier liôtel venu.

Etait-ce la fatigue du voyage qui l'avait ainsi changé?

Il paraissait vieilli de dix ans, et son visage expressif portait la trace des plus graves préoccupations, des inquiétudes les plus douloureuses.

Qui l'eût vu à ce moment, eût hésité à le reconnaître.

C'est que, n'étant plus devant sa fille, devant René surtout, il ne se croyait plus condamné à jouer la comédie de la coniiance et de la tranquillité.

Il se laissait aller enliii à la sincérité de ses impressions, et elles étaient sinistres.

L'avenir lui paraissait plein de menaces. Il se voyait pris dans l'engrenage, lié au sort de René, si ce qu'il sentait devoir être vrai était bien la vérité, autrement et infiniment plus qu'il ne l'avait cru jusqu'alors, et que, certes, il ne l'eût voulu.

Ce n'était plus seulement de René et de Claire qu'il s'agissait : c'était aussi de lui, M. Dartois, dans une certaine mesure, et de sa fille Caroline.

Plus d'une fois il s'était dit, pendant le voyage:

— Ah ! pourquoi ai-je connu ce jeune homme ? Pourquoi ma fille l'a-t-elle aime ? Pourquoi lui ai-je cédé ? Pourquoi n'ai-je pas laissé ce malheureux se débattre et se noyer dans l'impuissance où il était englouti? Pourquoi l'ai-je relevé, pourquoi lui ai-je fourni les moyens de retrouver la vérité, pourquoi lui ai-je tendu la main ? Maintenant, il m'entraîne

ZOÉ CIIIEN-CHIEN 393

avec lui et il est impossible que je ne sois pas éclaboussé , que nous ne soyons pas éclaboussés tous, par la boue et le sang de cet horrible drame !

Soulagé par ce premier cri d'égoïsme arraché à la nature, M. Dartois essayait de se rassurer, de chercher les côtés les moins mauvais! de la situation, de se dire qu'il resterait maître de diriger les événements, d'en étouffer l'éclat... Mais il ne le croyait guère, quoi qu'il fît pour s'en persuader.

Puis, alors, naissait une autre question : l'amour de Caroline pour René. Cet amour puissant d'où dépendait le bonheur de sa fille, bonheur qui avait été le but de sa vie entière, auquel il avait tout sacrifié.

— Comment les marier maintenant? murmurait-il entre ses dents. Et que deviendront-ils, s'ils ne peuvent s'unir ? Caroline est capable d'en mourir, René de se brûler la cervelle... Et pourtant, si l'on peut, après tout, épouser un homme sans nom et sans fortune, on ne peut épouser... C'est bien pire h présent !... Nous voilà tous dans de jolis draps !

Et M. Dartois se rongeait les ongles jusqu'au sang.

— Pourvu que madame de Penhoêl soit bien morte, en eft'ot, il y a quinze ou seize ans ! poursuivait-il. Alors môme qu'il serait son lils, cela arrangerait à peu près les affaires, Énlin, je le saurai tout à l'heure. Le duc parlera. Je ne suis pas un enfant qu'on intimide ou qu'on démonte par un mot. Rappelons toute notre habileté et tout notre sang-froid de vieux magistrat.

Vieux magistrat : ce mot lui suggéra l'idée de prendre, avant son entrevue avec le duc de la Villepreux, quelques renseignements plus sérieux que n'avait fait René, emporté par sa jeunesse et sans aucune défiance.

Le plus simple était d'aller trouver quelque magistrat de Rennes, et, à titre d'ancien confrère, sans rien lui révéler de ses véritables motifs, d'obtenir un certain nombre de détails sur la vie passée et présente du vieux gentilhomme et sur les moyens d'arriver jusqu'à lui.

Dans une ville de province, les représentants de la justice sont en général fort au courant des moindres cancans; et, s'ils sont discrets avec le vulgaire des justiciables, ils ne refusent point leurs confidences à un collègue.

M. Dartois se fit donc donner la liste exacte des magistrats exerçant dans la vieille capitale de l'ancienne province de Bretagne, et eut la joie de voir, parmi les noms, celui de M. Calmon, qu'il avait connu autrefois, à l'École de droit de Paris.

39i ZOÉ r II I R N - C 11 1 K N

— Voil;\ iiu»n ;\(laii'o ! piMisa-l-il.

11 se lit coiidiiii'o cliez M. ChIukhi, actucUcnicnt président de cour, et demanda une audience qui lui l'iii immédiatement accordée sur le vu de sa carte.

Après les premiers ci»mplinicnts d'usage, et l'échange de qiu'liincs souvenirs du passé, car les doux hommes ne s'étaienl pas revus depuis trente ans et ne se seraient certes l)as reconnus sans leur nom, M. Dartois aborda le sujet qui lui tenait au cuMir.

— Mon ciier confrère, car je me regarde toujours comme Taisant partie de la magistrature, bien qu'ayant i)ris ma retraite de bonne heure, je viens vous demander des renseignements sur l'un de vos Justiciables, dit-il ù, M. Calnion en souriant.

— Je suis tout ù votre service.

— Il s'agit de M. le duc de la Villepreux.

— Oh ! oh ! fit son interlocuteur en fronçant le sourcil. Que pouvez-vous avoir à faire avec ce vieux maniaque? Vous savez que c'est un de nos adversaires les plus entêtés, un ennemi du gouvernement (pie rien n'a pu rallier, un vieux légitimiste endurci dont la tenue nous a fait bien du toi't dans ce pays, en y maintenant, par son seul exemple, une opposition très vigoureuse, chez un certain nombre de familles nobles, contre l'Empire.

— Oui, je sais tout cela, mais il n'y a rien de politique dans la mission que je viens remplir auprès de lui. Ce sont des questions d'intérêt, de famille. Bien que retiré, je ne refuse pas toujours mes conseils en pareille circonstance. 11 s'agit d'une att'aire très délicate, qui demande beaucoup de discrétion. J'ai besoin de le voir, de causer avec lui...

— Ce ne sera pas facile, car il ne reçoit personne, et vit comme un sauvage.

— C'est ce qu'on m'a dit déjà. Mais depuis quand est-il atteint de cette misanthropie farouche'?

— Depuis le mariage et la mort de sa flUe uniqtie.

— Elle avait épousé un Penhoêl ? demanda M. Dartois avec quelque hésitation.

— Oui.

— Et elle est morte peu de temps après, vous en êtes bien sûr?

— Evidemment. Il en porte encore le deuil.

M. Dartois eut un mouvement presque imperceptible, mais qui n'échappa point à l'œil de M. Calmon habitué, par sa longue pratique des choses de cour d'assises, à étudier, à interpréter tous les gestes et toutes les intonations de ceux qui lui parlaient.

— Est-ce que vous avez des raisons d'en douter ? demanda-t-il vivement.

— Non ! non ! s'écria M. Dartois. Et la fortune du duc est considérable ? s'empressa-t-il d'ajouter pour détourner les idées de son interlocuteur.

— C'était la plus belle fortune de Bretagne ; mais il a tout donné en dot à sa tille et à son gendre, et n'a gardé pour lui qu'une petite rente viagère, après s'être l'étiré à la campagne. C'est même une des excentricités les plus étonnantes de cet original personnage, et l'on ne comprend pas encore très bien comment, avec ses idées, il a pu se décider à dénaturer tous ses biens, à les voir passer de son vivant endos mains étrangères.

— On m'a prévenu, en eflfet, qu'il poussait la singularité jusqu'à ses dernières limites. Conmient vit-il à présent?

— Personne ne le sait, car personne ne le voit. Il ne reçoit pas, et ne sort jamais. Il pourrait être mort, ou absent, sans qu'on s'en doute, à moins que son unique domestique ne voulût bien en i)révenir qui de droit.

— Diable! comment arriver jusqu'à lui? Il ne connaît pas mon nom.

— Ma foi... je ne sais trop. Écrivez-lui pour le prévenir.

— C'est que, justement, j'aimerais autant qu'il ne fût pas préveim.

— Je comprends, fit en souriant M. Calmon : votre mission n'est pas de nature à lui plaire.

Le confrère de M. Dartois réfléchit un instant.

— 11 y a bien son confesseur, reprit-il enfin.

— Ali ! il se confesse !

— -Oui, il est très religieux.

— Eh bien?

— Eh bien, son directeur pourrait vous introduire auprès de lui...

— Me voilà sauvé ! Donnez-moi seulement le nom et l'adresse de ce prêtre... et je me charge du reste.

— M. l'abbé Voiron, rue du Prieuré, 11. C'est près de la cathédrale dont il est chanoine.

— C'est tout ce qu'il me faut, répliqua M. Dartois, et il s'empressa de prendre congé.

— Hum ! se dit-il, une fois seul dans la rue, je n'ai rien appris de plus que ce que je savais par René; mais je ne pouvais interroger davantage sans éveiller des soupçons. Eu tout cas, je sais maintenant que René n'a rien exagéré, et je suis convaincu qu'il y a un mystère dans la vie de cet homme. Tout le dit, car tout paraît inexplicable dans sa conduite ; et, d'abord, cette vente de se>' biens, qui a tant

396 ZOK CIIIKN-CUIKN

l'rappc l'opinion puMitnu^ avec juste laisoii. vSamisanlhropio aussi est troi) violontc lumi' no point cacher une grande douleur ou un grand remords.

M. Dartois rogaj^'na son hoicl.

Aller chez l'abbé Voiron, le conlesseuv actuel du duc, il n'y avait jamais songé.

Ne pouvant dire ce qui l'amenait chez le vieux gentilhomme, et désirant ébruiter le moins possible sa présence et son entrevue avec le duc, il jugeait inipinident de s'adresser à un homme d'église dont il redoutait d'autant plus la perspicacité professionnelle, que celui-là, étant, en plus, le conlident du duc et prol)ablement le dépositaire de ses secrets, s'il en avait, c'eût été commettre une grave imprudence que de lui donnci' l'éveil.

— Je me servirai tout simplement de son nom, et je me présenterai chez le duc, en disant que je viens de la jiart de l'abbé Voiron, chanoine de la catliédrale. Cela m'ouvrira sa porte : une fois dans la forteresse, le reste me regarde.

Deux heures après, en eflet, M. Dartois, vêtu sévèrement de noir, sonnait à la petite grille où nous avons déjà vu sonner René, lorsqu'il faisait son enquête et croyait pénétrer chez son grand-père.

Un paysan vint lui ouvrir.

Mais ce n'était plus Yvon. Le duc avait tenu sa parole, en chassant impitoyablement le vieux serviteur qui avait laissé venir René jusqu'à lui.

— Le duc de la Villepreux? demanda M. Dartois.

— Il ne reçoit pas.

— Je le sais, répliqua M. Dartois qui s'attendait à la réponse. Veuillez lui remettre cette carte.

Et il tendit au paysan sa carte, où il avait ajouté, au bas de son nom :

« De la part de M. l'abbé Voiron, et pour affaire urgente. »

— C'est un gros mensonge, pensait l'excellent homme ; mais bast ! qui veut la lin, veut les moyens, et, d'ailleurs, ce n'est qu'à force de mensonges que la justice arrive à découvrir quelquefois la vérité.

— C'est inutile, monsieur, répliqua le paysan. Je ne puis pas plus remetti'e votre carte que vous introduire.

— Diable ! se dit M. Dartois. Est-ce qu'il faudra employer la violence ?

Il reprit tout haut.

— Mon ami, je vous approuve de respecter votre consigne, mais il ne faut pas l'exagérer.

Le vieux magistrat baissa la voix comme s'il versait une euiitideuce dans l'oreille de son interlocuteur.

— Je comprends que vous ne portiez pas à votre maître la carte lUi premier venu, ou d'un inconnu; mais, je viens ici de la part de M. l'abbé Voiron, le directeur de M. le duc.

— De la part de M. l'abbé... répéta le paysan surpris.

— Voiron, oui, voyez plus tôt... C'est écrit.

Et il lui montrait la mention inscrite à la main sur la carte.

— Je ne sais pas lire, répondit le breton, avec une nuance de respect due au nom du prêtre.

Il hésita...

— Est-ce que monsieur est aussi du clergé? demanda-t-il enfin, en regaixlant la tignre sans barbe, la cravate blanche dont les bouts formaient presque rabat et la longue redingote noire du visiteur.

— Allons, bon, se dit M. Dartois, il me prend pour un Jésuite déguisé ! Je n'aurais jamais cru que cela [tût me faire plaisir.

Aussitôt, se donnant un air de componction et d'autorité à la fois, et posant ses doigts sur ses lèvres :

— Chut ! flt-il mystérieusement.

Et il poussa doucement le paysan vers la maison, en ajoutant :

— Allez, mon ami!... allez dire à votre maître qu'an envoyé de M. l'abbé désire lui parler.

Le vieux Breton prit ces façons pour une confirmation de sa supposition, et, cédant au geste, s'éloigna lentement, après avoir prié l'inconnu de vouloir bien attendre son retour.

M. Dartois était dans le jardin.

Il repoussa la grille derrière lui, bien décidé à ne pas s'en aller maintenant sans avoir vu celui qu'il était venu chercher.

Mais la lutte était finie, et, moins d'une minute après, le domestique accourait en lui disant :

M le duc vous attend !

Page 1