‹ Zoé Chien-ChienChapitre 52 sur 68 · DUC K T M A G I S T II A T · texte numérisé non relu

DUC K T M A G I S T II A T

M. Dartois, satisfait et honteux tout à la fois de sa victoire, suivit le i)aysan qui, aitrès lui avoir fait traverser le jardiu, rintrodiiisit daus le salon, au rez-de-chaussée, où René avait eu déjà avec le vieux gentilhomme Tentrevue que nous avons rapportée.

M. de la Viliepreux s'y trouvait, debout, attendant son visiteur.

Il s'inclina froidement et poliment, avec ses grandes façons de la cour d'autrefois, devant M. Dartois qui le saluait, et, lui indiquant un siège de la main, il s'assit luimême dans le fauteuil dont il semblait s'être réservé l'usage exclusivement personnel.

Ce fut alors seulement que les deux hommes, en face l'un de l'autre, levant ensemble les yeux, croisèrent leur premier regard et purent s'analyser rai)idement.

Tous deux tressaillirent en même temps, comme si, de l'échange de ce coup d'œil, il s'était dégagé une sorte d'électricité avant-coureur des orages.

M. Dartois avait ressenti cette impression de gêne et presque de terreur que l'aspect du farouche et sépulcral vieillard inspirait à tous ceux qui l'approchaient.

Sa prunelle pâle, à reflet métallique, produisait toujours cet effet de répulsion et d'inquiétude, et ses traits longs, anguleux, coupants, immobiles, saillant sur le fond de cire de la peau jaunàti'e et tendue, causaient une sensation semblable à celle qu'on éprouve à la vue de ces statues méca^ niques qui ont tous les mouvements de la vie.

— Quel diable d'homme est-ce là! pousa M. Dartois. Je comprends qu'il ait démonté René, et que le pauvre garçon ait eu hâte de s'enfuir, sans oser lui arracher la vérité. INIais je suis un vieux renard, et il ne viendra pas si facilement à bout (le moi !

M. de la Villepreux, de son côté, dévisageait soiî visiteur avec une attention marquée, et son visage de marbre semblait exprimer une sorte de surprise qui tournait visiblement à la détiuiice.

— A qui ai-je l'honneur de parler? demanda- t-ii enfin de sa voix froide et sèche.

— Ma carte a dil vous le dire, répondit évasivement M. Dartois, en indiquant du geste sa carte, qui se trouvait effectivement sur la table, à portée de la main du vieillard.

Mais le duc ne détournait pas les yeux, et il ajouta :

— Cette brute d'Alain m'avait dit qu'un prêtre demandait à me parler de la part de l'abbé Voiron.

— Votre domestique s'est trompé. Je ne suis pas prêtre... Je suis magistrat.

— Magistrat ! répéta le duc, et un léger frémissement agita ses traits pétrifiés. — Magistrat ! dit-il encore ; c'est donc par ruse que vous avez pénétré chez moi ?

— Monsieur le duc, j'ai à vous entretenir de faits de la plus haite gravité, sur lesquels vous pouvez seul me renseigner d'une façon nette et positive.

Le duc s'était levé. Ses yeux lançaient des éclairs.

— Monsieur, s'écria-t-il rudement, il n'y a point de faits qui m'intéressent. Je ne vous connais point. Je suis chez moi... et j'ai l'honneur de vous saluer.

De son doigt sec, il lui montra la porte. M. Dartois restait assis.

— Pardonnez-moi, monsieur le duc, reprit-il tranquillement. Si vous ne me connaissez point, vous connaisssz parfaitement M. de Penhoël, mademoiselle de la Villepreux son épouse, et leurs enfants ! C'est à leur sujet que j'ai à vous entretenir ; c'est sur leur comi)^e que j'ai à vous demander des renseignements que vous seul pouvez me donner, je le répète, et que vous me donnerez.

Le duc était resté sur place comme foudroyé. Ses yeux seuls paraissaient vivants, et leur expression menaçante n'avait rien de rassurant.

— Ah! ah! pensa M. Dartois, le coup a porté. Voilà des yeux qui révèlent bien des choses! Heureusement que c'est un vieillard, que je suis de taille à me défendre, et que nous ne sommes pas au coin d'un bois, car si jamais homme a eu envie d'en tuer un autre, c'est bien celui-là.

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Par nn plionom^no iiaiurel, I\l. l'ai'iois, onl)lirint presque les iiitérèls poi^sdimels (jui ravaiciit anioné et les eôiés ira.uiqiies (le sa iiropre siluatioii, vt^li'ouvait en lui-nièiiie raiR'iei> jii^e d'itisIriietiKii, désireux seulement, de voir clair et de eonlbndre nn itrévenn, de Tanieuer h des aveux.

11 n'étail i)lus M. Darteis, le j'ère de Caroline : il élait le chien de chasse qui Ihiire le yibiei', s'élance, le ponrsuir,, le livre au coup de fusil de sou maître, avec délices, bien qu'il ne doive rien lui en revenir.

En se voyant en face de cette énigme vivante, tout son vi(Ml instinct, toutes ses vieilles liabitud(>s du I^alais de Justice, reprenaient le dessus, et allaient lui donner nu avantage énorme sur son adversaire, en lui restituant le San g- froid et en lui donnant l'iiahileté de stratégie (pu devaient le conduire h la (lé(U)uvei'te de la véiité

— Monsieur, dit enlin le duc, vous avez violé mon domicile contre ma volonté Je ne vous reconnais pas le droit de m'interroger, et je l'efuse de vous répondre. Ainsi, veuille/, vous retirer.

— Vous êtes dans 1', rrcnr, monsieur le duc. Je crois que je resterai, et je crois que vous répondrez.

M. de la Villepreux lit un pas vers la cheminée et étendit le bras vers un cordon de sonnet e.

— Il va appeler son domestique pour me jeter dehors ! ]>ensaM. Dartois ; mais, c'est ce qui ne me convient pas : nous allons voir.

— Monsieur le duc, repiit-il vivement, tout haut, nous sommes seuls; restons seuls, croyez-moi, pour cette explication que vous ne sauriez éviter. Si vous me forcez à sortir d'ici, ce sera pour me rendre au cabinet du procureur impérial...

M. de la Villepreux s'arrêta.

— Et le prier Je vous demander ce qu'est devenue madame de Penh(^(?l. votre lille; ce que sont devenus René et Claire, vos petits enfants.

l'n combat terrible se livrait évidenmient dans l'esprit du gentilhomme. 11 était livide et ses lèvres tremblaient, tandis que ses yeux s'injectaient de sang.

Cependant la sonnette resta muette, et son bras tendu retomba le long de son corps.

11 y eut une demi minute de silence. Le sinistre vieillard cherchait à reconquérir son sang-froid.

Lorsqu'il se crut maître de sa voix, il répliqua lentement.

— Mademoiselle de la Villepreux est morte, il y a quinze ans, peu de temps après son mariage.

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— C'c.^t ce que vous avez répondu, en effet, au jeune homme qui s'est présenté devant vous, il y a deux semaines, et qui vous avait posé la même question que je viens de vous adresser.

— Eli bien, monsieur ? reprit le duc.

— Eh bien ! ce jeune homme inexpérimenté et intimidé a pu se contenter de cette réponse, mais moi je ne saurais m'en contenter.

M. de la Villepreux, par un violent effort de volonté, avait repris l'apparence de son calme marmoréen. Son visage était redevenu immobile, son regard fixe, ses lèvres rigides, sa voix froide.

— J'en suis fâché, répliqua-t-il, car je n'ai rien d'autre à répondre. D'ailleurs, monsieur, vous ne m'avez pas dit encore, je vous le répète pour la seconde fois, de quel droit et à quel titre vous venez m'interroger.

— Vous le saurez tout à l'heure, répondit M. Dartois, qui trouvait un avantage positif à ne pas faire connaître à son adversaire au nom de quel intérêt il agissait. Ce jeune homme, continua-t-il, venait près de vous pour que vous l'aidiez à débrouiller le mystère de sa naissance. S'il était le fils de madame de Penhoèl, qu'elle fût morte il y a quinze ans ou non, il était aussi votre petit-fils, et comme tel...

— Qui me le prouvait ? interrompit M. de la Villepreux

— Son état-civil !

— Ce jeune homme, si je ne me trompe, était flls d'une femme appelée madame veuve Morisset, — du moins, c'est ce qu'il m'a dit.

— Soit. Mais madame veuve Moiisset et madame de Penhoèl ne seraient-elles pas la même personne ?

— Je n'en sais rien... Et cela ne me regarde point.

— Très bien. Mais vous savez, du moins, ce que sont devenus vos petits-eufants ?

— Cela regarde leur père.

— Mais on dit qu'il est mort.

— C'est possible

— Alors, vous ignorez également ce qu'est devenu votre gendre?

Le vieillard garda le silence.

— Je suis donc obligé de vous l'apprendre. 11 vit. Louis- René de Penhoèl n'est point mort.

Le duc se tut.

— Et ses enfants ne sont point avec lui ! Le duc continua de garder le silence.

— Vous vous taisez? Votre silence me prouve que je ne vous apprends rien, et, par conséquent, que vous pouvez

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iu'np[)iviiili'c l)L!aueoui). ]mu;;)1'o une l'oit-, c'est au imni du euuc hoiiiaïc nui est venu vous voir que je suis ici. Vous anirmez que votre lille est morte, il y a quinze ou seize ans; moi j'ai lieu do croire qu'elle n'est morte qu'il y a quinze mois, assassinée, sous le nom do madame veuve Àlorissot.

M. de la Villepreux ne put dissimuler entièrement un léger tremblement, et, pour la première lois, ses itaui)ières s'abaissèrent, éteignant sju regard sous le regard de M. Dartois. Mais cette faiblesse ne dura qu'un© seconde, et il reprit aussiiôt.

— Vous avez le droit de croire ce qui vous convient.

— Or, reprit le vieux magistrat, sans cesser un instant de le dévisager avec l'attention la plus soutenue, si madame de Penhool est morte à l'époque que vous me dites, son acte mortuaire existe. Vous l'avez, ou vous savez où l'on peut le trouver.

Le duc de la Villepreux fit deux tours dans la chambre avec une agitation croissante qu'il n'essayait même plus de cacher, ni de contenir.

Son visage, pâle habituellement, était devenu livide, et ses sourcils contractés disaient l'effort de sa pensée.

— J'attends votre réponse.

M. de la Villepreux revint se placer devant M. Dartois, et lui dit :

— Et si je refuse de vous répondre, ne vous connaissant pas, ne sachant pourquoi vous me soumettez à cet interrogatoire...

— Si vous refusez, monsieur le duc, je vous l'ai déjà dit, en sortant d'ici je me rendrai chez le procureur impérial, et, au nom de René Morisset, se croyant votre petit-fils, je vous ferai sommer de produire cet acte de décès, d'indiquer on est allée madame de Penhoël après qu'elle eût reçu la nouvelle de la mort de son mari, et ce qu'elle est devenue depuis; car M. de Penhoël, — si madame Morisset et mademoiselle de la Villepreux sont bien la même personne, — ]H)urrait répondre que, trompé par le changement de nom de sa femme, à son retour en France, il n'a pu retrouver sa trace, et que, sur l'allirmation de son beau-père, il s'est cru veuf. Or, comme vous continuez d'aflirmer la mort de votre fille, qui serait décédée il y a de longues années ; comme, depuis cette époque, vous en portez le deuil, c'est toujours à vous qu'il faudra s'adresser pour savoir la vérité et obtenir la preuve du décès.

Le duc écoutait M. Dartois les yeux étincelants. Un flot je sang pourpre était monté à ses joue;.

Il porta la main à sa cravate pour ki desserrer, comme

s'il étoutfaii ; puis, brusquement, en homme dont le cerveau est traversé par une lueur inatiendue, il se précipita vers la table, saisit la carte de M. Dartois d'une main tremblante, et la lut attentivement, la dévorant du regard, avec l'espoir évident de lui arracher un secret important.

Tout à coup, sa tigure s'éclaircit, un ricanement contenu s'échappa de ses lèvres minces un instant desserrées, et il se retourna vers son interlocuteur surpris, avec une expression de triomphe terrible, qui cfTraya M. Dartois.

— Ah ! ah ! fit-il. Dartois, M. Dartois ! Ce que c'est que l'âge pourtant ! Ce nom, d'abord, ne m'avait rien dit ! Magistrat, en etiét, ancien magistrat. Oui, c'est cela!... Vous avez épousé une demoiselle de Pierreponts, et vous êtes le beau-frère du ciimte d'Orsan !

— Sans doute, répliqua M. Dartois, inquiet de se voir connu, et troublé surtout de la révolution que cette découverte amenait chez son étrange interlocuteur...

M. de la Yillepreux éclata d'un rire strident.

— A la bonne heure, s'écria- t-il avec une explosion de haine farouche, chacun son tour ! Vous m'avez fait assez souti'rir... mais, je ne vous crains plus! — Ah ! vous vouliez que je parle... Eh bien, je vais parler. A nous deux maintenant. Je vous tiens !

Et le duc étendit, vers le père de Caroline, un doigt menaçant, tandis que ses yeux pâles se remplissaient d'une joie cruelle.

ou CELUI QUI CROYAIT TENIR EST TENU

M. Dartois s'était levé, effrayé do cette transfoi-mafinn subite opérée chez son interlocuteur, coniid'enant, sans deviner au juste pourquoi ni comment, que les rôles allaient changer, et qu'il venait de perdre, sinon tous, du moins, une partie de ses avantages.

— Parlez donc ! s'écria-t-il avec une sorte d'angoisse visible : c'est tout ce que je vous demande.

— Soyez satisfait ! répliqua le duc.

11 s'assit dans sf)n fauteuil, appuya son coude sur la lable, posa son menton sur sa main, et, regardant fixement le vieux magistrat, il reprit lentement, scandant et détachant nettement chaque mot, qui tombait comme un coup de hache :

— Vous comprenez, monsieur, que si, jusqu'à présent, j'ai voulu me taire, c'est que j'y avais un intérêt, immense, l'intérêt le plus grand de ma vie. A cet intérêt, j'ai sacrifié presque le salut de mon âme... Pour en garder le secret, j'ai accompli des actes terribles... Vous sentez bien que je ne veux point que l'on connaisse mes rapports exacts avec mon gendre, — il ricana; — ni l'histoire vraie du mariage de ma fille, — il ricana encore; — ni la nature de mes relations avec M. et madame de Penhoël. Si cela devait se savoir, si cela devait éclater aux yeux du monde, je nie tuerais à l'instant, sous vos yeux.

M. Dartois frémit, car il y avait une sorte de grandeur sinistre, mais réelle, dans l'accent de résolution de ce vieillard qui, au bord de la tombe, malgré sa foi religieuse pro-

fonde, parlait de suicide, croyant que le suicide serait pour lui la damnation éternelle, et ne reculait pas devant cette exti'éniité terrible.

— Or, poursuivit le vieux gentilhomme, si l'attention de la justice ciait attirée sur le compte de Louis-René de Pcnhcél ; si j'érais obligé de fournir publiquement, ofriciellenient, les preuves et les pièces que vous me demandez, ou d'avouer qu'elles n'existent pas; si Penhoël se sentait menacé dans son existence, dans sa tranquillité, par mon fait, la justice, qui est curieuse, apprendrait ce qu'elle doit ignorer, et ce misérable Penhoël, pour se venger ou se défendre, dirait... ce qu'il doit taire. Voilà pourquoi j'ai refusé de réliondre au jeune homme qui venait m'interroger. il y a quelques seniaines; voilà pourquoi j'ai refusé de répondre avant (le .^avoir qui vous étiez; voilà pourquoi je mens depuis seize ans, purta'it le faux deuil de mademoiselle de la Villepreux, dont je ne pourrais, en effet, produire l'acte de décès, car c'est bien elle qui est morte, assassinée, il y a quinze mois, sous le nom de madame veuve Morisset.

— Ah ! tît M. Dartois, j'en étais sûr !

— Maintenant, reprit le duc, maintenant que je vous connais; maintenant que je suis certain que vous ne parlerez pas, que vous m'aiderez à étouffer cette affaire, à épaissir les ténèbres qui l'entourent, car le scandale, la honte, le déshonneur, l'infamie reromberaient sur vous autant que sur moi, je puis tout vous dire... moins .. mon secret.

M. Dartois avait pâli : il écoutait son interlocuteur, retenant son haleine pour ne rien perdre des paroles qui allaient être prononcées; ayant le pressentiment de ce qu'il allait entendre ; devinant, le co3nr serré et le cerveau en feu, que ses plus tragiques prévisions, que ses craintes les plus cruelles étaient au moment de se réaliser.

M. de la Villepreux, qui ne le quittait pas du regard, suivait sur son visage la trace de ses angoisses et semblait en jouir.

— Donc, reprit-il plus lentement, René Morisset, et Claire, sa sœur, sont bien les enfants de Louis-René de Penhoël et de mademoiselle de la Villepreux, nés tous deux en légitime mariage. Seulement ils doivent l'ignorer, ils l'ignoreront toujours, et vous m'aiderez à le leur cacher, car Louis- René de Penhoël, qui se fait appeler aujourd'hui le comte d'Orsan, du nom d'un titre acheté par lui, est l'assassin d'Anne-Désirée de la Villepreux, sa première femme !

En prononçant ces dernières paroles, M. de la Villepreux quitta la pose qu'il avait prise, et, ramenant ses mains

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S(Vhcs Fniu' fitnlrc raulri^ les tVntta d'iin ninuvomcnl aiUoniati(iiie, le sotiriro aux lèvres.

M. Dartois, qui s'atteudait à cette révélation terrible, car il eu avait eu la vision au premier moment où René avait prononcé le nom de son père, à son retour de Rennes, n'en resta pas moins tnudi'oyé i)en(laiit une minute.

On a beau prévoir, on a beau deviner, on a beau savoir, au fond de soi, l'atroce vérité, le coup n'en est pas moins teifible au moment où elle éclate en pleine jlumière, où le dernier doute disparaît et vous met en lace de la vérité nue.

— Vous vous en doutiez, d'ailleurs, reprit le duc. Sans cela, vous ne seriez pas venu me trouver, et c'est au comte d'Orsan, votre beau-l'rèi'c, l'oncle de votre lille, le mari de la sœur de votre lenime décédée, que vous vous seriez adressé directement. C'était plus sim[)le et plus naturel. Mais vous ne vouliez pas que René apprit du même coup quel était son père et que son père était l'assassin de sa mère. Vous ne vouliez \)as risquer de voir tomber entre les mains de ce jeune homme une vérité si dangereuse; car, pour revendiquer son nom, pour reconquérir sa personnalité légale et son rang dans la société, il l'aut un éclat qui attirerait l'attention de lajustice.

Elle commencerait par briser le second mariage du bigame et Unirait par envoyer à l'écliafaud le meurtrier de la veuve INInrisset. Ce sont de ces petites histoires que l'on n'aime [)as à voir traîner sur les membres de sa tamille, n'est-ce pas, monsieur Dartois? Et vous désirez, aussi vivement que moi, que toutes ces abominations restent ensevelies dans le silence, sinon pour vous et pour Louis-René de Penhoèl, du moins, pour la sœur de la lémnie que vous aimiez et qui est morte, pour votre tille dont cela pourrait gêner l'établissement, et pour votre tils qui, plus tard, ne vous remercierait point d'avoir lait sauter cette mine dont les éclats retomberaient sur sa propre considération.

]M. de la Villeju-eux se leva en riant de son rire strident.

— Je pense, maintenant, que vous êtes satisfait et que vors n'avez plus rien à me demander, conclut-il.

— Pardonnez-moi, reitritM. Dartois d'une voix altérée, mais se raidissant contre le coup qui l'atteignait ; j'ai à vous demander vos iireuves !

— Mes preuves ?

— A coup sûr! 11 est visible que vous haïssez le comte d'Orsan ! Il est visible que vous haïssez votre tille. Qui me prouve que vous ne calomniez pas le premier ?

Le duc haussa les épaules.

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— On ne calomnie pas Penlicël, lir-il. Bon chien chasse de race et mauvais sang ne peut mentir !

— Qui me prouve enlin que vous n'êtes pas vous-même l'anteur ou le complice de ce crime dont vous connaissez seul les circonstances et l'origine, qui ont échappé jusqu'à présent à tous les regards ?

Le duc haussa encore les épaules.

— Je ne vous répondrai pas que je m'appelle le duc de la Yillepreux, flt-il en se redressant avec majesté : vous êtes un bourgeois, un révolutionnaire... Vous ne comprendriez pas ce que cela veut dire. Je vous répondrai seulement que je n'eusse pas attendu vingt ans pour accomplir ce crime qui ne me rapporte rien, et dont la connaissance couvrirait mon nom de sang et de boue.

— Soit : mais vous me devez les preuves ; et, si vous désirez même que je vous aide à cacher ces horreurs, à les taire à René, — ce qui ne sera pas lacile à présent, — il tant que je sache tout.

Le duc hésita un instant.

— Vous avez raison, murmura-t-il enfin. Plus vous aurez la certitude de la culpabilité du comte, de Louis-René de Penhcël, mieux vous comprendrez la nécessité... de la discrétion.

— C'est que mon silence seul ne pourrait plus suffire, reprit M. Dartois.

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que René, que le fils, sait que je connais M. de Penhcël...

— ISIalheureux ! hurla le duc en s'avançant vers lui d'un air menaçant.

— Il ignoré encore que Penhoêl et d'Orsan ne font qu'une seule et même personne : mais il peut l'apprendre demain.

— Fatalité ! balbutia M. de la Villepreux, passant de la menace à la terreur.

— Il sait, poursuivit M. Dartois, que je suis venu vous trouver, vous interroger ; il attend mon retour.

— Où cela ?

— A Paris, chez moi!

— Mais le comte peut y venir !

— Non, il est absent. Il est allé en province pour vendre des propriétés de sa femme.

Le duc poussa un soupir de soulagement.

— Et, d'ailleurs, ma fille veille sur lui et l'empêchera d'agir... mais jusqu'à mon retour seulement... Et il faudra alors...

— Il Ihuilra mentir, luoiitir, luoitlir ! iii1orr(iiii](il M. de la Villepreux avec iiiio raj^e IVoitlc.

11 se proinoiiait licvreuseniciit dans son salon, les [xiin^s scri'és, los ponunc'ttes empourprées.

Tout à coup il s'ai'i'èta.

— Vous avez raison, monsieur : il ne s'agit pas de la sympathie, ou de la conrtance, on do l'estime, que nous pouvons avoir l'un pour l'antre. Nos inicrèts sont identiques. Pas plus que moi, vous ne voulez, vous ne devez vouloir que d'Orsan monte sur l'éclialaud. IJnissoas-nons donc pour agir d'accord. Vous voulez mes preuves, je vais vous les donner, et, après, vous comprendrez que, sauf vous et moi, lorsque vous saurez l'exacte vérité, persoiuuî ne peut dénoncer, ne peut confondre ce misérable Penhuol ; — k condition tout>}fois que René, par quoique imjunulencc venue de vous, mis sur la voie, n'attire l'o'il de lajiisiicc là où elle n'a ([ue voir.

— Et connuent l'empêcher? murmura M. Dartois.

— Comment ? Nous le trouverons... 11 le tant!

— Un mot : — qu'est devenue Claire? Vous devez le savoir aussi.

— Claire? Non. Je l'ignore absolument! Mais qu'importe? Ce n'est point de cela qu'il s'agit. Ecoutez-moi, et apprenez à connaître, aussi bien que moi, Louis-René de Penhoël, comte d'Orsan, mon gendre et votre beaufrère.

l'assassin.

Le duc de la Villepreux se recueillit un instant.

M. Dartois le regardait avi c une stupeur croissante. La première impression que lui avait inspirée la vue de cet étrange et terrible vieillard, loin de diminuer, augmentait en lui.

Maintenant, il en avait réellement peur.

Il se sentait dominé par cette énergie farouche, effrayé par ce cynisme et cette raillerie froide et coupante comme l'acier.

On sentait, dans ce corps desséchi par Tàge, mais encore droit et ferme, la menace d'un volcan qui grondait toujours, prêt à l'éruption, et dont les laves enflammées brûleraient l'imprudent assez audacieux pour se mettre sur le chemin ou essayer d'en arrêter le cours et les ravages.

Cet homme possédait la force terrible que donne une idée fixe, une passion exclusive.

L'humanité semblait morte eh lui.

C'était une statue de bronze, animée par le souffle intérieur d'une grande haine.

Contre ce bloc, il n'y avait pas de prise ; toutes les armes s'useraient ou se briseraient sur son rude métal ; mais, ai la statue vous saisissait, vous enlaçait de ses bras d'airain et les resserrait, nul espoir d'échapper à cette étreinte irrésistible et implacable comme celle de la fatalité.

M. Dartois, en face du vieux gentilhomme, était à la fois révolté et dompté, indigné et subjugué. Il le haïssait, il le méprisait et il l'admirait. Fax tout cas, il le subissait.

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Lo duc s'était assis do nouvoau (>t avait l'oiii'is sa pose tavorite : le coude sur la table, le menton dans la paume de la main, l'œil clair et fixe, n'ayant du regard (pie la llamme qui dévore et la dureté d'une volonté ([ui ne [liiera jamais.

— Vous pensez bien, dit-il sans se presser, avec son sourire j^Iacial, que l'on ne perd pas de vue des personnes qui vous touclienr d'aussi prés qu'une lille unique, un fi'endreet leurs l'ulants ! .le sus doue qu'Aunc-Désirée, en apprenant la mort de son mari, soi-disant tué devant Sél)astopol, avait quitté la ville de Nantes, emmenant k Angers avec elle ses deux entants, et, que là, elle avait pris le nom de madame veuve Morisset, alla de faire perdrez sa trace.

— Pourquoi cela ? tlemandaM. Dart;ois.

— Allez le demander à la morte : c'est son secret, et. comme il n'a rien à taire dans le reste de ce roman, ou de ce drame, je n'ai jioint d'explication à vous donner. Là, elle se mit à travailler comme une simple ouvrière, afin de nourrir sa jeune famille.

— Voilà ce qui est inexplicable, car vous étiez riche à millions.

— Je n'ai qu'un mot à vous répondre : c'est que je n'ai rien gardé pour moi. Je vis d'une misérable petite rente viagère à peine sufFisante aux besoins d'un vieillard, et même la Iiiasure où j'ai l'honneur de vous recevoir ne m'appartient pas. Pour le reste, vous trouverez la copie du contrat de mariage chez le notaire qui l'a dressé. Il vous prouvera que jamais un père ne lut plus généreux envers sa tille adorée. Si cette fortune o, disparu, je n'ai point à m'en occuper. Je ne pouvais pas la donner deux fois.

Et le duc ricana de ce ricanement qui lui était propre et qui donnait le frisson.

— Donc, reprit-il, elle vivait à Angers. Et sa trace étaiti perdue. Comme il ne me convenait pas qu'on s'en doutât, je ( lis annoncer sa mort et je pris son deuil Je croyais cetteaffaire réglée et je m'apprêtais à mourir tranquille et satisfait. Malheureusement, je comptais sans mon hôte, c'est-à-dire sans Penhoèl. Ces gens-là ont la vie dure ! Il| n'était point mort. Une erreur que vous connaissez... Je nel le sus que plusieurs années après, et sa femme, madame dei Penhoèl. disparue, introuvable sous son faux nom et dans sa nouvelle situation, ignora cette résurrection intempestive. J'appris, en même tem[>s, que Penhoèl s'était faitj] discrètement renseigner sur son compte, avant d'oser rentrer en France. On lui dit que je portais le deuil de ma fille, qu'elle était morte, que ses enfants devaient être mortsL aussi, car j'en avais fait courir le bruit pour la même!

rais Ml. Il désirait trop qu'il eu lut ainsi, étant remarié et devenu riche par son nouveau mariage, pour insister beaucoup. D'ailleurs, dans la dot de sa femme, mademoiselle Delphine de Pierreponts, il avait trouvé un vieux titre de comte d'Orsan. Il avait postulé et obtenu, sans bruit, l'autorisation de joindre ce titre et ce nom à, son nom patronymique, et il s'était hâté de ne plus se servir de ce dernier que dans les actes où ce nom était indispensable, adoptant pour le reste, et aux yeux du monde, la qualification exclusive de comte d'Orsan. Rassuré doublement, et par la mort présumée de sa première femme et de ses premiers enfanis, et jiar son faux nom, il rentra en France, à Paris, où, au bout de peu de temps, l'empereur, qui n'avait rien à lui refuser, le nonmia de son Sénat.

— Oui, je sais tout cela. J'avais épousé, quelques années plus tôt, la sœur aînée, Jeanne de Pierreponts, et je le connus à cette occasion... Depuis, nos relations n'ont pas cessé, carj'esime beaucoup la malheureuse comtesse, cette pauvre et charmante Delphine, qui méritait un meilleur sort et un autre époux que...

— Que ce scélérat... Attendez, vous allez le voir à l'œuvre. Jusqu'à piésent, il n'est coupable que de bigamie, crime qu'il n'a commis que pour s'enrichir, — car il a toujours eu la soif de l'or; — que pour fuir la misère à laquelle le condamnait son premier mariage. Il a toujours haï la pauvreté, et il est capable de tout pour y échapper, ainsi •que je le savais, le connaissant, connaissani le sang vicieux

et pourri qui coule dans les veines de cette famille depuis qu'il y, a des Penhoël.

Le duc s'arrêta un instant et reprit :

— Tant qu'Anne-Dé.sirée vivait à Angers sous son fiaux nom, tandis qu'il vivait, lui, à Paris, sous son nom également faux, quoique légal; elle, misérable et désespérée, lui riche et considéré, nulle rencontre, nul éclat n'était à craindre. Ils ignoraient naturellement leur existence réciproque. Mais, tout à coup, la veuve Morisset se décida à aller à Paris... Quand je l'appris... elle y était déjà, car je la veillais, sans qu'elle s'en doutât. J'eus une peur horrible... qu'ils se rencontrassent, et tout était perdu; et l'épouse délaissée, réclamant son nom, son rang de femme légitime, la justice intervenait, demandait des explications, apprenait., ce que je veux qu'elle ne sache jamais. Que faire ? Me montrer, agir? Je ne le pouvais. Cela aurait tout aggr.-ivé, tout précipité...

Leduc grinça des dents,

— Ah ! l'ai l'air n)on purgaioire ici-!nis, et l'onfcr ne

roscrvo pas itlns do iorturos m;\ti;riellos que je n'oii ai rcsf^enti nioialonicnt dopuis vin^ït ans. Mais, passons. Je nio tlocidai î\ luo iviidi'c à l'avis, |)(iui' être \h, s'il se i)r<)diiisait, qiu'lque catastrophe. Ce'a m'était possible, sans (pie pei-soiine s'en aperçût; grâce à Ja vie d'ermite que je mène. Je partis incogiiito'et je me logeai à Paris, rue d'Euler, prôs lie ma lille, la guettant, la couvant, ne perdant de vue aucun de ses laits et gestes. Elle ne l'a jamais su.

— Mais, vous connaissiez Claire et René, alors?...

— De vue, parfaitement !

— Et... commença M. Dartois, mais il s'arrêta.

— Et, quoi ? lit l'ironiqiaî vieillard.

— liien, répondit M. Dartois.

— Et je n'ai pas été touche, voulez-vous dire, et j'ai pu résistera la voix du sang, j';ii pu ne pas serrer dans mes bias mes potits-enlanis, la chair de ma chair, les descendants du dernier des Villepreux ! — Oui, monsieur, j'ai résisté à la voix du sang ! I:Ct la chair de ma chair s'est j)a>sée de mes embrassements ! ajouta M. de la Villepreux, dont les prunelles brillaient d'une ironie teroce.

— Continuez, monsieur, fit !e vieux magistrat.

— Donc, au bout de six mois, je constatai que mon gendre et ma tille s'étaient retrouvés, rencontrés, comme cela était inévitable.

— Ah ! rit M. Dartois vivement impressionné, et comment cela ?

— J'ignore comment, au juste; mais, un soir, je les surpris ensemble, dans la l'ne, recherchant l'ombre, se parlant a voix basse, elle, tremblante, émue, l'air heureux...

— Heureux?

— Sans doute. Elle l'aimait ! 11 lui aura conté quelque fable, et elle ignorait certainement son second mariage et son nouveau nom d'Orsan. En effet, je remarquai qu'il s'était mis pauvrement et de façon à ce que personne ne pût deviner en lui le brillant comte, le puissant sénateur et l'avori de Napoléon III.

— Cependant, elle a dû trouver étrange...

— Quoi ? qu'il ne lui ait pas donné de ses nouvelles ? N'avait-elle pas changé de nom ? effacé de son mieux sa trace? Elle lui avait fait la partie belle et le mensonge facile. Je ne sais cequ'il lui fit accroire, mais, évidemment, elle n'eut point de soupçons. Il ne lui en laissa pas le temps, d'ailleurs...

— Se virent-ils souvent ?

— Non, cette fois-là, une autre fois qu'il monta chez elle, à la nuit.,.

— C'est bien cela, murmura M. Dartoi.S!, qui voyait se dérouler de point en point la marche du crime, tel qu'il l'avait reconstituée dans sa conversation avec René et Caroline...

— Et la dernière fois, le jour de l'assassinat...

— Comment?

— Ce jour-là, à l'heure où la concierge, absolument ivre, ronflait dans son fauteuil, il pénétra dans la maison.

— A quelle heure ? interrompit M. Dartois redevenu juge d'instruction.

— Entre six et sept heures.

— Oui, oui, flt le père de Caroline, heureux pour un instant d'assister à la démonstration triomphante de sa perspicacité.

— Je m'embusquai... continua le duc, et je guettai... la nuit entière. Aujour, à l'instant précis où laconcierge venait de s'absenter pour quelques instants, je le vis ressortir, pâle, le visage décomposé : visage de meurtrier ! regardant autour de lui, marchant comme un homme ivre...

— J'avais tout deviné ! murmura M. Dartois.

— Il ne m'aperçut pas, et je ne le suivis point. A quoi bon? Il était évident qu'il avait obtenu d'elle, à l'aide d'un mensonge quelconque, un rendez-vous secret. Il lui aura dit qu'il était proscrit, déserteur, ou quelque chose d'approchant, peu importe, pour justifier les précautions et le mystère dont il s'entourait. Deux heures après, tout le quartier apprenait la mort subite de la veuve Morisset, et, l'enterrement accompli, je regagnai Rennes.

— Et vous ne l'avez pas dénoncé, et vous avez laissé accuser Claire et René... et...

— Est-ce que vous allez le dénoncer, vous, à présent que vous savez la vérité ? demanda sardoniquement le duc.

M. Dartois hésita. *

— Non, vous ne le ferez pas, et pour mille raisons ! Vous ne le ferez pas, pour vous, pour vos enfants, pour votre belle-sœur et son flls, pour René et pour Claire eux-mêmes. Il vaut mieux pas de nom, qu'un semblable nom ! Moi, je n'avais qu'une raison, mais elle me suffisait.

— Ce n'est que trop vrai ! balbutia le vieux magistrat. Que faire ? que faire ?

Il resta un instant silencieux, plongé dans les plus amères réflexions.

Enfin, il reprit :

— Comment l'a-t-il tuée ?

— Par une poignée de main.

~ Ah ! je savais bien !... mais vous n'y étiez pas...

11 1 ZOÉ CJIIKN-CIIIEN

— Ndii : mais J'ai lu le rapiini'i dos médecins charges de l'autopsie. 11 l'a tuée avec une bajoue doul le chatnii creux, (inié d'un caducée, contenait de l'acide iirussique. Kn i)i'essant le cliahui il sortait nue pointe (iiii portait le poison dans les veines.

— Vous C'^nnaissez donc cette bagne ?

— l'ail'aiiement. C'est un bijou île lanulle des Pcnhrël, auquel ils tenaient beaucoup, et dont moi seul aujourd'hui connais l'existence.

— lOxpl 'que/, -vous.

— lin des aïeux de Louis-René actuellement vivant lut ambassadeur de France à Rome, du temps des Borgia, et il rapporta ce bijou... avec la manière de s'en servir. La légende assui'e qu'il a api)artenu même à César Borgia ou à Lucièce, sa sœur.

— Mais comment savez-vous cela ?

— Cela lit du bruit autrefois. Les Penhoël en étaient très fiers, et montraient cette bague à leurs amis, à titre de curiosité historique Mon bisaïeul l'a vue, de ses yeux vue. Un me l'a raconté dans mon enfance. Cela était fort connu jadis, mais, depuis laRévolntioin, tout s'est oublié ; la noblesse s'est dispersée, n'a plus de souvenirs, ni de ti'adition, et je ne crains pas d'alïirnier que je suis aujourd'hui le seul être vivant qui se rappelle cet infime détail.

— J'avais tout reconstitué, pensa M. Dartois avec un sentiment d'intime vanité qui éclaira d'un dernier et pâle rayon le désespoir profond où il était plongé.

— Vous voyez donc bien, monsieur, poursuivit M. de la Villepreux, non-seulement que je sais tout, mais encore que je suis le seul témoin du crime, le seul qui puisse l'expliquer et le prouver,- et que, sans moi, Louis-René de Penhoèl est assuré de l'impunité.

*— Rien de plus évident ; mais cela n'explique point comment madame de Penhoèl a introduit son mari chez elle, en cachette de ses enfants...

— Pour cela, il faudrait savoir quelle fable il lui a débitée. Ne se déliant pas de lui, et trop heureuse de le retrouver, elle a dû tout croire sur le i)remier moment. C'est un homme habile, et un grand comédien. Je vous l'aitjirends, si vous l'ignorez.

— Je le sais !

— Alors, peu nous importe, encore une fois, ce qu'il lui a dit : nous ne le saurons jamais, ni moi, ni vous, ni personne. Le champ des suppositions est ouvert. Je suppose, eu égard à son costume, qu'il lui aura fnit croire ({u'il était poursuivi, soit i)our dettes, soit pour quelque canplot politique

OU poar ilésertion, je vous le réiiète, et qu'il aura (il)tena aiaji qu'elle gardât le silence, môme vis-à-vis de ses entants.

Les deux hommes restèrent muets assez longtemps.

M. Dartois rétiëchissait profondément, retournant la situation sous toutes ses faces, ne voyant qu'atrocités, difficultés, désespoirs, h quelque point de vue qu'il envisageât le problème.

Le duc ne le quittait pas dos yeux et semblait lire daas sa pensée comme en un livre ouvert.

— Eh bien ? Iit-il avec un sourire sépulcral.

— Eh bien, monsieur, vous avez raison. Mieux vaut, pour René, pour sa sœur, si elle n'est point morte, pas de nom que le nom de cet assassin ! Ce n'est pas à eux d'envoyer leur père à l'échafaud, et de ramasser dans le sang une position qui serait abominable et un avenir qui serait maudit.

— Je le savais bien ! murmura le gentilhomme triomphant.

— Mais comment empêcher René de découvrir la vérité, d'arriver jusqu'à son père, maintenant qu'il sait que Louis-René de Penhoêl existe et que je le connais ?

— C'est ce que nous allons chercher ensemble, car il le faut à tout prix, n'est-ce pas ?

— A tout prix !

En ce moment, Alain, le paysan domestique du duc, entrouvrit la porte.

— Qu'est-ce ? demanda violemment son maître.

— Une dépèche télégraphique, monsieur le duc.

— Pour moi ? C'est impossible !

— Non. Pour M. Dartois.

— On sait donc que vous êtes ici ? s'écria le duc.

— Avant de partir, répondit M. Dartois j'avais prévenu, à l'hôtel, que j'étais cliez vous, dans le cas où il serait parvenu quelque nouvelle pressante de Paris; car je suis dans une inquiétude mortelle depuis mon départ. Où est cette dépèche ?

Alain s'effaça et laissa passage à l'employé du télégraphe.

La dépêche était bien adressée à l'hôtel où M. Dartois était descendu à Rennes, et l'hôtelier la faisait parvenir chez le duc, sur la recommandation faite par l'ancien magistrat.

M. Dartois signa le reçu et brisa Penveloppe.

— Ah ! mon Dieu! s'ecria-t-il, après avoir lu. Tenez, monsieur le d;ic, voyez vous-même.

416 zoK riiiKN-niiKN

I-(Mlno ai-rachn le papier plutôt qu'il no le prit, ot lut ce qui suit:

<i Reviens immédiatement. René sait tout. J'ai peur.

> Caroline. »

ou RENE RETROUVE PENHOÈL.

Nous avons laissé Caroline et René au moment où le domestique annonçait le comte d'Orsan.

En entendant ce nom, la jeune tille se leva vivement, et hegarda René d'une façon si éirange, l'air si ému et si embarrassé, qu'il allait lui demander s'il devait se retirer, huand l'entrée du comte vint détourner son attention. ! Il le connaissait de nom, Caroline, on se le rappelle, lui •w avait parlé, lors de leur ju'emier rendez-vous d'amour, lour lui promettre de le recommander à ce haut personlaye.

11 savait les liens de parenté (jni l'unissaient à M. Dartoi^^. [ avait entendu souvent citer le sénateiu', comme un des ommes les plus riches de Paris, et l'un des lamiliers les plus litimes des Tuileries.

Nous devons même ajouter que, d'instinct, soit par suite e ses opinions républicaines, soit à cause de la réputation l'intrigue du personnage, il n'avait aucune sympathie pour !ii.

I Cependant, au lieu de se retirer, comme il en avait eu intention sur le premier moment, il reUa, se disant que aroline lui aurait fait un signe, si elle avait désiré qj'il .éloignât, retenu o.ussi par la curiosité de voir entiu de ,'ès ce parent illustre, cet oncle par alliance de celle qu'il

niait.

«gluant à Caroline, cette rencontre inattendue des deux ,)mmes la troublait tellement qu'elle en avait perdu toute "ésence d'esprit. El l'on en comprend facilement la raison,

418 ZOÉ CIUEN-CHIEN

niainlenani que l'on connaît la véritable personnalité île M. (rOrsan.

Caroline, [lour lachor son (l'onble, s'était élancée vers Ini, ne sachant trop ce qu'elle l'aisait.

— Bonjour, ma chère nièce, lui dit le conile en l'embrassant sur le Iront. Vous embellissez, je crois, tous les jours. Voilà un teint adorable et qui te iteraii le pinceau d'un coloriste, ajouta-t-il en taisant allusion au teint de la jeune lille plus animé que d'habitude, par suite de la paliiitation intérieure qui la secouait. Mais, vous n'êtes pas seule, fit-il, en regardant Kené ({ui le legardait.

— Tin ami de mon père : — monsieur le comte d'Orsan, balbutia la jeune lille, les yeux baissés, en présentant l'un à l'autre les deux hommes.

Ils .se saluèrent assez froidement, puis M. d'Orsan s'avança vers la sœur ainée de M. Danois qui attendait ses hommages, assise dans un large fauteuil, près de la fenêtre.

— Comment, vous ici, mademoiselle ! s'écria-t-il en souriant, quel miracle !

— Mon père, obligé de s'absenter pour quelques jours et ne voulant pas me laisser seule, a piié ma bonne tante Aurélie de venir me teiur compagnie.

— Comme s'il n'était pus plus simple que Caroline vînt me trouver à Fontainebleau; mais mon frère a changé tout cela : ce sont maintenant les vieux qui se dérangent et les jeunes qui restent sur place, — grommela la vieille tille.

— N eus savez que mon beau-frère est un révolutionnaire au premier chef, — répondit d'Orsan, en riant. Depuis quand est-il absent ? ajouta-t-il.

— Depuis cinq jours, répliqua Caroline.

— l"]t quand revient-il %

— Je l'attends d'un moment à l'autre; mais, vous-même, mon oncle, ie vous croyais en voyage ..

— En cilét, j'ai dû revenir beaucoup plus tôt que je ne le ]irévoyais. Et vous me voyez très contrarié de ne pas trou-, ver Dartois.

— Vous aviez à parler à mon père ?

— Oui, pour affaires... pour affaires qui me précccupent beaucoup, et qui pressent.

— Il sera désolé, à son retour... Peut-être poari'ais-je lui écrire ce que vous désirez de lui.

— Oh ! ce serait iiuitile; c'est sa présence et une heure de conversation avec lui qu'il me faut... Où est-il?

— En Bretagne, répondit Caroline, l'air visiblement embarrassé.

ZOÉ CIIIEN-CHIEN 419

— En Bretagne ! répéia M. tl'Orsan surpris. Que va-t-il faire là-bas ? Il n'y connaît personne !

— A Rennes ! interrompit Constance-Aurélio.

— A Rennes ! répéta encore le comte avec une légère expression d'inquiétude. Ah ! c'est fort ennuyeux. J'avais besoin de ses conseils... Figurez-vous, ma chère nièce, que je n'ai pu traiter pour la propriété que j'allais vendre en Bourgogne. Au dernier moment, on m'a révélé, sur la requête d'un certain monsieur, une prétendue servitude dont le bien serait grevé, qui ôterait un tiers de sa valeur à cette propriété, et qui m'a paini absurde. Je n'en avais jamais entendu parler... Cela n'a pas le sens commun, évidemment... mais j'ai afïaire à un entêté paysan qui n'en démord pas : et il faudra un procès ppur trancher la question. J'aurais voulu soumettre le cas à Dartois, avant de m'aventuturer dans ce procès qui sera peut-être long... car, je connais son habileté pour débrouiller les contestations les plus compliquées .. et je suivrai son conseil. Je' plaiderai, s'il me le dit. Je transigerai, s'il le croit préférable ou plus sage.

— Dès que mon père sera- de retour, il se mettra à votre disposition, répondit Caroline qui semblait sur des charbons rouges ei souhaitait ardemment de vuir terminer cette visite.

Tant que René et le comte se trouvaient en face l'un de l'autre, une épouvante aiguë lui serrait le cœur.

René, pendant ce temps, considérait le comte qui paraissait ne peint faire attention à lui, et ne pas même s'apercevoir de sa présence.

Il est vrai que le jeune homme s'était discrètement rapproché de la vieille tante.

Nous devons dire que le comte ne lui plaisait point.

Il lui trouvait le regard faux et dur, le sourire de mauvais aloi, bien qu'il eût de fort grandes façons et une aisance d'homme du monde et du meilleur monde.

— C'est que malheureusement, reprit le comte, répondant aux dernières paroles de Caroline, je vais être obligé de repartir demain ou après-demain. J'ii^ai dans le Jura, où la comtesse possède d'autres biens pour lesquels on m'a fait également des propositions ; et, ne pouvant réaliser immédiatement en Bourgogne, comme je l'espérais, je vais tenter la fortune sous d'autres cieux. Il se présente une affaire magnifique, que je ne voudrais pas manquer, et pour laquelle j'ai besoin de fonds assez considérables, s'empressa-1- il d'ajouter négligemment; caril ne pouvait avouer à personne qu'il se ruinait pour Zoé Chien-Chien, ni par-

420 ZOK (MIIEN-CIIIKN

lei' lie prétondiies pertes ;i la Bourse devaiU une petite 111 le et un étrau{,'er.

— Vous retrouverez [japa eu revenant, répli(iua Caroline.

— San.s doute... Mais cela fera du temps perdu. J'avais s njiporténios pièces. Je vais vous les laisser, ma clièi'o nièce. \(ius les remettrez préeieusemeut il Darteis, (jui poiii'ia les étudier tout de suiie et à, son aise. Ce sera aulaul de temps de gagné, et, à mon retour, il me lei'a connaître sa décision.

— Très volontiers ! lit avec empressement la jeune tille, qui voyait que, rien ne retenant i>lus le comte, il allait partir.

M. d'Orsan tira quelques papiers d'un épais portefeuille et les déposa sur la table en une liasse sous enveloppe blanche, non cachetée.

— Voici les titres de propriété, ajouta-t-il, et les premiers actes de la procédure, car j'ai dû faire déjà une sommation à ma partie adverse, esjiérant qu'elle céderait.

— Tout sera remis k mon père soigneusement. Je vais monter cela dans son cabinet et le placer sur son bureau, bien en vue.

Le comte échangea encore quelques paroles banales avec sa nièce, prit congé de la sœur de M. Dartois, salua René et sortit accompagné do Caroline qui avait compiis que son oncle désirait lui donni3r quelques explications supplémentaires ou lui faire quelque recoumiandation sans îémoins.

René resta seul près de la vieille demoiselle.

— Tenez, monsieur, s'écria Constance- Aurélie, voilà un homme qui passe pour intelligent et capable, — elle montrait du geste la porte par laquelle M. d'Orsan venait de sortir : — eh bien, à qui s'adresse-t-il, à qui conhe-t-il, recommande-t-il ses atfaires ? A une petite tille ! Ma nièce est charmante, je n'en disconviens pas ; mais, moi. j'ai l'expérience des afl'aires... Depuis de longues années, fadministre la grande propriété de mon frère, à Fontainebleau, et je puis dire que, sans moi... elle serait déjà en ruine, ou ne rapporterait rien... Je crois connaître le code rural sur le bout du doigt... mieux que mon frère, mieux que n'importe quel magistrat, et, en deux njînutes, j'aurais expliqué son atfaire à M. d'Orsan... Ah! bien, oui! Est-ce que je compte? La Révolution a tout bouleversé, tout mis sens dessus dessous. Il s'adresse à ma nièce, une gamine; il s'adresse à M. Dartois, parce qu'il a été magistrat; il ne s'adresse pas à moi qui ai l'expérience pratique, et qui trancherais la question, là, instantanément. Tous ces genslà me iiaraissent fous ! Quel siècle ! quel siècle !

René récou; ait en retenant avec peine son envie de rire.

Mais Constance-Aurélie ne s'inquiétait guère de l'observer ni de savoir l'ettet qn'elle ]>rodnisait. Elle parlait ponr elle, et se produisait à elle-même le i)lus grand eflet... Cela lui suftisait.

Elle arma son nez d'une paire de besicles formidables, saisit l'enveloppe restée sur la table, en tira les papiers qu'elle contenait et commença à parcourir ces papiers en les lisant à demi-voix.

— Voici le titre de la propriété... bien, lit-elle. C'est parfaitement clair. Cela ne se discute pas... Qu'est-ce que c'est que ça? Ah ! ah ! la fameuse sommation à la partie adverse. Voyons ça...

« A la requête de dame Delphine de Pierreponts, femme » mariée, agissant en requérant en la personne de son époux, » Louis-René de Penhoël, comte d'Orsan... moi, soussi- » gné... »

Elle ne put achever.

— Que dites-vous là ? s'écria René devenu plus blanc qu'un linge.

Et il lui arracha le papier avec une violence et un manquement d'égards qui, pour plus d'une minuce, laissèrent la vieille tille njuette de stupeur et d'indignation.

— Louis-René de Penhoël, comte cVOrsanl lisait René. C'est cela, c'est bien cela !... c'est lui, lui !

Il s'appuya à un meuble pour ne pas tomber. Il avait l'air d'un fou.

En ce moment, Caroline rentra.

Elle chercha René des yeux, l'aperçut, je^a un cri de terreur en voyant la décomposition de s'es traits et s'élança vers lui.

— René ! René ! tu sais tout ! lui dit-elle.

René lui montra le papier qu'il tenait à la main.

— Qui t'a donné cela? Qui a défait cette enveloppe? demanda-t-elle presque avec colère et aussi pâle que le jeune homme.

— C'est moi, dit la tante ne comprenant rien à ce qui se passait, et ne pouvait admettre qu'elle venait de commettre une abominable sottise.

— Ah ! malheureuse ! Qu'avez- vous fait là ? murmura Caroline en la foudroyant d'un regard de reproche indigné.

— Comment ? ce que j'ai fait là !... Elle se redressa.

— Vous vous oubliez, mademoiselle !

— Viens, René, viens, dit Caroline. Il faut que je te parle. Et elle l'entraîna hors du salon.

ou CAROLINE A PEUR.

Dès que la porte du salon se fût refermée flerrière eux, dès qu'ils fui'eut, seuls, Caroline se jeta sur René, Fenveloppant de ses bras, le serrant contre sa poitrine presque comme une mère qui veut i)rotéger son enfant, avec une véritable violence qui surprenait chez cette jeune fille, ardente et passionnée, on le sait, pleine de résolution, on l'a vu, mais généralement maîtresse d'elle-même et calme d'extérieur, subie de geste et d'éclats, alors même qu'elle accomplissait les actes les plus décisifs.

Si René n'avait pas été lui-même aussi violemment bouleversé, et comme hébété par l'émotion et la surprise, cette explosion l'eûi effiuyé. C'est à peine s'il s'en aperçut et il ne songea pas h s'en étonner.

— René ! René ! lui disait-elle, que vas-tu faire ?

Et elle le serrait, se cramponnait pour ainsi dire à lui, l'interrogeant d'un regard inquiet et plein de terreurs confuses.

— Ah ! c'est le comte d'Orsan ! répétait René qui ne savait encore au juste ce qu'il voulait et ne voyait clair ni en lui ni autour de lui

— Eh bien, oui, c'est lui ! Oh ! mon Dieu ! J'avais juré à mon père que tu n'en sa rais rien avant son retour. Mais, ce n'est pas de ma faute. Pouvais-je prévoir? J'aurais dû te renvoyer, quand il est entré. J'ai perdu ma présence d'esprit. J'ai craint de te donner des soupçons...

— Caroline, interrompit violemment René, avant un quart d'heure, je saurai la vérité...

— Que veux-tu faire?

— Le voir, lui parler !

— René;, je t'en ju-ie, attends encore.

— Attendre, quoi? Est-ce possible?

Caroline avait ouvert ses bras. Elle ne le tenait plus, mais elle froissait l'une contre l'autre ses mains blanches.

— Tu as promis à mon père...

— J'ai promis de ne point chercher, de rester près de toi... mais c'est lui qui est venu... J'ai tout appris sans le vouloir... Je l'ai vu... Il est là... Tout le secret de ma vie... je puis le connaître en quelques minutes, et j'attendrais des jours, des siècles... non... je ne puis... j'en deviendrais fou!..

— René, tu m'avais juré de m'obéir.

— Oui, ma Caroline... oui, mais que ferais-tu à ma place?... Voyons, interroge-toi... Suppose que tu ne saches ni qui tu es, ni d'où tu viens ; suppose que tu aimes comme je t'aime..

— Je n'ai pas besoin de le supposer : — cela est.

— Oui, c'est vrai. Eh bien, tout notre bonheur à venir dépend d'un mot. C'est cet homme, c'est le comte, qui le tient dans ses mains. Louis-René de l^enhoël... le comte d'Orsan ! Qui s'en serait douté... quand je cherchais si loin, quand je désespérais... Suppose que ta mère soit morte as- !-assinée, sui>pose que ta sœur, ma pauvre Claire!... ait disparu... Mais tu ne comprends donc pas que j'ai un devoir sacré à remplir... un double devoir... qu'il faut que je venge la première, que je retrouve la seconde... que je prouve mon innocence... que j'ai souffert toutes les duuleuj-s, toutes les humiliations, toutes les tortures du cœur, depuis quinze mois... que, sans ton amour, je serais mort désespéré, mille fois...

— Oui je comprends tout... mais...

— Mais, que crains-tu? Pourquoi me l'etenir? Voyons, pourrais-tu attendre, toi ?

Caroline se taisait ; son sein se soulevait avec agitation. Elle regardait René avec une expression de tendresse profonde et de charité touchante.

— N'irais-tu pas le trouver, immédiatement, sans perdre une minute, une seconde?

Caroline baissa la tête, et laissa tomber ses bras le long de son corps.

— M'estimerais-tu même, si, plus faible, plus insignifiant, plus incapable qu'un enfant, je restais là, morne, inactif, n'osant me mêler de mes propres affaires, espérant tout d'autrui, abdiquant ma volonté, la haute direction de moi-

424 7,0É CIIIRN-nilRN

mémo, recevant ma \io toato laite do la main de mes amis?

— René!...

— Suis-jo un homme ? Dontes-tn de mon courage, de mon lion sens ? Crois-tu qiio je serai au-dessous de ma situation, que je ne jionri'ai supporter lavériié? ..11 s'aj^-it de te conquérir, et il s'agit de mon lionueur ! Et tu voudrais...

— Rien, René ! je ne veux rien... Tu as raison...

— Ah !... lu le reconnais !...

— .l'ai conliance en toi...

— INIerci, merci, ma bien-airaée.

11 la prit dans ses bras, et pressa ses lèvres sur les siennes avec une ardeur audacieuse (|u'il se fût interdite, si les circonstances ne l'avaient mis hors de lui, n'avaient éloigné, pour un instant, la retenue sévère qn'il opposai?, deiuiis si longtemps, à ses passions contenues jiar le respect que la jeune lille lui inspirait et la fausseté do sa situation, dont il n'entrevoyait même pas l'issue probable.

Caroline, dominée aussi par la tièvre, sentant qu'ils étaient arrivés à l'instant décisif de leur existence, se laissant entraîner au courant qui les poussait vers le dénouement, lui rendit sa caresse avec tout l'emportement d'un amour profond et d'un tempérament où le sang s'allumait à la chaleur d'un cœur ardent.

Ils avaient vingt ans tous les deux.

A cet âge, pour ceux qui s'aiment, il y aurait des joies et des volupiés, même au pied d'un écha'and.

Cependant leur étreinte ne dura pas.

La violence même de leurs sensations les réveilla.

René, le regard étincelant, le iront illaminé, lacontemi)la ivre de bonheur.

— Oh! que je suis heureux! murmura-t-il... Caroline, Caroline... tu seras à moi ! Je le jure ! Il le faut !... Je le sens !...

En voyant ce qui se passait en lui, et qu'elle comprenait d'autant mieux qu'elle le ressentait en elle en même temps, Caroline redevint femme... Un instant, elle espéra qu'il allait tout oublier pour elle et, qu'amolli par son amour, par ce baiser, il ne songerait plus au reste, et lui céderait.

— Oui, ami, lui dit-elle doucement, en l'efileurant de son soulfle, oui... et c'est pour cela qu'il ne faut pas commettre (rim])rudence... Crois-moi, il vaudrait mieux...

Mais René se redressa...

— C'est pour cela que je ne puis attendre... qu'il faut que ma destinée se décide à l'instant. . J'en devien(lrais l'on, te dis-je. Ainsi, le comte d'Orsin... c'est peut-être mon

liore... .Te serais ton cousin... comprends-tu, Caroline?.,. II me semble que tu m'appartiendrais encore plus, et de plus près. . .

Caroline redevenait inquiète et pensive.

Kené s'arrêta brusquement.

— Est-ce qu'il n'est pas marié? fit-il, et son visage s'assombrit.

— Si.

— Depuis quand ?

— Depuis longtemps.

— Et il a des enfants?

— Un fils.

— Quel âge ?

— Seize ans !

— Ah!... fit René. — Mais, alors...

— Quoi, René ?

— Voyons, mes idées se confondent... Marié depuis longtemps... ma mère n'est morte qu'il y a quinze mois... alors... est-ce qu'il ne serait pas mon père !. . ou bien...

II s'arrêta. — La sueur perlait sur son front.

— Oh ! j'ai peur... dit-il lentement. Ce serait horrible .. Non. Ce ne peut être... n'est-ce pas, Caroline?

— Madame Morisset n'était peut-être pas ta mère... Il était peut-être veuf... quand il s'est remarié... balbutia la jeune fille. Tu sais, c'était l'idée de mon père...

— Si, répondit violemment René, elle était ma mère. . Elle l'était !... Et alors, si, lui, il est mon père... qui donc l'aurait assassinée, elle?...

Il tremblait maintenant de tout son corps, car les déductions de M. Dartois, qui venaient de se représenter à son esprit, signalaient le comte avec une logique imiilacable et une netteté effrayante, au cas où il eût été le mari de madame Morisset.

— Oh ! ne le crois pas, René; non, ne le crois pas I s'écria mademoiselle Dartois, avec un accent d'angoisse inexprimable, sachant bien que son père était parti pour Rennes, dominé, entraîné par le même soupçon.

— Quoi donc? répondit René. Que t'ai-je dit que je croyais? et que crois-tu toi-même ?

— Moi ? Rien. Non ; tu ne peux être son flis, si tu es le llls de madame Morisset, ce qui est évident, certain. Il ne faut rien supposer, vois-tu, avant de savoir...

— Et je vais savoir...

Il se dirigea vers la porte.

— René, lui dit-elle faiblement, n'oublie pas que la comtesse d'Orsan est la sœur de ma pauvre mère.

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René s'arivfa.

— Oui, — lii-il lentement, — j'oubliais... Le comte est ion parent... celui de M Danois... vos lamilles soni unies... le scandale retonibarait sur vous, la honte aus.si, le déshonneur... Moi, te déshonorer, toucher aux tiens, Caroline !... Oh ! non, jamais !... Tu as bien fait de me le rappeler... Je serais le dernier des misérables, si je l'oubliais... Oli ! Caroline, sois sans crainte... S'il ne s'agissait que de moi, de ma mère, de ma sœur, la i)assion pourrait m'eiiporter... mais il s'agit de toi, de ton père... Ton lionueur est entre mes mains... Je n'ai pas le droit... je m'en souviendrai... je serai maître de moi... Tu verras jusqu'à quel point je t'aime... et que j'étais digne de toi... D'ailleurs — il essaya de sourire, — je ne sais pourquoi nous nous efl'rayons ainsi... Quelles folles idées nous ont traversé le cerveau ! Cela n'a pas le sens commun ! Ma mère avait changé de nom, vois-tu, c'est bien clair, c'est bien simple... 11 l'a crue morte., comme elle l'a cru mort... Tout s'explique... Il est marié... c'est vrai... et il n'en avait pas le droit. Eh bien, nous arrangerons cela... Cela doit être possible, puisqu'il était de bonne foi en se remariant, n'est-ce pas? En ellet, c'est la sœur de ta mère... que j'aurais tant aimée... que j'aime sans l'avoir connue, puisqu'elle était ta mère... Va, sois tranquille... machérie... quoi qu'il arrive... quoi que j'apprenne... rien ne retombera sur toi., non, rien...

En disant ces mots, René s'élança hors de la pièce.

— René! cria une dernière fois' Caroline, en faisant le geste de le retenir, mais elle s'arrêta.

« 11 ne croit pas un mot de ce qu'il me dit ; il veut me rassurer- !... pensa-t-elle, et des sanglots montèrent à sa gorge. Comme il m'aime ! Ah ! malheureux ! Malheureuse aussi ! Que va-t-il se passer ? Pouvais-je le retenir? Non! Le devais-je même?... J'agirais comme lui. J'irais où il va... Pourquoi mon père est-il parti ? 11 l'aurait accompagné... Etsi ce que je crains était vrai... car, enfin, tout est possible !... Oh ! alors, nous serions bien perdus l'un pour l'autre... Perdus !... »

Elle se jeta à genoux, en proie à une agitation indicible, comme le sont ces natures faites de force et de tendresse, lorsque les événements échappent à l'action de leur volonté ; lorsqu'elles sentent que ni le courage ni le dévouement n'y peuvent rien, et que l'amour n'est plus le dieu qui accomplit les miracles.

— René ! murmura-t-elle, les mains étendues vers la porte par où il venait de sortir. . si la vérité est atroce, si

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les faits te rendent la vie impossible, la revendication troj» intàme ou trop douloureuse... s'il y a trop de sang et trop de boue sur ton nom... je te connais, tu en mourras... mais tu n'en mourras pas seul... et je te suivrai partout... même dans la tombe !

A cet instant, elle croyait absolument à la culpabilité du comte. Pourquoi ? Elle n'eût su le dire, mais elle ne doutait pas.

Elle se releva plus calme, avec le visage rayonnant des suprêmes résignations.

C'est à ce moment qu'elle envoya à son père la dépêche que M. Dartois avait communiquée au duc de la Villepreux ; résolue, malgré tout, à lutter jusqu'au bout, et se disant qu'ayant prévu le pire, tout ce qui ne le serait pas lui paraîtrait encore du bonheur !

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