‹ Zoé Chien-ChienChapitre 53 sur 68 · PERE ET FILS · texte numérisé non relu

PERE ET FILS

L()r.>(inc René fiuitla Caroline, il était comme ivre. Sos idées tourbillonnaient dans son cerveau. 11 ne voyait pas clair. Il agissait emporte par une force suj)érieure, irréfléchie.

Le grand air le calma, ou plutôt lui donna cette apparence du calme qui succède aux grandes émotions et précède les grandes résolutions : — calme tnnnpeur, car s'il lait illusion aux autres, il nous fait illusion -à nous-mêmes.

Cet état passager provient de la cessation de la lutte. Nous appartenons désormais à un seul vouloir, et, comme il nous entraîne d'un mouvement, régulier, sans rencontrer d'obstacles sur sa route, nous croyons ê,re maîtres et libres de ce mouvement.

René se rappela que le comte devait partir, le lendemain ou lejour suivant ; qu'il n'avait donc, selon toute probabilité, que quelques heures devant lui pour cette explication suprême, et que, par conséquent il ne devait pas perdre une seule minute.

Il arrêta la première voiture qui passait vide, et donna l'adresse du comte, rue de l'Université, en promettant un fort pourboire au cocher. Celui-ci lança ses chevaux au grand trot, et, vingt minutes ai)rès, le^jeune homme descendait à la porte de l'hôtel d'Orsan.

— M. le comte est-il rentré? demanda René au concierge.

— .le vais m'en informer, répondit celui-ci. Mais, de la part de qui ?

— M. le comte ne connaît pas mon nom. Veuillez lui dire

seulement que la personne qu'il a vue aujourd'hui chez M. Dartois désire lui parler pour une affaire pressante.

Cinq minutes après, un laquais, auquel le concierge avait transmis la requête de René, venait le chercher, en lui annonçant que le comte l'attendait dans son cabinet.

On lui fit traverser la cour soigneusement sablée, monter un escalier magnifique garni de statues et de fleurs rares, parcourir deux ou trois pièces où régnait le luxe des grandes fortunes parisiennes.

René ne voyait rien.

Enfin une porte s'ouvrit, et il se trouva dans ce cabinet où nous avons accompagné, la nuit, Zoé Chien-Chien et Reine, lors de leur dangereuse et audacieuse expédition.

M. d'Orsan était assis devant son bureau.

Il se leva en stpercevant René, et lui indiqua de la main un lauteuil,tout en le dévisageant d'un regartl assez surpris.

— A qui ai-je l'honneur de parler ? fit le comte avec uu demi-sourire, car ma nièce, en nous présentant l'un à l'autre, il y a environ une heure, a oublié de me dire votre nom, monsieur.

René s'assit machinalement.

Ses jambes tremblaient sous lui ; il craignait de trop monirer l'émotion qui le serrait à la gorge.

Quant à parler, cela lui eût été impossible. Il lui fallut quelques secondes pour retrouver la voix.

Le comte étudiait, avec une surprise mêlée d'inquiétude, ce jeune homme pâle, dont l'agitation profonde ne pouvait lui échapper, et qui le regardait de ses yeux étincelants.

— Monsieur, reprit d'Orsan, embarrassé de ce regard et tout prêt k s'irriter... je vous écoute.

— Monsieur le comte, dit enfin René d'une voix brève, vous me demandiez mon nom...

— Sans doute...

— Je m'appelle René-Frédéric de Penhoël. Le comte bondit et se retrouva debout.

Un cri sourd s'était échappé de sa poitrine. Ses yeux flamboyaient, tandis que son visage devenait livide...

— Monsieur, balbutia-t-il, que signifie?... Je ne comprends pas...

— Je vais m'expliquer plus clairement. Mademoiselle Anne-Désirée de la Villepreux a épousé, en 1849, Louis- René de Penhoél, à cette époque lieutenant d'infanterie au ::^1« régiment en garnison à Rennes. De ce mariage, sont nés, à Nantes, d'abord un fils qui reçut les prénoms de René- Frédéric, et ensuite une fille qui reçut les prénoms de Frédéricquo-Claire.

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Le l'oiiiic t'C laiiprocliait de Keiic ;ï cliaiiiie luirolo |)ror.oiioée par ce dernier, le dëvoiant du rcj^ard, les traits convulsés, avec une expression indélinissable, mais terrible, si terrible que René se leva iison tour, cherchant une armo liour se déleudrc.

— Eh bien, monsieur ? répondit le comte d'un ton bas et sitfiant.

— Eh bien, monsieur le comte, je vous le répète, je suis ce fils.

René avait des doutes encore en venant chez M. d'Orsan. Depuis qu'il lui parlait, deituis qu'il voyait l'effet produit I»ar ses paroles, il était sfir, il atllrmait.

Le comte s'arrêta, un moment silencieux.

Ces deux hnmmcs, ])his blêmes tous les deux que deux cadavres, croisaient les tlanniies de leurs regards comme on croise des épées pour un duel h mort, car l'accueil de ce père, jusqu'alors inconnu, nei)ouvait guère éveiller dai\slo cœur du 111s ce qu'on est convenu d'appeler la voix du sang, et ne lui révélait qu'un ennemi et probablement un coupable !

Puis le comte détourna les yeux.

— Et je suis la première personne à (pii vous dites cela ? demaiula-t-il sourdement.

— Non. Mademoiselle Dartois, Caroline, sait que je suis

— Ah !

— Et M. Dartois...

— M. Dartois ?

— Est à Rennes, près du due de la Villepreux, auquel il ' demande l'acte de décès de ma mère.

Le comte tressaillit et chancela. '

11 porta la main à son front.

De grosses gouttes de sueur perlaient à la racine de ses cheveux.

Cela ne dura pas.

11 fit un violent effort, l'expression de son regard s'adoucit, ou, plutôt, devint plus vague, et ses traits se détendirent légèrement.

— Pardonnez-moi, reprit-il d'une voix entrecoupée. Ce que vous m'annoncez là est si extraordinaire... si inattendu... Qui prouve que vous êtes,., celui que vous dites?..

— L'acte de mariage de Louis-René de Penhoèl et d'Anne- Désirée de la Villepreux.

— L'acte de mariage... Vous l'avez?..

— J'en ai la copie... Niez-vous ce mariage ? Le comte hésita une seconde.

— Non, monsieur, répoiulit-il enliii lentement.

— Et, poursuivit René, mou acte de naissance et celui (le ma sœur.

— Vous les avez?

— Les voici ! fit René.

Il tira de sa poche un portefeuille qu'il ouvrit, et dont il sortit les trois actes mentionnés.

— Donnez ! s'écria le comte.

René les lui tendait. Le comte d'Orsan s'en empara d'une main tremblante, s'assit devant son bureau, cacha sa tête entre ses deux mains et lut, ou parut lire, ces actes avec une attention soutenue.

René ne pouvait plus voir son visage.

Cinq longues minutes s'écoulèrent dans un silence solennel.

Le comte et René, absolument immobiles, ressemblaient à deux statues.

Tout à coup, le comte redressa la tête.

Sa physionomie était absolument changée. La terreur et la menace en avaient disparu. Il paraissait vieilli de plusieurs années, il est vrai ; mais, par un effort prodigieux de la volonté, tous ses traits exprimaient la bienveillance et une sorte de joie. Ses lèvres étaient encore blêmes et un léger frémissement nerveux en agitait les coins; pourtant l'ensemble ne manifestait plus qu'une émotion trop naturelle devant cette révélation violente, pour que l'on pût s'en étonner.

Pendant ces cinq minutes, M. d'Orsan avait compris, analysé sa position, adopté un plan, le seul qui pîit le sauver.

Il se leva, ouvrit les bras et s'écria.

— René ! mon fils !

Mais René, au lieu de se jeter dans ses bras, recula presque.

Il s'attendait si peu, après le premier effet produit par sa revendication, à un semblable changement, qui tenait presque du miracle, qu'il ne ressentit que de la surprise et de la défiance.

M. d'Orsan laissa retomber ses bras.

— Oui, fit-il lentement. Je devine... Tu doutes de moi... René, c'est un tort... Je ne te connaissais point. . je te croyais mort... comme ta pauvre mère... Depuis seize ans, malgré toutes mes recherches... j'ignorais ce que vous étiez de mus... J'ai cru, je devais croire, à quelque aventurier voulant exploiter la fausseté de ma situation... Cela était naturel, n'est-ce pas?... Personne ne sait mon premier mariage... Oh ! ne te hâte pas de me blâmer, de me condamner .. Je t'expliquiM-ai to ir... L'occasion était balle pour

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m'exiiloitcr en uionaçantmon bonheur actuel... Mai.<, plus jeté regarde.., plus je retrouve en toi les traits de ta mère et Icsniieii>!... Oui, tu es bien René, mon (ils,... que jo croyais mort, perdu ;\ tout janiais, en tout cas... Pauvre; enlant, comment as-tu vécu? Qui t'a élevé?.. Connncnt as-tu retrouvé ma trace?... quand, moi, ,)e n'avais pu retrouver la tienne!.. Et pouniuoi n'es-tu pas venu à moi plus tôt ?

— Comment pouvais-je d(;viner Loui.s-René de Penhcël sous le nom de comte d'Orsan, réi)liqua René, bouleversé, attendri par ces paroles et leur accent de sincérité; ne sachant que croire id ([ue penser ; voyant dans cette explosion .sentimentale (le son père tout un avenir de joie et de bonlieur, auquel il ne s'attendait guère après l'échange de leurs premières paroles.

— C'est vrai ! c'est vrai ! cher enfant. .. Ce nouveau titre, sous lequel je suis conim depuis mon second mariage, ne te disait rien. Et c'est le hasard seul... non, la Providence, qui nous réunit. Je ne l'espérais plus guère...

Le comte passa sa main sur ses yeux.

— J'avais été coupable d'aimer une autre femme après ta mère, murmura-t-il plus bas, et je regardais comme une l)unition du ciel cet immense malheur... de n'avoir plus mes enfants. . Mais, Claire, ta sœur... où est-elle? Vit-elle aussi ?

— Je l'ignore...

Le comte tressaillit encore.

— Ah ! lit-il, comment cela? N'aurais-je pas la consolation de vous retrouver tous les deux ensemble ?

— J'espérais, répliqua René, que vous pourriez me renseigner à son égard. ..

— Moi ! s'écria le comte, et un éclair traversa sa prunelle noire, moi ! pourquoi cela?

— Mais, en effet, celane pouvait être... Ah! mon père... mon père... pardonnez-moi... ajouta René, des larmes plein la voix, et succombant tout à coup ù. l'envahissement des sentiments tendres auxquels la réaction des nerfs détendus et l'accent caressant du comte ouvraient son jeune cœur.

— Te pardonner, cher enfant ! répéta M. cî'Orsan d'un air étonné.

— Ah ! si vous saviez ce que j'ai cru, de quoi je vous accusais !

Le comte pâlit visiblement, mais il s'empressa d'aj">! \ter :

— Tu m'accusais de vous avoir oubliés. Non, non, détrompe-toi. Je suis bien assez coupable sans cela. Mais tu saurastout.il faut (pie je te raconte ma vie; il faut que tu me racontes la tienne... Si tu m'as soupçonné de

n'être pas un père affectueux... ma conduite apparente, les circonstances s'y prêtaient. Mais tout va s'expliquer. Assieds-toi là, René.

Il lui avait pris les mains, il le regardait en le poussant vers un fauteuil

— Sais-tu que tu es un homme magnifique... et qu'il n'y a point de père qui ne serait fier de t' avoir pour fils... Mais, parle, dis-rnoi d'où tu viens, ce que tu fais, qui t'a conduit chez moi, qui t'a dit : — Voilà ton père !

— Oh ! oui, je vais parler, tout vous dire.

— Oui, c'est cela.

— Je souffre trop, depuis trop longtemps. J'ai trop souffert en venant ici ; — j'ai trop souffert en voyant la colère, la terreur, la menace sur vos traits lorsque je commençais...

— J'ai cru d'abord à une tentative de chantage, répliqua vivement le comte, car je le répète, n'ayant plus jamais entendu parler de toi, celui qui prenait ton nom, qui avait tes papiers, si ce n'était toi, ne pouvait être qu'un misérable !

— Et moi, je vous ai cru criminel... oh ! c'était horrible!..

— Criminel ! répéta M. d'Orsan.

— Oui, fit René avec un frisson. Mais c'est bien fini. Vous ne me recevriez pas ainsi, vous ne me reconnaîtriez pas ainsi... Non... non!... c'est impossible. Ah! me voilà délivré du plus épouvantable des cauchemars... Oh ! je suis heureux, bien heureux !

Et des larmes inondèrent le visage du jeune homme.

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