E F FIS IONS
Si René n'avait pas eu vingt ans et l'inexpérience de Ja vie et des hommes que comporte cet âge ; si, épouvanté des visions les plus horribles et trop avide de les ett'acer de son esprit, il n'avait pas cédé naturellement à l'un de ces retours subits qui nous l'ont passer de l'excès de la détiance et de la violence à l'excès de la conliance et de la tendresse ; s'il n'avait pas reculé instinctivement, par une sorte de lâcheté facile à concevoir, devant la crainte de découvrir un abime d'infamie, où s'engloutirait tout son avenir; s'il n'avait pas redouté d'être poussé à des actes eflrayants de justicier; s'il n'avait pas aimé Caroline et désiré, dès lors, de toutes les forces de son âme, trouver le comte innocent, parce que cette innocence sauvegardait l'honneur de mademoiselle Dartois comme le sien et faciliterait leur union, il se serait étonné de ce brusque revirement de M. d'Orsaii, l'aurait jugé peu naturel, exagéré, ne serait point tombé dans le piège tendu à sa jeunesse, à sa bonne foi, -à tous les sentiments tloux, à toutes les faiblesses, à tous les désirs les plus légitimes de son cœur.
Il se serait dit qu'en mettant les choses au mieux, cet homme qui, pendant de longues années, n'avait rien fait pour retrouver ses enfants ni s'assurer réellement delà mort de sa première femme ; qui avait caché leur existence, tû leur nom, comme on cache une plaie honteuse ou comme on tait un secret pesant et qu'on v(>udrait oublier, ne pouvait éprouver cette joie à la vue de son flls, ni avoir dans les entrailles cette source de sentimentalité paternelle.
Il se serait dit qu'après tout un grand garçon de vingt ans, qui tombe du ciel au milieu d'une existence faite sans lui et non pour lui, alors qu'il y a un nouveau ménage et un autre fils, ne peut produire que l'eftet toujours fort désagréable d'une tuile qu'on reçoit sur la tête.
Il se serait dit que les morts les plus chéris, s'ils revenaient au bout de quelques années, ne paraîtraient plus, la plupart du temps, que des intrus gênants aux yeux de ceux-là même qui les avaient pleures, et qu'on les renverrait volontiers à la tombe, au lieu de leur ouvrir les bras, la vie s'étant faite sans eux, et leur place n'étant plus vide au banquet des affections terrestres.
Mais René avait soif do bonheur.
Mais René était las de la tension cruelle où il vivait depuis le meurtre de sa mère.
Mais René voulait épouser Caroline, et il devait acciieillir volontiers tout ce qui promettait de le désaltérer, de le reposer, de lui donner la femme qu'il aimait ; il devait accorder inconsciemment sa part de complicité à tout mensonge, à toute comédie en rapport avec ses plus ardents désirs et ses rêves les plus légitimes.
Or, M. d'Orsan innocent, M. d'Orsan lui ouvrant ses bras et son foyer, c'était pour René le paradis ici-bas.
— Voyons, mon cher enfant, reprit le comte, hâte-toi de m'expliquer ce que je ne comprends pas, de me dire ce que j'ignore... Et d'abord, ta mère, ta pauvre mère, me croyant mort, te la rappelles-tu ? Tu étais si jeune alors ! tu avais au plus cinq ans...
En parlant ainsi, M. d'Orsan ne quittait pas des yeux le visage du jeune homme.
— Ma mère est morte, il y a (piinze mois, répondit René d'une voix émue, et j'avais dix-neuf ans !
— Ah ! mon Dieu ! que me dis-tu là ? s'écria le comte : c'est impossible ! Ce serait Jiorrible ! Quoi... Elle vivait, et je l'ignorais... et... non, je ne puis te croire... Où habitiezvous donc, que je n'ai jamais entendu parler de vous ?
— Nous habitions Paris, mon père.
— Paris ! Oh ! c'est afl'reux... et (juels remords pour nitii !... Heureusement qu'elle n'a jamais douté de moi, la sainte et malheureuse femme ! Mais continue... c'est le chagnn, c'est la pauvreté qui l'auront tuée... et moi j'étais riche... Qu'a-t-elle pu devenir pendant ces longues années, seule avec deux enfants, les miens !
Maintenant que ses terreurs, son agitation, les mille pas.sions qui le secouaient, décomposait son visage, faisant trembler sa voix, pouvait s'attribuer à des sen-
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liniciils naturels (rallection iionr sa prenii^i'o fcMiime, M. (l'(ti'saii, on j^-ranil acteur qu'il était, se gardait biea do cacher SCS angoisses, ou d'affecter un taux sang-froid qu'il n'eût pu garder complètement.
Loin de là, il se laissait aller k sa lièvre, se disant avec raison que René l'attribuerait, non à la crainte hideuse du criminel qui se voit sur le ])oint d'être démasqué, mais au désespoir do l'cpoux et du père écoutant le récit du douloureux calvaire des siens.
René lui raconta donc la mort de sa mère, Lâchement assassinée, la nuit, chez elle, par quelque moyen mystérieux et encore peu défini.
M. d'Orsan écouta ce récit avec une émotion ([ui n'avait, certes, rien de joué,analysant les intonations dujeune homme, pesant ses mots, pour deviner si la vérité était soi:i)çonnée, ou si quelque lait inconnu de lui, quelque imprudence même, — il en échappe presque toujours, — nepouvaientledénoncer.
Mais non, rien ne lui parut trop menaçant, car il ignorait les déductions de son beau-frère, M. Dartois, dont René ne songeait point à lui parler en ce moment. 11 ignorait que le duc (le la Villepreux l'eût soupçonné, surveille, surpris.
Quand René se tut, il y eut un moment de silence, puis M. d'Orsan se leva, et, d'une voix solennelle :
— Nous trouverons l'assassin, dit-il; nous le trouverons! Nous cherchei^ons ensemble... C'est moi qui m'en charge... et elle sera vengée !
— Oui, mon père, nous chercherons et nous la vengerons... D'ailleurs, M. Dartois, par sa grande expérience des choses de lajustice, nous aidei'a puissamment... C'est à lui déjà que je dois d'être ici, d'avoir retrouvé mon père...
— Vraiment! ce cher Dartois ! s'écria d'Orsan d'une voix altérée. Et, comment cela ?
René lui exposa alors comment il avait connu M. Dartois, ce qui avait suivi la mort de sa mère, leur misère à lui et à Claire, l'arrestation de cette dernière, la condamnation pour rébellion du frère défendant sa soîur contre le plus infâme des attentats, puis, enfin, la disparition de la jeune fille à sa sortie de Saint-Lazare.
— Pauvres enfants ! murmurait M. d'Orsan d'une voix étranglée. Ah ! si j'avais su ! si j'avais su ! — Elle est perdue ! se disait-il en lui-même, c'est toujours celle-là de moins !
René continua en lui expliquant qu'il avait trouvé asile chez M. Dartois. Il évita de parler de Caroline, mais son auditeur comprit ce qu'il taisait et ce qu'il avait déjà soupçonné, en le trouvant, quelques heures auparavant, chez son beau-frère.
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Un amoureux ne ressemble pas au premier venu, et d'Orsan était trop rompu à toutes les intrigues amoureuses ou autres, pour que celle-là lui échappât.
Enfin René lui raconta dans tous ses détails l'enquête faite par M. Dartois, la façon dont il avait reconstitué le meurtre, les conclusions qu'il en avait tirées, les conseils donnés à René, suivis par lui, et qui l'avaient conduit à retrouver la trace de sa naissance.
— Cet excellent Dartois ! murmurait le comte.
Mais ses dents claquaient et la sueur inondait son visage, en comprenant que Dartois était évidemment sur la piste véritable, que la justice n'avait point découverte.
— Qu'avez-vous ? demanda René surpris.
— Moi ? rien. Cela est si abominable... si étrange... si incompréhensible...
M. d'Orsan cherchait ses mots, et l'on voyait qu'il était loin de ce qu'il disait et s'en rendait compte à peine.
— Je suis jierdu ! pensait-il. DaiHois me soupçonne. N'estil point parti chez le duc de la Villepreux lui demander l'extrait mortuaire de sa fille, au lieu de venir à moi ?
Tout à coup il se leva, courut à sa fenêtre, l'ouvrit vio- Icnnueut, aspira l'air comme s'il étouttait, puis posa son front brûlant sur la barre d'appui pour chercher un peu de fraîcheur au contact du fer.
Il resta ainsi quelques minutes.
René n'osait l'interrompre.
Enfin Penhoël se redressa.
Il vint à son fils.
Il avait l'air plus calme, et une expression singulière animait ses yeux noirs, où paraissait presque une certitude de triomphe...
— Dartois avait raison, dit-il d'une voix basse et solennelle, toutes ses déductions sont exactes, évidentes... Celui qui a tué ta mère, René, c'est un homme qu'elle connaissait, un parent, un proche parent... J'en ai la conviction... toutes les preuves morales...
— Vous le connaissez? fit René en s'élançant vers lui.
— Oui... Je le crois... J'en suis certain, à présent...
— Son nom !
— Les preuves matérielles manquent... Nous les trouverons...
— Son nom !
— Tu ferais quelque imprudence... puis, je peux me tromper... mais, non, c'est impossible... il n'y a que lui...
— Son nom ! son nom ! par grâce.
— Tu m« jures le secret et la patience?
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— Oiii !
— Tu me jures de n'agir qu'avec moi, et siii' ni(\s iuùitions, nu, plutôt, do me laisser n^'ii- seul ..
— Je le jure !
— C'est que, vois-tu, c'est h(»rril)!o !... Cela révolte la nature... Et, si nous étions imprudents... cela retomberait sur nos têtes...
— Qui est-ce donc ?
— Tu as vu ton grand-porc, le duc de la Mllcpreux ?
— Je viens de vous le dire.
— C'est un sinistre vieillai'il, n'est-ce pas ? l-^tdoni la vue glace le sang dans les veines.
— Oh ! oui. 11 m'a fait peur... Eh bien?...
— 11 savait que tu étais le fils de sa lille, il n'en pouvait doutei', pas i)lus que moi, que dis-je ? bien moins que moi, car il ne pouvait croire à sa mort, il ne pouvait en avoir eu la preuve... puisqu'elle vivait !
— C'est vrai !
— Il t'a dit : ma flUe est morte depuis quinze ans ! 11 mentait !...
— Pourquoi cela ?
— Pourquoi ? Ah ! tu le demandes !
— Ce serait?..
— Lui ! Oui, c'est lui. Ce doit être lui. Ce ne peut être que lui !
— Oh ! balbutia René en retombant sur son siège, c'est épouvantable !
— Épouvantable, tu Tas dit !
— Un père... assassiner sa fille...
— Il la haïssait... et elle n'était pas sa fille ! s'écria le comte d'une voix tonnante.
11 triomphait, il se sentait sauvé. Il avait trouvé la seule issue, la seule voie à son salut personnel, en détournant sur la tête du duc les soupçons qui menaçaient sa tête.
Et, du même coup, il se vengeait de cet lionnne, contre lequel il nourrissait une haine l'ormidable depuis le jour où le duc avait jeté dans les flammes toute une fortune, — la dot d'Anne-Désirée la millionnaire.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmurait René, est-ce possible ?Quoi, ma mère...
— Écoute-moi bien, René, je vais te raconter l'histoire exacte de mon mariage, l'histoire de ta pauvre mère, l'histoire de ta naissance ; et quand tu connaîtras ces détails ; quand tu sauras quel homme c'est que le duc de la Villepreux ; quand tu sauras qu'il étrangla de ses mains sa femme adultère sur son lit d'agonie ; quand tu sauras de (jnelle
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haine taroaclie ce vieux gentilhomme poursuivit l'innocente enfant née d'une faute; quanil tu sauras comment il s'y prit pour la ruiner, pour nous jeter h la misère, au désespoir, tu ne t'étonneras plus et iu crieras avec moi : C'est lui! lui, l'assassin, le meurtrier!... C'est le duc de la Villepreux qui a frappé lâchement, sournoisement une pauvre femme sans défiance et sans défense, son éternelle victime, atin d'etîacer à jamais ce que le vieux misérable appelle la tache faite à son honneur !
La joie éclatait malgré lui sur le visage de Louis-René de Penhoêl.
Non-seulement il se sauvait, mais il frappait son ennemi, il assurait son salut et il se vengeait. Et il se croyait sûr de la victoire, car, une fois le caractère du vieux duc, et sa situation et ses sentiments vis-à-vis de sa tille bien connus, rien n'était plus vraisemblable que ce dernier crime.
Tous les jurés de la terre l'eussent condamné.