COMMENT LOUIS-RENÉ CONNUT DELPHINE
Le comie d'Orsau tenait le fil sauveur qui devait le sortir (lu labyrinthe.
La situation était claire et nette.
Ou lui, ou le duc de la Yillepreux.
Ou le mari, ou le père.
L'un des deux, seul, avait pu commettre le crime.
11 n'y avait point de preuves contre le mari, et les présomptions s'évanouissaient devant l'accueil lait par lui à son tils aîné !
S'il avait assassiné sa première femme pour se débarl'asser du passé, il n'eût pas ouvert ainsi les bras à l'enfant retrouvé. Ce n'était qu'à force d'apparente franchise, d'apparente expansion, en ayant l'air de l'initier sans réticence à toute sa vie écoulée, en paraissant reconnaître même certaines fautes, certaines erreurs de sa jeunesse qu'il pouvait se laver de tous les soupçons et les rejeter sur son beau-père, dont on ne pouvait nier la haine contre Anne-Désirée. Cette haine n'était-il pas facile d'en fournir des preuves nombreuses, du moment où Penhoël se décidait à révéler le secret de son premier mariage?
Le duc de la Villepreux assassinant madame de Penhoèl, pour anéantir en elle la dernière goutte du sang de l'adnl- Tère, pour dépouiller ses petits-enfants, d'après la loi, de tout moyen de recouvrer leur nom, de se dire de sa famille, de faire appel à une parenté qu'il reponssait, et qui n'exis- .tait (|ue par un artiticeducode, qu'y avait-il de plus logique, de phis vraisemblable ?
— Je tiens ma telle ! se disait d'Orsan.
Et il racontait minutieusement à René haletant, terrassé par l'évidence, toute cette longue et lugubre histoire d'Anne-Dësirée dont nous connaissons les détails pour les avoir lus, par-dessus l'épaule de Zoé Chien-Chien, dans le manuscrit qu'elle avait ravi au comte pendant son absence, après avoir grisé et endormi le jeune Frédéric.
— Tu vois, poursuivait le comte, ce que c'est que cet homme. Ah ! il a bien fait soutl'rir ta pauvre mère, comme enfant, comme jeune lîlle, comme épouse! Il m'a bien fait soutlrir aussi, avec une scélératesse raffinée et profonde, calculant tous ses coups pour mieux déchirer nos cœurs ! — Comprends-tu ce que je ressentis en apprenant Taffreuse vérité de cette haine, et l'habileté tejTitiante de cette vengeance, qui nous atteignait tous les deux au moment du bonheur, à l'instant précis où l'avenir nous ouvrait un horizon de joie, d'amour, de puissance, de richesse immense. Le bandit ! Quand il saisit les valeurs, qui représentaient plus de trois millions, toute notre fortune, quand il les jeta dans le brasier, quand je vis ces papiers se tordre, s'emflammer, rougir, noircir, tomber en cendre !... oh ! il me sembla que c'était mon cœur qu'il m'arrachait de la poitrine, qu'il jetait tout saignant sur ces charbons ardents !
En parlant, au souvenir de cette scène toujours vivante dans son cerveau, toujours présente à ses yeux, connue au premier jour, le comte enfonçait ses ongles dans sa chair, ses prunelles agrandies se chargeaient d'un feu sombre, et l'écume venait à ses lèvres blèmies.
Il était sincèi'e, à cette minute, profondément sincère, dans sa haine et sa soif de vengeance.
— Pauvre père ! murmura René emporté par cette passion, ébloui par cette rage vivace et qui l'entraînait, qu'il était près de partager.
— Comprends-tu, continuait Penhoël, comprends-tu la torture de cette situation tragique et ridicule à la fois, qui nous faisait martyrs et que nous ne pouvions révéler, tlont nous ne pouvions même avoir la consolation de nous plaindre, qu'il nous était interdit de contier à àme qui vive.... INIouiant de faim presque, et contraints de nous dire millionnaires! condamnés à cacher notre existence comme des voleurs, nous les volés, comme des coupables, nous les victimes !
Le comte marchait, gesticulait, paî'courait son cabinet, avec des allures de bêle fauve, etirayant.
René commençait à le regarder avec inquiétude, car d'Orsan, dominé \rdv sa fureur, laissait tomber son masque.
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montraii rellVoyable tluvoté de sa nature eulbnie .sous riiypoerisie savante de l'hommo du monde : Penhoel apparaissait.
11 vit le regard de son lils, le cumi)rit, s'arrèla, cliangca de physionomie.
11 (allait parler d'Anne-Désirée h pi'ôsent.
— Tu devines maintenant pourquoi la malheureuse femme a changé son nom, pris celui de veuve Morisset, qui a trompé tout le monde, qui a égaré mes recherches, amené mon erreur, qui est cause que, depuis plus de seize ans, je me croyais veuf et sans eulants du premier lit. Ah ! elle avait bien ellacé sa trace ! Tu as constaté, par toi-même, combien il était difficile de reconstituer sa vraie personnalité... Cela était si difllcile que, même Lorsque tu esvenul;\ me trouver, plein d'indignation et de menaces...
René fit un mouvement.
— Oui, oui, de menaces, insista le comte, je l'ai bien vu... Eh bien, à ce moment encore, si j'avais voulu nier, si j'avais voulu te dire : — Je ne vous connais pas ! Prouvez que madame de Penhoêl et madame Morisset sont la même l'enmie..., tu ne l'aurais pas pu...
René baissa la tête. Cela lui paraissait vrai.
— Mais tu as trouvé le chemin de mon cœur... Mes entrailles se sont émues à ta voix... .Je t'ai reconnu à ma joie de retrouver un flls... Et cela prouv'e mon innocence !
Ce dernier mot était maladroit ! Il était de trop. Mais René, trop profondément et trop cruellement renuié partout ce qu'il venait d'apprendre, par le brusque et inattendu changement de décors de sa vie, était incapable de rien remarquer, de rien observer.
— Oui, ta mère s'est cachée avec soin. Pourquoi? Parce qu'elle avait peur du duc de la Villepreux; parce qu'elle savait qu'il était capable delà tuer; parce que, en apprenant ma mort, elle s'est dit : «.le reste seule, sans défense, avec deux enfants en bas âge. Il voudra se débarrasser de nous, pour que tout soit fini. » Et elle avait raison. Et c'est ainsi qu'en fuyant son père, car il l'est légalement après tout, elle a disparu pour moi ! Etc'e.<t ainsi qu'elle, toi et ta sœur, vous avez vécu dans la pauvreté, dans les piivation.s, tandis que vous deviez être millionnaires !
— Oui, je comprends tout, fit René convaincu. Pauvre mère !
— Maintenant, poursuivit d'Orsan, voyant son auditeur bien préparé, comment ai-je passé pour mort? Comment me suis -je remarié ?
René redressa la tète et redoubla d'attention.
ZOÉ CHIEN-CHIEN Ai'à
— C'esi bien simple. En Crimée, uu plutôt i)endaiiî. la traversée, je m'étais lié avec un jeune officier de mou régiment, lia même âge, du même grade que moi, et même qui me ressemblait uu peu. Pendant les premières semaines du débarquement, nous ne nous quittions guère, et nous vivions le plus possible en commun. Il s'appelait Anceny et il était Breton, lui aussi. Un jour, j'étais aux avant-postes, lui au camp. Le vaguemestre, venait d'apporter le courrier de France. Il y avait une lettre de ta mère à mon adresse. Il savait avec quelle impatience j'attendais de ses nouvelles. Le vaguemestre qui connaissait notre amitié presque fraternelle, la lui remit pour qu'il me la donnât. Anceny, devinant la joie qu'il allait me causer, quitta le camp et vint en courant pour me trouver aux avant-postes où j'étais de garde. Au même instant, il y eut une alarme; une division de l'armée russe, — Sébastopol n'était pas encore bloquée et ne le fut que quelques jours ai)rès, — tomba sur nous brusquement. Il s'ensuivit un combat acharné, meurtrier. Les français n'étaient pias en force. Je fus blessé dés le début, je roulai à terre, et je perdis connaissance. Le pauvre Anceny, qui n'était pas encore parvenu jusqu'à moi, eut la tête emportée par un éclat d'obus. Les Russes occupèrent le terrain qui ne fut repris que le lendemain. En ramassant les morts, on trouva dans la poche d'Anceny la lettre qui m'était adressée et dont l'envelopiie portait mon nom. Sa blessure l'avait rendu méconnaissable. Je manquais à ma compagnie. On savait qu'elle avait pris part au combat, tandis que celle d'Anceny était restée au camp. On me porta mort, et on le porta disparu. Quant à moi, un chirurgien au service de l'armée russe, ayant reconnu que je vivais, m'avait ramassé et lait porter à l'ambulance. C'est là, que je revins à moi, prisonnier.
Le comte parlait avec la certitude d'un homme qui dit la vérité, et, en effet, tout cela était exact, et René l'aurait appris au ministère de la guerre, s"il n'eût pas jugé inutile de s'y rendre, dès l'abord, croyant qu'il n'y apprendrait rien.
Le comte reprit :
— Ma blessure était grave sans être mortelle. Mais quelques jours après on nous évacua sur l'intérieur de la Russie. La fatigue et les privations envenimèrent la plaie... •l'étais atteint à l'épaule gauche. Une balle m'avait IVacassé la clavicule, et, quandj'airivai à KichencM', j'étais mourant. On ne put m'eriimener plus loin, et tandis que les autres prisonniers et ceux qui étaient blessés moins gravement poursuivaient leur route vers le nord, on me déposa dans
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une maison iiarliciilicro/riiôpHal étant ]iK'in. cliez M. (h; rierrepunls, li\.o,lii avec sa lillo'cadottiî, l)(;l])liiii('. René l'Of^arda son" pôi'C.
— Oui, c'est elle que j'êitousai... plus lard... Ce lut là ma l'aiite. J'ignorais que c'était presqu'un crime ! ajouta le comte avec sentimcnr, car maintenant qu'il se croyait sûr du succès, tout son talent d'admirable CDUiédien lui revenait: il était en possession de tous ses moyens.
— Ecoute-moi donc, René, non plus avec ta raison, mais avec ton cœur. C'est un père (jui te parle, un père cou- ]>ablo, mais (|ui ne crut pas l'être, et qui ne péciia que par l'aiblesse, par amour, si tu veux, par reconnaissance... Tu es bien jeune pour être indulgent, sans doute, mais ton cœur a parlé, tu aimes aussi, interroge-toi, et tu me pardonneras.
René avait tressailli.
— J'aime, moi ! l)albatia-t-il dev cnu très rouge et osant à peine regarder son père.
— Oui, René. Est-ce que rien échappe à l'œil d'un ami, comme je le suis pour toi? Tu aimes... Caroline, la lille de Dartois.
— Mais, qui vous a dit ?...
— Tout. Je l'ai pressenti en te voyant près d'elle, alors que je ne te connaissais pas .. Je l'ai deviné à ton silence, alors que tu me parlais de M. Dartois, sans même la nommer... et ton embarras actuel, ta rougeur, me le conlirmeraient, si je doutais...
— Mon père...
— Rassure-toi, René... Je ne t'ai pas retrouvé'pour^^que tu maudissesle jour où nous nous sommes revus.. Ce n'est jioint de moi que viendront les obstacles à cet amour que j'approuve ; car il est digne de toi, et tu es digne de cette noble et charmante jeune fille... Si cela ne dépend que de ton père, elle sera ta femme !
Le comte était encore sincère. Ce mariage,' il le souhaitait. Plus il s'unirait à Dartois, plus il se sentirait garanti de son côté, et c'était lui seul|qu'il redoutait.
On sait combien son instinct était juste et l'avertissait du danger véritable.
D'ailleurs, en encourageant 1' amour du jeune homme, en l'apiirouvant, il se disait également qu'il épaississait le bandeau sur ses yeux, et qu'il s'en faisait, désormais, un allié enthousiaste et résolu.
— Ah ! vous êtes bien un père ! s'écria René, en se jetant dans ses bras.
— N'en doute pas, ch er enfant ! Je te le prouverai de
toutes les façons. — Maintenant, je puis franchir le Rubicon, i)ensa-t-il tout bas. Je parlerai, et c'est son amour qu'il écoutera. Il est à moi ! Il est pour moi ! — M. de Pierreponts," reprit le comte qui avait liàte d'en finir et de se trouver seul pour poser plus mûrement tous ses moyens de défense et tous les détails de son plan, M. de Pierreponts était le dernier descendant d'une vieille famille noble du Dauphiné, réfugiée à Genève, à la suite de la révocation de redit de Nante§. C'est là qu'il s'était marié, qu'étaient venues au monde ses deux tilles. Il était veuf à cette époque. L'aînée de ses filles avait épousé, quelques années auparavant, M. Dartois. C'est la mère de Caroline et de son frère Raimond. Elle vivait à Paris avec son mari et ses enfants. Elle est morte depuis. La cadette, Delphine, avait suivi son père en Russie, où il s'était établi en Bessarabie pour se livrer au commerce des grains, source de son immense fortune, et c'est chez eux que le hasard venait de me conduire, prisonnier, blessé, mourant.
COMMENT LA RECONNAISSANCE PET^T RAPl'OKTER DES MILLIONS.
— Oui, mourant, continua Penhoël, si bien mourant que les médecins m'avaient abandonné, que les heures qui me restaient à vivre étaient déjàcomiitées. J'avais Je délire. Je ne voyais, je ne sentais rien. Il l'aliait un miracle pour me sauver... Une temme, une jeune tille, l'accomplit. Alors que tous désespéraient, elle espéra. Alors que tous nj'abandonnaient, elle resta à mon chevet... et, trois semaines après, j'étais sauvé, j'entiais; en convalescence. Quelle force avait poussé cet ange? poursuivit le comte avec un redoublement de sentiment, voyant René prêt à l'aitendrissement, à coup sur converti à l'indulgence. La charité, sans doute; puis, quoique vivant en Russie, quoique née à Genève, mademoiselle de Pierreponts se rappelait qu'elle était Française d'origine. Elle aimait la France, elle aimait les Français, elle faisait des vœux secrets pour leur victoire. p]ntin, te le dirai-je ? Elle m'avait aimé au premier regard. Me voyant pâle, agonisant sous ses yeux, glorieusement frappé sur le champ de bataille, craignant pour mes jours, me soignant, luttant pour moi contre la mort, elle s'était attachée h son OHivre, passionnée pour celui qu'elle ramenait à la vie ; et, quand la vie me fut revenue par elle, il lui sembla que cette vie lui appartenait... Moi, j'étais faible, épuisé par de longues soutfi'ances, sans énergie .. En rouvrant les yeux, en revenant à moi, j'avais vu son noble et doux visage penché sur ma couche... Elle m'était apparue comme l'ange de lumière, comme l'ange gardien... Une immense reconnaissance
emplissait mon cœur, et, dans un cœur de jeune homme, la reconnaissance est le frère jumeau de l'amour. Les deux sentiments se confondent, s'engendrent mutuellement... Je ne les distinguai pas d'abord l'un de l'autre... Je croyais toujours ne faire que la bénir et qu'adorer en elle mon sauveur ! Puis le passé s'était un peu effacé de ma mémoire. Il me semblait que j'avais été réellement mort pendant un espace de temps considérable, que je renaissais à une vie nouvelle. Le souvenir me revenait lentement... J'étais tout au présent... Quand je retrouvai ma vraie personnalité, il é:ait déjà bien tard : mes paroles et mes regards l'avaient abusée à mon insu. Je voyais son amour grandissant, et je n'osais pas lui dire que cet amour était impossible, que j'étais marié à une sainte femme, là-bas en France... Si elle l'avait su, elle n'y aurait pas résisté... En le lui avouant, je l'aurais tuée, vois-tu !
Ici, M. d'Orsan trempa sa voix de larmes, et en obtint même deux visibles, une sous chaque paupière, qu'il laissa soigneusement couler le long de ses joues.
— La guerre durait toujours, reprit-il. J'étais resté six mois au lit. Les communications avec la France étaient rares et difficiles. J'avais pourtant écrit à Nantes, à ta mère, sans recevoir de réponse. Ah! s'il m'était parvenu une lettre d'elle, une seule, cela aurait suffi. J'aurais compris mon devoir, j'aurais trouve la force de le remplir, de fuir. T'n mot d'Anne-Désirée aurait réveillé dans mon cœur tout l'ancien amour, car il vivait, car il vit encore, je le retrouve en te voyant ! Mais non, rien, rien pour m'aider à lutter : le silence, l'isolement, l'éloignement, et là, près de moi, De!i»hine qui m'aimait. Et son père qui m'offrait sa main, qui me disait :
« — Je suis assez riche pour marier ma fille selon son cœur, sans m'inquiéter du reste... Et, d'ailleurs, vous avez un beau nom, un nom illustre, que toute femme serait heureuse et fière de porter... Voulez-vous être mon gendre ?... »
— Excuse-moi, René... Je sens le besoin de passer rapidement sur ces circonstances, surtout avec toi, surtout devant toi... C'est alois que je l'as coupable, que je commis une grande faute, et pourtant, je puis le dire, innocemment... Inquiet, effraj'é du silence de ta mère, de ma femme, d'Anne-Désirée, j'avais fait prendre di>crètement, daiis le pays, quelques informations... On me répundii de la façon la plu-s nette, la plus positive, qu'elle était morte, que son père, le duc de la Villepreux, avait annoncé cette mort, avait pris le deuil de sa fille... Je me crus veuf... Je m'informai de toi, de ta sœur... Vous étiez disparus aussi... Vous
passiez pour morts !... Je savais; (pi'oii m'avaii cru (ué... Que niadaïue de Penhoêl en avait reçu la nouvelle ofll-
cieile le pensai que le désespoir l'avait euipnrtce, la
sainte femme !... Que vous ne lui aviez pas survécu, et je le pensais encore, quand tu es venu, ici, tout à l'heure, cher enfant... Son chanp'ement de nom a fait tout le mal... Ah ! (piel remords ! quel remords, à iirésent ! s'écria M. d'Orsaii en portant les mains ù son front avec un geste do désespoir fort réussi ! Certes, j'aurais pu, j'aurais dû exiger la preuve légale du décès... faire rechercher l'extrait mortuaire. Certes, j'aurais i)u, j'aurais dû dire à M. de Pierrepoiits que celui (jui allait épouser sa lille était, un veuf, un père dont les enfants avaient disparu... Mais, ne l'ayant pas dit tout d'abord, je n'osais plus le dire maintenant... C'était avouer à Delphine que je l'avais trompée, que j'avais été sur le point de reconnaître son dévouement, ot son amour par la plus affreuse et la plus cruelle des trahisons... Enlîu, je fus honteux... je fus lâche, si tu veux... mais je gardai le silence... La guerre durait toujoui's... Vn pope nous maria suivant le rite de l'Église grecque... Plus tard, je régularisai encore cette union à l'ambassade de France à Saint-Pétersbourg, lorsque la paix fut signée, lorsque les relations entre le gouvernement français et le gouvernement russe eurent été rétablies.
Le comte s'arrêta un instant, puis il ajouta d'une voix plus calme et plus lente :
— Le reste m'est moins i)énible à contier... .Tétais riche par la dot de ma femme. Je n'aimais point la carrière militaire... J'envoyai ma démii-sion qui fut acceptée, grâce aux influences et aux amis dont M. de Pierreponts disposait au ministère de la guerre, et j'obtins d'être attaché à l'ambassade française, près le gouvernement russe... J'ai toujours eu du goût pour la carrière diplomatique... Entre temps, javais sollicité et obtenu, poursuivit-t-il ra]>idement, de joindre à mon nom de Penhoèl le titre de comte d'Orsan, vieux titre sans titulaire aujourd'hui, ayant jadis appartenu à la famille de Pierreponts avant qu'elle dût quitter la France, fuyant devant les dragonnades... Je pus rendre (luclques services au gouvernement de l'empereur... 11 apprécia mes talents... ma valeur... Un jour, plusieurs années .s'étaient écoulées, je rentrai en France... oii Napoléon 111 m'attacha â son cabinet, à sa personne... Son affection augmentait pour moi... Tu sais le reste... [îifeLe comte s'arrêta encore, regarda René, et lui (liteiilin d'une voix émue, humble, qui remua profondément le jeune homme :
— Et maintenant, René, Veiix-tn me tendre la main? René n'était pas clans un âge et dang une disposition
d'esprit où il pût lire la vérité vraie sous le récit, d'ailleurs exact, du comte qui, en réalité, avait cru à la mort de sa femme, mais, trop heureux de cette mort et engagé, avant de la connaître, avec M. de Pierreponts et sa fille, puis couvert par son nouveau nom et ne rentrant en France qu'après plusieurs années, s'était bien gardé de rien faire pour s'assurer de cette mort, et avait tout fait pour enterrer la personnalité gênante et misérable de Penhoêl sous la personnalité tonte neuve et toute brillante du comte d'Orsan.
Un jour, il y avait de cela quinze mois, il avait retrouvé, sans s'y attendre, sa première femme et ses enfants... et l'on sait le crime horrible qui s'en était suivi. Mais d'Orsan croyait avoir les moyens de le nier, d'égarer les soupçons sur le duc de la Villepreux, comme une première fois il les avait égarés sur le compte de Claire et de René, dans un double but facile à comprendre, et que M. Dartois avait admirablement deviné, sans connaître le nom de l'assassin.
— Mon père, reprit enlin René, oui, vous avez été coupable, oui, vous avez commis une faute grave en taisant votre premier mariage et en ne vous assurant pas légalement, officiellement, de la mort présumée de ma mère. Les circonstances ont fait de cette faute un crime, un crime affreux, dont j'ai pesamment supporté les conséquences, sans que vous l'ayez su, sans que vous l'ayez pu prévoir ni supposer. Pendant que vous étiez riche, heureux, consolé par une nouvelle union, par une nouvelle famille, votre femme légitime, pauvre, souvent affamée, pleurait et travaillait pour élever vos deux enfants. Elle gardait en son cœur votre image vivante, et l'éternel deuil de son unique et constant amour. En mourant, sa dernière pensée a dû être encore pour vous, votre nom a dû être le dernier que ses lèvres aient prononcé. ..
Le comte détourna le visage...
Il n'aurait pu cacher entièrement l'embarras et l'angoisse que lui causaient, malgré des efforts surluimains, ces paroles plus affreusement exactes, que René ne pouvait s'en douter.
— ^Maintenant, qu'allons-nous faire? dit lentement le jeune homme : — vous êtes marié !
— Ah! s'il ne s'agissait que de moi, s'écria Penhoêl, j'accepterais, je chercherais l'expiation la plus cruelle... mais il y a des innocents envers qui j'ai contracté des devoirs : la comtesse... mon lils, Frédéric, ton frère... René,.,, oui, je
450 ZOÉ CIIIEX-CIIIKN
l(Mir (lirai loiit. .. J'uvouorai mon erreur... ce sera ma luiiiition .. et j'irai au-devant av(;c joie ! regrettant (lu'cllc ne soit pas pire, si cruelle qu'elle soit! Ils nie itarddiuieront peut-être, comme tu me pardonnes... Tu les Aerias... Ils sauront <iui lu es... Près d'eux tu retrouveras aussi une nou^elle l'ainillc... je connais son cœur, lï elle ! .. Elle souffrira... mais elle te tendra la main... Ah 1 je sais sa délicatesse et ce qu'elle vaut!... Elle voudra partir... pour le remettre la totalité de tes droits... de ta place au foyer paternel... honteuse d'un bien (pii n'aurait jamais dû lui appartenir. .
— Oh ! je ne demande pas cela ! s'écria René. Non ! non ! Je n'ai point à la chasser, à dépouiller le frère dont vous me parlez et qui n'est responsable de rien... Non, non, mon pèie, vous me connaissez mal, si vous croyez que je voudrais frapper des innocents... Je ne viens point les chasser... Je ne veux de scandale ni pour vous, ni pour eux, ni pour moi. . Ils sont bien chez eux, qu'ils y restent... Lorsque je suis venu ici, je cherchais la vérité, un nom, la preuve éclatante pour tous de mon innocence, car j'ai été souijconné, ainsi que ma sœur. Je n'aspirais qu'à conquérir le" droit d'être heureux, la possibilité d'obtenir Caroline... je puis vous le dire, puisque vous avez deviné cet amour... amour partagé. Il me fallait aussi connaître le nom du meurtrier pour le punir, pour venger... la victime...
— Grand cœur ! sanglota le comte avec effusion. C'est le cœur de ta mère qui parle par ta bouche... Avec de si nobles éléments, nous pourrons nous reconstituer à tous un peu de bonheur.
— Mais je ne puis reprendre mon nom sans vous dénoncer, balbutia le jeune homme avec découragement.
Le Comte réfléchit une minute.
— Écoute. Tu exagères, je le crois. Qui sait maintenant, qui se rappelle, sauf quelques intimes, que je me suis appelé Penhoël ? Les indifterents l'ignorent. Tu peux donc, dès aujourd'hui, sans fracas, reprendre ce nom qui t'aiipartient. Pour le reste, nous consulterons Dartois et Caroline, car tout cela les regarde un peu. Ils nous sont liés de trop près.
— Oh ! oui, pensa René, et je ne comprends que trop leurs angoisses ! Je dois éviter tout ce qui pourrait les atteindre : je l'éviterai.
— Puisque vous vous aimez, poursuivit le comte, rentrant sur le terrain qui lui était le plus favorable, je veux que vous vous épousiez. Pour cela, il faudra l'extrait mortuaire de ta mère. Voilà la difllculté... Si le duc était mort... on leurrait peut-être obtenir un acte de notoriété... mais
il vit... Enfin, j'ai de grandes inllueiices... L'empereur n'a rien à me refuser... il m'aidera dans cette circonstance douloureuse... Je lui conterai ma véritable histoire... Il y a toujours moyen détourner les obstacles... qui, d'abord, paraissent insurmontables... Nous verrons.. Com[)te sur moi... et, si nous pouvons obtenir l'acquiescement de Dartois... sa complicité... ajouta-t-il en souriant, nous nous tirerons d'atlaire.
— Mais ma mère est morte assassinée, interrompit sourdement René, et son meurtrier n'est pas puni ..
— Oui, René, oui, et, comme toi, j'ai soif de justice, de vengeance... Mais l'assassin est ton grand-père... songes-y ! et, si nous le poursuivons devant les tribunaux, tout éclate : sa chute nous entraîne avec lui dans un abîme de honte et de sang !
— C'est vrai.
— Crois-moi, pour cela encore, il faudra, avant d'agir, consulter Dartois et sa Jille... Il est allé le trouver, lui demander des preuves de la mort de ta mère, il y a seize ans. Attendons son retour. Sachons ce qu'il pense. Entendonsnous avec lui. Il faut venger ta mère, et nous la vengerons ! Il faut punir un monstre, et nous le punirons ! Mais seraitce la venger, serait-ce le punir, que de frapper plus cruellement encore tous ceux qu'elle aimait, tous ceux que tu aimes, tant d'innocents qui seraient entraînés, écrasés avec nous ?
René se taisait. Il comprenait l'horreur tragique de la situation et ne savait plus que dire.
— Tu vois, mou cher René, combien il est urgent de procéder avec sagesse, avec réflexion, après avoir mûrement pesé tous nos actes, en consultant d'abord ceux en qui nous avons confiance, et que nous n'avons pas le droit de perdre ou de compromettre.
Le comte parla encore longtemps, exposant clairement la situation sous tous ses aspects, s'attachant à rassurer René sur la possibilité de son bonheur personnel, n'essayant que d'obtenir du temps, de l'amener au silence momentané, afin de pouvoir à loisir diriger les événements, combiner toutes les ressources dont il pouvait disposer pour se sauver et éloigner la foudre qui le menaçait.
— Va retrouver mademoiselle Dartois, — lui dit-il enfin, — elle doit être inquiète. — Dis-lui tout... Quant à moi, je vais me recueillir... et songer aux moyens de réparer mes torts, de punir le coupable, de venger la sainte femme que j'ai trahie sans le vouloir, et d'assurer ton bonheur... N'estce pas tout ce que je puis faire pour elle, à présent ?
LXXUl
A rr.KS J, A( TEIK, L HOMME.
Qiini'.il Kcm sdi'H! du cabinel de son ]it'i'o, s'il avait jm voir l'iKirrible et subiie (léconiposilion des trails du comic, l'attreux regard de haine ëpouvanlable, dont il accompagnait ce fils si longuement caressé et si savamment cvr/itir- Landc, tout son être eût Irémi, et la terreur l'eût cloué sur place.
Mais Penliocl était seul, mais personne ne le voyait, et, après cette longue scène, cette lente torture d'une comédie de joie, de remords et de tendresse iiatcrnellc, il pouvait sans crainte se livrer à la réalité de ses passions, donner un cours à ses véritables sentiments trop longtemps contenus, et dont l'explosion menaçait de le tuer, s'il ne les avait laissés s'échapper dans toute leur violence.
— Ah ! malheureux ! hurla-t-il en agitant ses poings fermés et en grinçant des dents. IMalédiction sur toi et sur tous ceux qui t'ont suggéré l'enquête au bout de laquelle tu m'as trouvé, sur tous ceux qui t'ont sauvé et conduit, comme par la main, jusqu'à moi !..
Il se laissa tomber, haletant, inondé de sueur, plus livide qu'uii cadavre sur son fauteuil, roulant des yeux enflammés autour de lui, étrangla,nt, étouffant de rage imimissante et de terreur trop justifiée.
— S'il n'y avait que lui encore, repi'it-il, ce serait- bientôt fait... et je ne le craindrais pas longtemps!... Mon secret serait vite enterré... avec lui... car il y a des secrets qui tuent ! ajouta-t-il avec une exi)ression que rien no saurait rendre. — Abominable fatalité du crime et de l'ambi-
tion... Je voulais être riche, être puissant, jouir de la vie !.. Belle vie, que la mienne ! Et jolie jouissance ! Toujours inquiet, toujours menacé... m'enfoncant toujours plus avant dans une voie au bout de laquelle..!^ il n'y a que la honte et l'échafaud. . Si l'on savait... Il se leva violemment.
— On ne saura pas, fit-il à voix basse. Non. Et pourtant, je ne puis le supprimer... Caroline .sait tout... Dartois me soupçonne .. le misérable !... Le duc est au courant par lui. ..'et il me hait et il doit être heureux... Je ne puis détruire tous ces témoins qui crieraient si l'un d'eux disparaissait... éteindre tous ces regards fouillant dans mon passé, ouverts sur les actes d'hier,... sur ceux d'aujourd'hui... sur ceux de demain. Damnation ! Ils me le paieront ! Mais, non... je ne puis rien... que les aveugler .. les tromper... les rouler !
Il éclata d'un rire aigu dont l'écho le surprit et l'effraya lui-même.
-- Mentir, ramper, cajoler.... Oui... je ne fais que cela depuis vingt ans... Je croyais que c'était fini. Il faut recommencer sar de nouveaux frais... et dans des conditions plus mauvaises.. Eh bien, Penhoêl, voilà de la besogne à ta taille ! C'est là qu'il faut montrer ton génie ! Tu étais né pour la diplomatie : en veux- tu ? en voilà ! Et de la vraie ! ... Il y a ta tête pour enjeu... Non plus seulement ta fortune et tes convoitises... Un faux mouvement, une fausse manœuvre, et, crac ! le bourreau !
Il s'arrêta tremblant. Ses jambes flageolaient, ses genoux s'entrechoquaient, ses dents claquaient.
La lâcheté, une lâcheté sans fonds, luttait sur ses traits avec la férocité du bandit sans entrailles.
— Le bourreau! reprit-il, la guillotine... Ah! pouah! Non, jamais... Tout, tout... plutôt que cela .. Toutes les vilenies, toutes les infamies... toutes les bassesses, toutes les audaces... toutes les hypocrisies et toutes les trahisons... mais vivre, oui, vivre... Ma vie, elle me coûte assez cher... je la sauverai !
11 croisa ses bras sur sa poitrine qui haletait.
— D'ailleurs, ces gens-là qui me menacent, qui me gênent, ce sont d'honnêtes gens. Le jeu est plus facile avec eux. Ils ont des scrupules ! Ils ne croient pas à certaines eho.ses... c'est trop laid pour eux, les imbéciles ! Avec un étalage de beaux sentiments, on les éblouit, les brutes ! Ce Dartois, il n'y a rien de plus honnête et de meilleur... Ah ! que je le hais ! Si je pouvais le broyer sous mes talons! Et ce René, mon lils! ça!... Il pleurnichait. Il a cru que je
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l'aiinais... que j'étais heureux de le voir... qu'au moment où il tombait dans mon existence comme la foudre, je tressautais de joie ! V.i, quand je lui leiidaisles bras, il ne craignait pnsqiKi jel'ctoulîas.>e ! Le niais !... Et cette Caroline, cettejeuno lillo comme il n'y en a pas, qui s'avise d'aimer ce garçon sans le sou, sans nom... retour de Poissy. Penser que" je lui ai peut-èti'O sauvé la vie, une (bis. Je me le rajtpelle l)ien. File sortait du bal, les épaules nues; elle avait chaud, il Taisait un froid du diable. On ne trouvait pas sa mante. Elle grelottait. Une bonne fluxion de poitrine allait m'en débarrasser. C'était toujours colle-là de moins, et, bêtement, je l'ai couverte d'un châle, luis je ne sais où... De quoi me mêlais-je 1 Elle n'aurait pas aimé René, son père ne l'aurait pas protégé. Au sortir de Poissy, il devenait mendiant, vagabond, voleur ! Bonsoir !... plus de paternité! 11 gar^la un instant le silence.
— Non, continua-t-il, je ne puis les supprimer. D'ailleurs, il y a er.core Claire, ma fille... ([ue Saint-Lazare a lâchée... Disi)arue, celle-là!... Oui, mais ils reparaissent tous, les uns après les autres... J'aurai encore la chance de mettre le pied dessus, un de ces quatre matins... à moins qu'elle ne soit morte... mais on ne meurt pas, parait-il. quand on a du sang de Penhcël dans les veines, ajnuta-t-il avec un ricanement cynique. Voyons ! Je n'ai pas commis une seule l'aute dans mon entrevue avec René... Il a tout gobé... Caroline croira ce qu'il croit, verra par ses yeux. Certes, on i)ouvait me soupçonner, mais devant mon accueil... cela me crée le meilleur des alibis moraux. J'ai senti la situation, j'y ai paré avec promptitude et résolution. Tout concourt à faire soupçonner le duc autant que moi, car j'ai serré mon fils dans mes bras, et lui il a jeté son petit-fils à la porte. Je imis prouver que j'ignorais le faux nom de ma fenjme. car c'est vrai que j'ai cru à sa mort, dont son père répandait le bruit Lui, il faudrait au contraire qu'il expliquât pourquoi il a pris le deuil quand elle vivait, pourquoi il a rnenti à René, pourquoi... De ce côté la position est bonne... Si on me pousse à bout, si on m'accuse... Mais le duc s'en gardera ; quelle que soit sa haine contre moi, s'il me soupçonne, il se gardera de le dire, car alors je parlerais, je révélerais ce fameux adultère qu'il veut cacher à tout prix. Non, il me ménagera pour que je me taise, et, s'il m'attaque je me défendrai... Quelle joie de l'envoyer à l'échafaud !...
Il frotta ses mains et son visage s'éclaira, mais aussitôt les nuages revinrent.
— Sans doute ! murmura-t-il. Et cela m'a souri d'abord.
car je hais ce vieillard, cause première de tous mes crimes... Mais, pour ([ue la vengeance soit bonne, il ne faut pas qu'elle vous retombe dessus ; or, on apprendrait que j'étais bigame, sans le savoir... je le prouverais... mais quel scandale ! Ma carrière politique perdue... René voudra venger sa mère... Ta ! ta ! ta ! Il est amoureux... il craindra de compromettre ses amours, son mariage... car tout ce a retomberait aussi sur lui, sur les Dartois... Dartois préférera également le silence... pour lui, pour René, pour Caroline, sinon pour moi... Cet amour est un atout considérable. Avec lui j'empaumerai les deux jeunes gens.. . J'en ferai mes complices inconscients... Ils empaumeront le père... le seul que je craigne... La première soif de vengeance et de justice se calmera. Il sullit d'avoir l'air de la partager et de temporiser, de les amuser, de les menacer dans leur considération et dans leur bonheur... Pour le mariage on s'arrangera, s'ils le veulent bleu. Ils le voudront. La dilficulté n'est pas insurmontable. D'ailleurs, là, le duc deviendra complice aussi, pour n'être pas dévoilé. Je crois que je m'en tirerai. J'ai l'appui de l'empereur. On fermera les yeux sur quelques illégalités... Il se promenait avec agitation, l'air un peu rasséréné.
— Peut-on me soupçonner sérieusement? reprit-il plus bas. Il n'y a pas, il ne "peut y avoir de preuves... J'ai pris trop de précautions...
Il avait la chair de poule.
— Elle seule pourrait me nommer, m'accuser... Elle, la morte !... Elle n'a point parlé à ses enfants de ma rencontre .. Elle les a endormis... sur ma recommandation... Elle me croyait proscrit, poursuivi...
Il se tut encore.
— Oui, j'avais bien tout prévu... J'ai détruit le bracelet... j'ai brûlé le coffret et tous les papiers... Qu'on aille rechercher dans les cendres... à présent... depuis plus d'un an... Il y a longtemps que le vent les a dispersées !...
Il regarda autour de lui avec défiance et baissa encore la voix.
— Il reste, pourtant, la bague... et le manuscrit... YHistoire de sa vie... Pourquoi ai-je gardé cela?... La bague... passe encore... c'est un bijou de famille... et puis, cela peut touj(jurs servir... mais ses confessions...
Il hésita
— Allons ! il faut tout détruire. . tout... qui sait?... Si on faisait une perquisition... 11 en est temps... je regrette la bague... mais... tant pis... on peut s'en passer... après tout !
Il se dirigea vers le cofi're-fort.
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— Maiô l;i vieil Elleclait pertluo... quand je suis! iiai'li. 11 tàta sa poche machinalemont et sourit.
— Je crois que je deviens Ion! .l'oubliais qu'en ai'iivant, hier, j'en ai ccmimamlé une nouvelle... La voilà!... Ah ! oui, cil venait de me l'aitporter, quand René est arrivé... Et j'allais m'en servir... C'est le moment, voyons.
11 tenait à la main une petite elel" toute neuve, 11 l'ciifonea dans la serrure.
— Elle va très bien. •
Alors il lit glisser sur l'anneau les lettres qui formaient le nom de Zoé, tourna la clef, ouvrit le codi'c-tort.
D'une main rapide il saisit le petit écriu de la bague laissé par Zoé, et lit jouer le ressort.
— "Vide ! balbutia le comte.
Un moment, il le regarda, les yeux agrandis par la surprise.
Puis, il fouilla ardemment dans le collre-fort, cherchant avec une anxieuse précipitation.
— Rien ! lit-il encore. Ah! ce maudit singe... le singe de Zoé... 11 était là le jour de mon départ... II aura volé cette bague.., ainsi que la clef... misérable bête !... Il l'a égarée, jetée n'importe où... c'est grave. . Elle n'est plus chez moi... si elle avait été trouvée ici par quelque domestique, on m'en aurait parlé... J'irai chez Zoé, ce soir... je verrai ce qu'elle me dira... J'avais bien besoin de cette nouvelle inquiétude... de cette terrible complication... Détruisons toujours l'écrin...
Il était fort tremblant.
Cependant il brisa l'écrin, le déchiqueta en petits morceaux qu'il jeta dans le foyer de la cheminée, où il alluma, sans dire mot, ni appeler personne, un grand feu de pajiiers.
Quand tout fut consumé, il remua les cendres, puis, les prenant par pincées, il les éparpilla à l'air par sa fenêtre ouverte...
Il faisait du vent, et les cendres s'envolaient sans laisser de trace.
Ce travail lui prit près d'une heure.
Mais il en parut satisfait et comme rassuré.
— A présent, si l'on trouve la bague, murmura-t-il, qui prouvera qu'elle soit à moi? Je ne l'ai jamais montrée à personne : on ne me la connaît pas. Le singe, il était lâché. 11 a pu, il a dû aller chez d'autres que chez moi. Zoé me parlera de son escapade, et alors je verrai ce qui me menace réellement. Maintenant, le manuscrit.
Il courut au tiroir, l'ouvrit, retourna, déplaça tous les papiers.
11 avait la vue trouble et tremblait de tout son corps.
— Disparu ! balbutia-t-il enfin. Qui l'a pris ? Qui a ouvert ce meuble, malgré le secret ?
U se redressa et s'aperçut dans une glace. Son visage était tellement décomposé par la terreur, qu'il se lit peur à luimême, poussa un cri sourd et roula sans connaissance sur le tapis.