‹ Zoé Chien-ChienChapitre 56 sur 68 · NOUVEAU MYSTERE · texte numérisé non relu

NOUVEAU MYSTERE

Pendant ce temps, René retournait rapidement chez M. Dartois, avide de tout dire ù, Caroline, de lui faire partager sa joie.

Sa tête était fort trouble. Les idées et les sensations y tournoyaient comme une volée d'oiseaux dans la tempête; mais ce qui dominait, c'était la joie. .

Le comte d'Orsan l'avait positivement conquis, rassuré, charmé, fasciné.

D'abord, l'affreuse crainte qu'il ne fiât le m(îurtrier de madame Morisser, crainte qui avait uu instant hanté son cerveau, et que Caroline partageait elle aussi, — cette crainte avait disparu.

Il venait de retrouver uu père, un père tendre, affectueux... Ce père avait eu des torts, il avait commis une grande faute... Mais ces torts, il les reconnaissait et les regrettait; cette grande faute, que tant d'autres auraient commise à sa place, il ne cherchait qu'à la réparer.

11 avait épousé mademoiselle de Pierreponts, du vivant de sa première femme, mais ne se croyait-il pas veuf?

Là, poutant, était la difficulté.

Heureusement, ce n'était qu'une difficulté légale... un rien, à côté des horreurs que René avait entrevues, redoutées, qu'il se reprochait, à préseni, d'avoir pu même concevoir.

Quelle différence entre cet acoueil et celui auquel il s'attendait!

Puisque son père l'aimait, était heureux de le revoir,

tout n'allait-il pas s'arranger? M. Dartois y prêtei-ait les mains.

— Tu épouseras Caroline, lui avait dit le comte ; vous vous aimez, vous serez l'un à l'autre.

Et ces paroles seules surnageaient en pleine lumière sur les ténèbres relatives du reste.

Cependant un crime avait été commis ! Le duc de la Villepreux avait tué sa flUe, tué lâchement une pauvre femme qui le recevait sans défiance. — Oui, c'était lui; à cet égard, nul doute pour quiconque avait vu ce vieillard pétrifié et farouche, aux yeux clairs et terribles. . René se rappelait le frisson qu'il avait ressenti en se trouvant en face de lui, et frissonnait encore rien qu'au souvenir.

Pauvre mère, comme elle avait dû souffrir avec un pareil homme ! Quel triste mariage que le sien, empoisonné par les révélations et la vengeance de ce gentilhomme plus dur que le fer et plus venimeux que la vipère... Elle n'était pas sa fille ! Oh ! tant mieux ! René était fier de ne pas se sentir dans les veines une seule goutte de ce sang maudit et criminel.

Le punir, certes.

Ici, la volonté de René vacillait. Non qu'il n'eût la résclutinn de frapper l'assassin et de venger la victime, mais il lais.^ait les moyens et le comment dans le vague, car il comprenait bien ce qu'il rejaillirait de honte sur tous ceux qu'il aimait et sur lui-même, le jour où M. de la Villepreux irait sur le banc d'infamie d'une cour d'assises.

Ce jour-là, il faudrait révéler tant de choses ! dévoiler tant de secrets de lamille, que tout le monde avait intérêt à tenir cachés !

Mais il éloignait ces idées qui le gênaient pour ne se rappeler que ceci :

Son père était innocent, son nom était illustre, Caroline l'attendait, et on lui avait promis qu'il l'épouserait !

Devant la promesse, la possibilité du bonheur, et soulagé du poids qui pesait sur lui depuis si longtemps, l'égoïsme jusqu'alors con)primé du jeune homme, de l'être ardent, plein de vie, éclatait et dominait tout à son insu pour quelques heures. Puis, ce qu'il s'éiait figuré, parfois, était si horrible, que la réalite, si cruelle qu'elle fût encore, lui paraissait relativement douce, et que, pour un instant, il cédait au besoin de rêver au bonheur et de s'engourdir dans ce rêve.

Lorsqu'il arriva chez M. Dartois, il aperçut Caroline, tout habillée, prête à sortir, et qui guettait son retour iiencliée à une fenêtre.

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\\n quelques b nuls, il fut pi'os (rdlo.

— yVh ! to voilà cnliii ! s'écria-t-ellc. Jo nio mourais (riiKluiéludo, et, si lu avois tarde encore cinq minutes, je liariais. Je courais chez M. d'Orsan. Eh bien, tu l'as vu"? (,)u'y a-1-il ^

— Du bonheur, chère Caroline ! Re^'arde-moi.

— Oui, c'est vrai! Tu semblés heureux! Alors il n'est pas ton pore ?

— Si, au contraire... C'est mon père, c'est bien mon père !

— Ah ! fil la jeune lillestui)éraite, et?...

— Et il m'a ouvert ses bras. Tu sais, il est innocent! Caroline poussa un soupir do soulag-ement.

— Dis-moi tout, René, vite, dans les plus gramls détails. Ah ! ce que j'ai souffert pendant cette longue cm revue... il y a plus de quatre heures que tu es parti... est inexprimable !

— Caroline, il sait notre amour, il l'approuve. Je reprends mon nom. .le suis René de Penhoèl, et il veut nous unir. Nous unir, eutends-tu ma chérie !

Il la pressait, la serrait dans ses bras, la regardait, Ijalbutiait, ne savait plus ce qu'il disait. Caroline, émerveillée, l'écoutait, lui disant seulement :

— Vraiment! Est-ce possible? Je ne comprends pas... Explique-toi. Il est ton père ; alors, madame Morisset n'éiait donc pas ta mère?

— Si, ma chérie;... c'est bien simple!... Trompé par son changement de nom, trompé par le faux deuil du duc de la Villepreux, il se croyait veuf... il nous croyait morts . et l'assassin c'est le duc !

— Oh ! rnon Dieu ! balbutia Caroline, tu eues sûr?

— Oui. Écoute-moi. En effet, tu ne peux comprendre ! cela est si étrange...

Alors René lui raconta, dans les plus grands détails, tout ce qui s'était passé entre lui et le comte d'Orsan ; et, dans sa bouche, .sans qu'il .s'en doutât, subissant faction morale que son père avait prévue, il devenait son complice inconscient, présentant les faits sous le jour le plus favorable, affirmant ce qui n'était pas démontré, mais ce qu'il désirait, plaidant à son tour devant Caroline, en toute sécurité, et croyant être vrai, la cause de Louis-René de Penhoèl, comme ce dernier l'avait plaidée lui-même, encore mieux, avec plus de poids, puisqu'il n'était pas Louis-René de Penhoèl se défendant lui-même.

Quant à Caroline, comme René, elle était jeune ; comme René, elle aimait ; comme René, par un secret instinct, elle

souhaitait que le père de René l'ut innocent, que tout pût s'éclaircir et s'arranger dans le sens de leurs désirs et de leurs rêves.

Elle aussi, devenait la complice de son flancé, et, par conséquent, du comte d'Orsan, de même que René, de la même façon honnête et logique.

Ce que Penhoël avait préparé se réalisait de point en point.

Ces deux amoureux, en proie au désespoir quelques heures auparavant, s'élançaient d'un même vol vers la zone de lumière que le comte avait fait apparaître dans leur sombre horizon. Cette lumière les fascinait, les éblouissait, jettait ses rayons sur tout le reste.

Puis, il y a un certain degré d'infamie et d'hypocrisie que les cœurs honnêtes et bons ne devinent jamais. Il y a des profondeurs de scélératesse dont la vue donnerait le vertige, et dans lesquelles tout le monde ne peut descendre, même par la conception.

D'ailleurs, les vraisemblances, et même la réalité d'une partie des faits, de tous les faits antérieurs au crime, étaient du côté du comte.

La vérité et le mensonge se mêlaient si inextricablement dans son récit, que ni René, ni Caroline, ne pouvaient les distinguer l'un de l'autre, dans les conditions où ils se trouvaient et ne sachant que ce qu'ils savaient.

D'autre part, tout se réunisi^ait, au premier abord, pour accabler le duc de la Villeprenx, et sa conduite, comme son caractère, se prêtait à tous les soupçons, à toutes les accusations.

Là, était le point noir. Là, était la difliculté.

L'assassin, connu, les etl'rayait.

Ils no savaient comment procéder avec lui. Ils sentaient toute la fragilité de l'échafaudage de leur bonheur, échafau- . dage qui pouvait s'écrouler au moindre souffle.

Et pourtant, ni l'un ni l'autre, au premierraoment, n'admettait que le meurtrier restât impuni.

Tous deux réservaient la question, disant :

— M. Dartois nous guidera. Il va revenir. Il devra s'entendre avec le comte d'Orsan... La réalité est alïreuse, mais elle a ses douceurs et ses compensations.

— Moi, répétait Caroline, je connais mon père, et je sais d'avance ce qu'il pensera. Tu le connais aussi. Tu ne peux être déshonoré parce qu'un homme qui s'appelle le duc de la Villepreux est un monstre, parce que tu auras vengé la mort d'une sainte femme dont la vie et les douleurs toucheront tout le monde. Quant au comte, son erreur est tro[)

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naturelle. Elle rexcusc, le sauvej^ai'de absoluincnl aux yeux (lu monde, cumnic aux yeux do la morale... 11 s'agit ici seulement de ma pauvre tante, de la comtesse, de la sœur de ma m(>re, et de mou jx'tit cousin Fi'édéric... c'est eux qu'il laut sauver, mettre à l'abri. 11 doit y avoir moyen pour cola. Ce n'est point leur faute. Mon père y arrivera certainement. Je ne sais encore par quelle voie, mais il est impossible qu'ils soient aussi cruellement punis d'erreurs, où ils ne sont pour rien, que s'ils étaient coupables.

— Vois-tu, contmua-t-elle, c'est lui aussi, c'est le duc qui a iVappé ou Axit disparaître Claire, ta pauvre sœur... Isous saurons maintenant ce qu'elle est devenue; il landra qu'il le dise...

Elle s'arrêta, palpitante : une autre idée naissait en elle.

— Et, si par lui tu la retrouvais, si je pouvais la voir, là, heureuse, à mes côtés, aux tiens...

— Si elle est morte, s'il l'a tuée aussi? répondit René, frissonnant des pieds à la tète.

— Ce serait trop monstrueux !

— Pas plus que le reste.

— C'est qu'alors, je me disais...

— Quoi donc ?

— Si tu retrouvais Claire, si elle était sauvée, par nous... Elle hésitait.

— Achève !

— Je me demande, en y réfléchissant, si ta mère voyant ses deux enfants heureux, voudrait, au cas où elle eût pu manifester sa volonté, qu'on la vengeât à ce prix...

— A quel prix ?

— Au prix de l'honneur de sa propre mère ! Car il faudra tout dire, j'y pense seulement, et cela m'efl'raie, pour frapper le duc, pour le convaincre de son crime. Il me semble que, si cela dépendait d'elle, elle serait peut-être la première il dire: Qu'il reste avec ses remords, ou, s'il n'en a pas, avec le désespoir de n'avoir point réussi dans son œuvre d'anéantissement... Pas de bruit autour de ma tombe ; jias d'actes dont les miens seraient victimes jusqu'à un certain point! Elle le demanderait pour sa mère ; elle le demanderait pour ses enfants; elle le demanderait pour son mari, qu'elle a tant aimé; elle le demanderait peut-être pour moi-même, ta fiancée !

— Crois-tu ? répliqua René, ébranlé, en qui ces paroles éveillaient un écho et qui se posait en même temps les mêmes questions.

Ils passèrent ainsi une partie de la nuit, la main dans la main, flottant de la tristesse à la joie, voyant tantôt le

beau côté, tantôt le côté sinistre et douloureux de la situation, ne s'arrêtant à aucune solution, espérant que M. Dartois, comme le Deiis ex machina du théâtre antique, arriverait à résoudre ce qui leur paraissait insoluble,

Vers le matin, ils se séparèrent.

Caroline se retira dans sa chambre, se coucha et s'endormit, tatiguée, brisée par les émotions de la journée.

René se jeta tout habillé sur son lit.

Vers les sept heures, le domestique frappa à sa porte.

René, qui venait à peine de fermer les yeux, se leva vivement et ouvrit.

— Monsieur, lui dit le valet de chambre, voici une lettre dont on attend la réponse.

René regarda la suscription.

Elle était ainsi conçue :

Monsieur René Morisset.

(Personnelle.)

Il ne connaissait ni l'écriture, ni le cachet noir qu'il brisa d'une main fiévreuse.

Cette lettre contenait ce qui suit :

« Si vous voulez connaître l'assassin de votre mère ;

» Si vous voulez savoir ce qu'est devenue Claire, votre sœur ;

» Suivez la personne qui vous fera remettre cette lettre et qui vous attend dans sa voiture. »

Pas de signature.

LA \1LLK PREUX A LA RESC0U3SK!

On n'a pas oublié que, le jour même où René partaif pour voir le comte d'Orsan et s'expliquer avec lui, Caroline avait envoyé à son père, avant de connaître le résultat de cette entrevue, une dépêche ainsi conçue :

« Reviens immédiatement. — René sait tout. — ,1'ai peur. — Caroline. » •

Et que M. Dartois avait remis cette dépêche au duc de la Villepreux qui l'avait lue avec avidité.

En apiirenant cette complication inattendue, le duc eut un geste de fureur, et froissa l'innocent papier qui en apportait la nouvelle, avec une telle violence qu'il le mit en lambeaux.

— Nous sonmies perdus ! fit-il.

— Comment? demanda M. Dartois fort inquiet lui-même et se demandant ce qui avait pu se passer depuis son départ.

— Comment? comment? Parbleu! maintenant que le jeune homme sait tout, iiui p jurra l'arrêter, empêcher un éclat que nous étions conveiuis d'éviter à tout prix ?

— Moi... Caroline.

— Caroline ? votre tillo !

Le duc haussa les épaules.

— Si elle l'avait pu, si elle le pouvait, elle ne vous enverrait pas cette dépêche qui lacnnte son impuissance à rien empêcher, et qui contient plus de menaces que de mots.

— C'est vrai !..

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— Quaiu à vous, êtes-vous àPai'is? Noa. Vous êtes à Rennes... Jolie idée, que vous avez eue là !

— Je pars à rinstant.

— Et vous arriverez trop tard. D'ailleurs, quedirez-vous à ce fils pour l'empêcher de frapper, de dénoncer le meurtrier de sa mère? pour l'empêcher, en tout cas, de revendiquer son nom... qu'il ne peut prendre, à présent, sans envoyer quelqu'un à l'échafaud ? Vous saviez quel était lo coupable, vous le deviniez, du moins, et vous avez laissé René chez vous, à Paris, dans la même ville que Penhoël, alors qu'il pouvait le rencontrer ù, chaque instant...

— Le comte était absent...

— A moins qu'il ne soit revenu. Il faut prévoir, monsieur... J'y ai passé ma vie, et j'ai réussi. J'aurais réussi jusqu'au bout sans votre intervention, qui a mis ce rejeton maudit de Penhoël sur la trace de la vérité.

Le duc marchait avec agitation, allant et venant d'un bout à l'autre du salon.

— Je pars, reprit encore M. Dartois. L'inquiétude me dévore, je l'avoue, et je prévois les plus grands malheurs. Demain soir, je serai à Paris. Avant de connaître exactement ce qui s'est passé, avant de tout avoir vu par moimême, je ne puis prendre aucune résolution. D'ailleurs, vous exagérez la situation. Elle est grave, évidemment, pjur que Caroline m'envoie une semblable dépêche... Mais, enfin, vous savez aussi bien que moi qu'il n'y a pas de preuves contre le comte en dehors des vôtres, que personne ne peut l'accuser ni le confondre en dehors de vous, qu'il niera, s'il a vu René, et que René ne peut, ne doit pas le croire l'assassin de sa mère...

• — Je ne sais qu'une chose, répliqua ]\L de la Villepreux en grinçant des dents, c'est que je voudrais vous voir tous à cent pieds sous terre, et moi aussi! Ah! famille de bandits, famille fatale et maudite, ta sève ne s'épuisera donc jamais! Il y aura donc toujours un Penhoël quelque part, pour menacer, ou trahir, ou déshonorer le dernier des Villepreux!... Tout marchait si bien... Ma prétendue fille morte, il ne restait plus que ce d'Orsan de contrebande (l'ii connût mon secret, murmura-t-il en baissant la voix, de façon à n'être pas entendu de son interlocuteur. Sa Claire et 'son René, perdus, broyés, inconnus, sans nom, ne me gênaient plus... Quant à son petit bâtard de vicomte, Frédéric, son autre fils, ce n'est pas à lui qu'il aurait été conter son histoire et la mienne... C'était fini, bien fini, enterré à jamais... et tout revientsur l'eau, peuty revenir... Il se tut quelques secondes, regarda fixement M. Dartois :

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— Je jiars avec vous, (il-il î)ius(iiirment.

— Vous ?

— Oui, moi ! Pourquoi pas?

— Que voulez-vous faire ?

— Je veux, comnio vous, voir par moi-même, veiller sur (les intcrêis (pii me sont plus clici'S que la vie. Tant, que ce René et Penhoel seront en lace l'un de l'autre... je tremblerai... je serai à l'agonie. 11 serait possible que la vérité éclatât, de façon on d'autre, entre eux! Que sai:;-jo? Et je veux le silence. Je le veux !

— Moi aussi. Cela est facile, puisque René ignore...

— Et qui me prouve que vous ne lui direz rien?

— Me croyez-vous fou ?

— Ou que votre 1111e ne vous surprendra pas votre secret ?

— Je vous jure !...

— Sur quoi ? Je ne me fie qu'à moi. Je veux voir par mes yeux... et agir suivant les circonslances. Moi seul, je tiens le misérable; moi seul, je puis le dompter et le briser.

— Eli bien, soit! Je l'aime autant, partons.

— Oui, partons.

Deux heures après, les deux hommes prenaient l'express pour Paris, où ils arrivèrent, le lendemain, à dix heures du soir.

C'était le matin de ce même jour que René, à ?ept heures, avait reçu la lettre mystérieuse rapportée dans notre dernier chapitre.

Une voiture conduisit rapidement le duc de la Villepreux et M. Dartois à l'hôtel de la rue d'Enfer.

Pendant ce long voyage, ils n'avaient pas échangé dix paroles.

M. de la Villepreux inspirait une profonde antipathie et une sorte de terreur confuse à M. Dartois, qui se semait en face d'une nature exceptionnelle sur laquelle rien n'avait prise, en dehors de la passion secrète qui le dominait et le conduisait.

Quant au duc, il n'aimait personne et méprisait l'univers entier, du sein de sa misanthropie farouche poussée jusqu'à la monomanie.

D'ailleurs, que pouvait-il y avoir de commun ou de sympathique entre ce gentilhomme enragé et ce bourgeois de la Révolution? Aux yeux du duc, ce magistrat était une espèce de Chicnncau dont des intérêts majeurs le rapprochaient, à son grand regret, pour quelques instants, et qu'il avait liâte de quitter, en secouant la poussière de ses sotiliers.

Cependant, il le suivait à son hôtel, plein de flèvre, voulant savoir au juste ce qui le menaçait.

En descendant de voiture, les deux hommes entrèrent dans le salon où ils trouvèrent Constance-Aurélie seule.

— Comment, vous voilà ! s'écria la vieille demoiselle. C'est bien heureux... 11 n'est que temps...

— Qu'y a-t-il donc 1 interrompit vivement M. Dartois. Où est René ? Où est Caroline ?

— René?... ce jeune homme... disparu !...

— Disparu !

— Oui, depuis ce matin. Quant à ma nièce... folle, folle à lier !

— J'ai bien fait de venir ! pensa le vieux duc.

— Où est-elle ? répéta M. Dartois bouleversé.

— Dans sa chambre, enfermée ! Je ne sais ce qui se passe ici. Personne ne me dit rien. Je devine bien des choses; mais, c'est indécent. Mon âge, mon expérience, mériteraient plus d'égards, et plus de contiance.

Mademoiselle Constance-Aurélie d'Artois pouvait parler ainsi longtemps sans qu'on l'interrompît, car M. Dartois avait déjà quitté le salon, pour s'élancer chez sa fille, et le duc l'avait suivi, emboîtant le pas derrière lui.

A la voix de M. Dartois, Caroline ouvrit à son père et tomba dans ses bras.

Elle paraissait, en effet, non pas folle, mais désespérée, en proie à l'angoisse la plus aiguë.

— Ah ! te voilà enfin, papa !

— Oui, ma chérie. Qu'y a-t-il 1 Que s'est-il passé ?

— René a disparu !

— Mais depuis quand ?

— Depuis ce matin, sept heures. On lui a remis une lettre. Une voiture l'attendait. Il y est monté... Je ne l'ai plus revu... Il sera tombé dans quelque piège... Il est peutêtre mort. Il l'est; sans cela il serait revenu; il m'aurait donné de ses nouvelles.

— C'est étrange. Mais on le retrouvera. Voyons, calmetoi, et n'exagère rien. Un garçon comme lui se défend, que diable ! Procédons par ordre. Que signifie ta dépêche ?

— René sait tout !

— Quoi, tout?

— Que le comte d'Orsan est son père. J'ai envoyé dix foin chez lui; aujourd'hui, j'y suis allée. René n'y a point paru.

— Le comte est de retour ?

— Oui.

— René l'a vu, alors. Que lui a-t-il appris ? Que sait-il encore ?

— 11 sait (|nel est l'assassin !

— Oh ! Oh ! lit M. Dai'tuis. Exi)li(jiic-toi mieux, et soyons m ('111(1111(11168, car tti me ferais perdre la tète comme tu l'as p(M'(lne.. Cdmiiioiit René a-t-il appris (pie le comte?...

Caroline lui raconta le relour imprévu du comte et ce (pii s'en était suivi, yràee ii rindiscrétioii de la vieille Il lie.

M. Dartois jura comme un templier.

— H lui sied bien de iiarlcr delà folie des autres ! s'écriat-il enlin. C'est elle, la Iblle ! que le diable l'emporte ! lùisuite?...

— Ensuite, René est parti. Il est allé chez le comte.

— Alors ?

Mais Caroline s'arrêta stupéfaite.

Elle venait d'apercevoir le duc, debout devant la porte, (jui regardait et écoutait tout, avec sa ligure de marbre et ses yeux de basilic.

— Qu'as-tu ? Parle donc ! répéta M. Dartois.

— Mon père, dit alors Caroline en frissonnant, il y a là (pielqu'un, un étranger; nous ne sommes pas seuls !

Dartois se retourna et aperçut son sinistre compagnon.

— En effet, grommela le vieux magistrat, qui l'avait oublié, il m'a suivi. Il ne s'en tie qu'à, lui, et, pour être bien servi, il se sert lui-même. D'ailleurs, il a le doit de tout connaître... Ma flUe, dit-il tout haut, tu peux parler devant monsieur... Je te présente le duc de la Villeiireux.

Caroline poussa un cri, et recula, les yeux agrandis par la surprise et la terreur.

— Le duc ! répéta-t-elle. Lui, lui ! ici ! avec toi !

— Sans doute ! Qu'as-tu, Caroline ?

— Mais, c'est...

Elle s'arrêta, tremblant sous le regard du vieillard.

— Achève, Caroline, que veux-tu dire ?

M. Dartois se rapprocha de sa fille, dont l'agitation et la pâleur subite venaient de le frapper !

Caroline se pencha vivement ù, son oreille.

— C'est l'assassin ! murmura-t-elle.

M. Dartois bondit en arrière et se retourna vers le duc d'un air tellement ettaré que le vieux gentilhomme, se rapprochant à son tour, dit de sa voix froidement railleuse :

— Vous pouvez parlez haut, mademoiselle, et si vous vous taisez, je palperai pour vous. M. René a vu le comte, son père, il a causé avec lui, et le comte lui a dit, sans doute, pour éloigner tous les soupçons, que j'étais l'assassin de madame veuve Morisset.

Caroline le regardait sans répondre.

— Voire silence me prouve que"'j'avais devinéjuste. Cela ne m'étonne pas, continua-t-il sans s'émouvoir. Je connais l'iiorame. Il est capable de toutes les ruses, pour se.sauver... ce n'est pas mal joué.. Mais je suis là pour la riposte. Vous voyez, monsieur Dartois, que j'avais raison de vouloir venir... que les choses sont plus j,^raves que vous ne croyiez, et que tout menace de s'écrouler en vous écrasant, ce qui vous regarde, mais aussi en m'atteignant, ce qu'il m'importe d'éviter!... Allons, ajouta-t-il d'une voix stridente, monsieur de Penlioël, vous déclarez la guerre. Je l'accepte ! A nous deux ! Villei)reux à la rescousse !

Et il agita dans le vide sa longue main de squelette.

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