‹ Zoé Chien-ChienChapitre 57 sur 68 · LA PETITE CHIEN-CHIEN · texte numérisé non relu

LA PETITE CHIEN-CHIEN

Lorsque René, le malin, avait lu la lettre anonyme où on lui parlait de l'assassin de sa mère, où on lui annonçait qu'il allait savoir ce qu'était devenue sa sœur, il avait tout oublié pour ne plus penser qu'à la pauvre petite Claire.

L'assassin de madame veuve IMorisset, il croyait le connaître. Mais personne encore ne lui avait parlé de la jeune tille que Caroline faisait rechercher depuis i)lus de quinze mois, et dont la trace s'était si brusquement efiacée.

— Claire ! Claire ! répétait-il, je vais eulin savoir ce qu'elle est devenue ! Est-elle morte ? Est-elle vivante ?

Puis, se retournant vers le domestique qui attendait ses ordres :

— Où est la personne qui vous a remis ce billet pour moi ?

— Dans une voiture, à la porte de l'hôtel.

— C'est bien, j'y cours.

Et, en efiét, René, qui s'était jeté tout habillé sur son lit, n'eut qu'à saisir son chapeau pour être prêt à partir.

A ce moment il ne songeait plus à rien d'autre. Il oublia même Caroline.

On allait lui parler de Claire !

Toute son afiéction pour la compagne et l'amie de son enfance, pour la charmante petite créature qui avait grandi à ses côtés, sous les caresses de leur mère, qui avait partagé son agonie, à la suite du meurtre, qu'il avait défendue comme un fou pour l'arracher aux agents des mœurs; toute cette affection, non pas éteinte ou diminuée, mais parfois

eftacée par d'autn-s' passions et les nécessités de sa vie de lutte, lui revint envahissante, absorbante, tyrannique.

Il s'élança hors de sa chambre, descendit l'escalier en courant, traver.-?a le jardin qui étendait sa verdure et ses ombres fraîches devant la maison, gagna la rue, aperçut une voiture et se précipita vers la portière, qui s'ouvrit dès qu'il apparut.

11 espérait presque y trouver Claire elle-même.

Une femme, en efiet, l'y attendait, vêtue simplement, qui lui sembla jeune et même jolie sous le voile épais qui couvrait son visage, mais qu'il ne connaissait point et qui n'avait rien de commun avec Claire.

— Vous êtes M. René Morisset ? lui dit cette femme d'une voix fraîche, mais dont le timbre également frappait son oreille pour la première fois.

— Oui ; et vous êtes la personne qui a remis cette lettre? Il montrait le billet mystérieux qu'il venait de lire et qu'il

avait gardé à la main.

— Oui, répondit l'inconnue. Êtes-vous prêt à me suivre?

— A l'instant.

— Montez-donc.

Il se jeta ilans la voiture, qui était élégante, un coupé capitonné de satin cerise, à deux places, et s'assit aux côtés de la jeune femme.

Le cocher toucha ses chevaux, qui partirent au grand trot.

— Madame... mademoiselle..., dit alors René, car j'ignore à qui j'ai l'honneur de parler.

Sa compagne l'interrompit :

— Appelez-moi comme il vous plaira, — fit-elle en souriant à travers son épaisse voilette ; — mais ne m'interrogez pas, car je ne pourrais vous répondre.

— Comment...

— J'ignore complètement ce que contient la lettre que je vous ai remise, et j'ai même l'ordre de vous prier de ne m'en point parler.

— Ainsi...

— Ainsi, je suis une simple messagère chargée de vous attendre, — ce que j'ai fait, — et de vous conduire, — ce que je fais.

— Mais vous savez, au moins, qui vous a envoyée, répliqua René, très surpris, et où vous me menez ?

— Parfaitement. Seulement, ne me le demandez pas davantage.

— Mais...

— Mais, vous le saurez quand vous y serez. .Et cela ne

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tardera pas beaucoup du iraiu dont marchcut, les chevaux. Je vous prierai aussi dem'accorder une grâce...

— Laquelle?

— C'est de nie permettre de baisser les stores. On préfère que vous ne sachiez où vous allez que quand vous y sel'ez. Pourquoi ? contiuua-t-elle, eu voyant l'air étonné de René ; je l'ignore encore.

Ce disani, elle baissa le store de son côté.

— Veuillez ni'iniitor, ajouta-t-elle, en décochant au jeune homme un de ces regards auxquels on cède toujours h vingt ans, et même à quarante.

René obéit et baissa le deuxième store.

— On vous croira en bonne fortune, fit la jeune femme avec un petit éclat de rire, qui semblait presque dire :

— Ma foi, en ce qui me concerne, j'y consentirais assez volontiers.

Mais René ne pensait qu'à sa sœur et comptait, pour ainsi dire, les tours de roue Jqui le rajtprochaient de l'instant où il allait savoir...

Tout à coup il entendit le bruit d'une porte cochère qui tournait sur ses gonds, puis le craquement du sable, et la voiture s'arrêta

— îs'ous sommes arrivés ! s'écria l'inconnue.

Un domestique en grande livrée ouvrait la portière. René descendit et offrit la main à sa compagne, qui s'appuya à peine, sauta légèrement à terre, et lui dit :

— Suivez-moi.

Ils se trouvaient dans une cour carrée et soigneusement sablée précédant un petit hôtel coquet, reluisant au soleil matinal.

Un perron de trois marches conduisait au rez-de-chaussée.

Ils le gravirent, traversèrent sans s'arrêter une large et vaste entrée conduisant à un superbe escalier qu'ils montèrent rapidement.

L'inconnue souleva une portière, et René se trouva dans un magnifique boudoir.

— Mais, où suis-je donc? demanda enfin René, à qui tout cela paraissait singulier et qui commençait à éprouver quelque défiance.

— A présent, je puis vous le dire, répliqua celle qui l'avait amené,et, relevant sa voilette, elle montra le visage fûté de mademoiselle Reine. — Vous êtes chez madame Zoé.

— Madame Zoé, répéta René, à qui ce nom ne disait rien, Zoé... qui?

— Bast ! vous ne la connaissez pas ?

— Non.

— Tout Paris la connaît pourtant, en parle, l'admire, l'aime ou l'aimera.

— Je ne vous comprends pas, fit le jeune homme en fronçant légèrement le sourcil, car le luxe spécial de ce boudoir et le ton de Reine éveillaient en lui certains soupçons.

— "Est-il possible que vous n'ayez jamais entendu parler de Zoé... de Zoé... Chien-Chien?

— Quoi !

— Ah ! vous y êtes enfin !

— Zoé Cliien-Chien... cette femme entretenue...

Il eut une telle expression de déception et presque de colère que Reine stupéfaite se dit tout bas :

— Diable ! je comprends qu'on m'ait défendu de dire où il venait... il ne serait pas venu... Drôle de garçon!

— C'est une plaisanterie, mademoiselle, reprit René. Que peut avoir de commun avec elle... la personne dont on me parle dans cette lettre?

— Je l'ignore, je vous l'ai déjà dit.

— Je ne connais point madame Zoé.

— Je le vois bien.

— Et elle ne me connaît pas davantage.

— Il parait que si.

— C'est impossible..

— Vous vous expliquerez avec elle. Veuillez l'attendre.

Et Reine se retira, regardant avec un étonnement sincère ce joli garçon qui pai aif^sait si désagréablement surpris de se trouver api elé par sa maîtresse dans ce boudoir où tant d"hommes auraient voulu pénétrer à prix d'or et d'une infinité de bassesses au besoin.

René, en effet, était très désagréablement surpris. Ce parfum de galanterie et de couriisanerie qui se mêlait tout à coup à ba vie, dans le moment le plus tragique, l'irritait et le blessait.

Il avait le cœur plein de son saint amour pour Caroline, plein de l'image virginale de sa sœur Claire, et, avec ce nom, on l'amenait chez qui ? Chez Zoé Chien-Chien !

Il avait presque envie de s'enfuir.

A vingt ans, les plus passionnés et les plus ardents ont souvent de ces pudeurs et de ces puritanismes dont la vie et l'expérience des choses nous dépouillent phia tard, alors que nous savons plus, et que nous valons mieux, ou moins, selon qu'on voudra.

C'était bien, en effet, Zoé qui a.vait fait écrire, et on l'a deviné dès le début, la lettre qui amenait René chez elle.

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Un quart d'heure s'ôconla ainsi, laissant René on proie à une extrême agitation.

Il ne pouvait tenir en place et ne savait comment occuper sa pensée, las qu'il était do retourner sans cesse les mêmes idées et les mêmes problèmes dans son cerveau latiguédo tant d'émotions successives.

Il essaya de considérer les riches bibelots qui l'entouraient. Mais cela l'irritait sans le distraire, car chacun d'eux lui disait ironiquement :

— Tu es chez Zoé, la fameuse courtisane ! C'est elle qui va te parler de ta sœur !

Enfin, un léger bruit lui fit retourner la tête.

(■ne portière venait de se soulever, et une femme se tenait debout devant le rideau de soie retombé après sou passage discret.

René poussa un cri, chancela.

Couverte de sa petite robe noire de deuil, telle exactement qu'il l'avait vue la dernière fois, alors qu'il l'avait laissée dans l'affreux bouge où ils cachaient leur misère et leur isolement, il apercevait Claire.

11 resta d'abord immobile.

11 se demandait s'il rêvait où s'il était fou.

Claire fit un pas en avant.

Cela suiflt. Il s'élança vers elle, la saisit dans ses bras, la serra contre sa poitrine, à l'étouffer !

— Claire ! Claire ! disait-il en la couvrant de baisers, pleurant et riant à la fois ; ma sœur, ma chérie ! vivante ! retrouvée... Oh ! parle-moi ! que j'entende ta voix !

— René ! mon bon frère ! dit Claire de sa douce voix d'autrefois, le regard voilé de larmes et défaillante.

— C'est toi ! c'est donc toi ! répétait René. Oh ! que j'ai souffert ! Je te croyais morte ! Sais-tu qu'on t'a cherchée depuis des années... que Caroline et son père ont fait l'impossible... que je désespérais ! Où étais-tu? Qu'es-tu devenue? D'où viens-tu? Comment as-tu su où j'étais moimême?... Pourquoi ne m'as-tu pas donné de tes nouvelles plus tôt ?

— Je ne le pouvais, non, je ne le pouvais pas, répondit Claire faibleinent.

— Tu as dû bien souffrir... mais parle donc !

— Oui, j'ai beaucoup souffert, plus que toi, pauvre frère. Laisse-moi recevoir tes doux baisers, laisse-moi voir ton bonheur, laisse-moi reposer encore quelques instants sur ton cœur. Ne m'abrège pas cette joie suprême! René... René, mon frère !

— Viens, viens près de moi, plus près de moi, disait-il

encore. Ah ! la fatalité a cessé de nous frapper ! La vie commence pour nous... nous voilà réunis... et j'ai un nom, tu as un nom... Je te l'apporte... Je sais tout, à présent! Tu seras heureuse, bien heureuse et bien flère !

Il s'était assis sur une chaise basse.

11 l'avait prise sur ses genoux, comme à l'époque où elle était petite tille.

— Et notre pauvre mère... Si elle pouvait nous voir ainsi tous les deux, là.

Claire cacha sa tête sur l'épaule de son frère.

— Tais-toi, lui dit-elle, tais-toi, tu me fais mal. Tout à coup René s'arrêta.

Il regarda autour de lui.

— Mais comment es-tu ici, lui dit-il, en baissant la voix, chez cette femme ? Comment est-ce par elle que j'apprends ton existence ?

— René, dit Claire en se levant et s' éloignant, cette femme, cette créature, cette fille, cette Zoé... cette Zoé Chien-Chien ! c'est moi.

René se redressa comme mû par un ressort, le visage décomposé.

— Tu mens ! s'écria-t-il.

Claire se laissa glisser sur les genoux, leva ses mains frêles et tremblantes vers lui :

— Frère, avant de me maudire et de me condamner, écoute-moi !

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