AU SORTIR DE SAINT-LAZARE
René la regarda un instani en silence, le cœur serré d'une angoisse affreuse.
Claire conservait la même posture, ses grands yeux noirs et suppliants fixés sur les yeux de son frère.
Rien n'était aussi touchant que cette charmante jeune fille, agenouillée comme une coupable, alors qu'il ne restait rien en elle, ni sur elle, qui rappelât la Zoé que nous connaissons. On eût dit qu'en quiitant la perruque blonde, le fard, les toilettes tapageuses de la fille entretenue, elle avait tout quitté d'elle.
L'expression du regard avait changé aussi, de même que la voix et l'accent.
C'était bien Claire, Claire tout entière, avec sa pure beauté d'autrefois, ses formes déjeune vierge et quelque chose de plus profond dans le regard, qui, seul, indiquait qu'elle n'ignorait rien de la vie, de ses douleurs, de ses expériences et de ses chutes.
La colère de René tomba.
Il craignit d'être cruel. Il ne l'aurait pu, vis-à-vis d'elle, alors même qu'il l'aurait voulu, et il ne le voulait pas.
Son cri de colère avait été, d'ailleurs, plutôt un cri de soulTrance.
Il se pencha vers elle, lui prit les deux mains, la releva doucement, et lui dit :
— Pardon, Claire... Tu as raison. Parle. Je t'écoute. Maintenant elle se tenait droite devant lui. Un triste sourire effleura ses lèvres décolorées,
— Merci, frère ! i*épondit-elle.
Ils s'assirent tous les deux, comme ils se trouvaient, lui dans un fauteuil, elle, sur une chaise basse.
Il lui avait repris les mains.
Elle avait les deux bras appuyés sur les genoux du jeune homme
Elle commença sa confession.
— René, lui dit-elle d'une voix lente mais assez ferme, si, au sortir de Poissy, après avoir passé une année parmi les voleurs, les faussaires, tous ceux que la société rejette de son sein et écrase du talon, tu t'étais trouvé dans la rue, sans un ami, sans une ressource, sans un abri, sans un morceau de pain, ne sachant où aller ni que faire.., sais-tu ce que tu serais devenu ? — Tu aurais cherché du travail ? — Et si tu n'en avais pas trouvé? — En trou\ais-tu, avant même ta condamnation, lorsque tous les deux, désespérés, maudits, nous portions seulement la peine d'être orphelins et d'être victimes du plus grand malheur qui pût frapper des enfants de notre âge ?
« Te rappelles-tu comment nous avons erré sur le boulevard Montparnasse, fuyant la réprobation et les préjugés de la foule, chassés de notre logement, sans argent, brisés par la fatigue, tordus par les plus épouvantables angoisses, ne sachant sous quel toit nous coucherions le soir, ni si même nous trouverions un toit pour reposer nos têtes innocentes, et courbées pourtant sous le poids de l'opinion publique, inlâme souvent dans sa cruelle stupidité ?
» Te rappelles-tu que j'allai, moi aussi, courageusement chercher de l'ouvrage, et que je n'en trouvai pas?
» Te rappelles-tu que tu retournas chez le maître de •pension où tu professais auparavant, et qu'il te chassa?
y> Te rappelles-tu que, s il n'avait pas eu la pitié de te doimer cent francs, dus eu partie, — heureux hasard qui nous sauva pour quelques jours ! — nous serions tombés, la nuit, de fatigue, de froid, de faim, de désespoir, au coin de quelque borne... qu'on nous eût ramassés, le lendemain, comme des vagabonds?...
» Te rappelles-tu que, pour échai)per à ces tortures, à ces hontes, nous n'avions guère que le suicide ?
» Et nous étions innocents, à cette époque, même aux yeux de la loi, même aux yeux de la police !
» Nous sortions de prison, il est vrai, mais de prison préventive, et on nous avait relâchés, n'ayant pu nous trouver coupables.
>' Pourtant qu'allions-nous devenir? Quel sort nous attendait ; quels moyens avions-nous d'échapper â tou'cs les misères qui tuent, à toutes les hontes qui avilissent? »
478 ZOÉ CIIIEN-CIIIEN
— Oui, je me rappelle tout cela ! murmura René.
— Plus tard, ce lïil bien pire : tu tas condamne, envoyé à Poissy ; moi î) Saint-Lazare.
» Nous étions désormais marqués.
>■> Toi, tu étais frappé par un Jug-ement régulier. Tu avais un dossier, un passé, des antécédents !
» Si tu n'avais pas eu, au sortir de prison, un refuge chez M. Dartois, sa protection, — car je sais tout et j'ai suivi toute ta vie, depuis que tu as quitté Poissy, — peux-tu jurer que tu serais resté un honnête homme devant la l'aim qui aurait hurlé dans ton estomac, devant le mépris de la société, te repoussant comme un pestiféré !
René frémit.
— Et tu étais un homme, pourtant, un homme bon et honnête, jeune, plein de force, n'ayant à lutter que contre la fatalité des choses!
« Mais tu as trouvé M. Dartois, tu as trouvé sa fille, et ces nobles êtres, comme on en rencontre si peu, comme je n'en ai point rencontrés, moi, t'ont tendu la main ! t'ont relevé à tes propres yeux, t'ont sauvé.
» René, réponds-moi, es-tu sûr que tu te serais sauvé tout seul ■?
— Continue, Claire, balbutia le jeune homme.
— Moi, je venais d'avoir seize ans : j'étais une pauvre enfant, ignorante de la vie, mal préparée à ses luttes, désarmée contre ses coups; je sortais de Saint-Lazare; j'étais jolie... et je n'ai trouvé personne! Et le jour où l'on m'ouvrit les portes de cet enfer, sans un centime pour m'acheter un morceau de pain, saignant de toutes les blessures dont peut saigner une àme de jeune fille, de vierge, qu'on a roulée dans toutes les boues, j'appris que je n'avais plus de frère... qu'il était en prison!
« Mon seul appui me manquait; la seule branche à laquelle je pusse me cramponner était brisée; je retombais dans la rue, dans le ruisseau, perdue dans l'immensité de Paris... Pas un parent, pas un ami, rien que le désespoir et la faim!... Rien qu'une immense terreur, une menace partout !...
» J'errai jusqu'au soir où je tombai et roulai sur le pavé. »
— Malheureuse ! s'écria René, en la rapprochant de lui. Pauvre Claire ! pauvre sœur ! C'est horrible, et c'est vrai pourtant ! Que peut devenir une jeune flUe dans ta position ? Y a-t-il un asile pour elle? Non... Mais comment n'as-tu pas pensé h aller chez M. Dartois? Tu connaissais son nom .. Tu savais où j'étais allé ce soir fatal...
— Je n'y pensai pas ! je ne pensais plus. Je souffrais ! D'ailleurs, je ne l'avais jamais vu, j'ignorais qui il était... Piii^, j'avais honte! Je n'aurais osé me présenter nulle part. Je me répétais machinalement : Tu sors de Saint- Lazare ! Tu es déshonorée, avilie... Tout le monde te chassera ! Il me semblait que je portais, écrits sur mon front en lettres de boue et pourtant qui me brûlaient, ces mots :