COUSIN ET COUSINE
Le soir de ce nièinc jour où Plante Plantain analysait avec une attention passionnée le dossier de l'Affaire veuve Morisset, le comte d'Orsan, en son magnifique hôtel de la rue de l'Université, donnait un grand bal. On était à la tiu de riiiver, et les fêtes de riiôtel d'Orsan étaient célèbres dans tout Paris par leur magniticence.
M. d'Orsan était, d'ailleurs, sénateur de l'Empire, familier des Tuileries, et l'un des favoris les plus intimes de Napoléon III, auquel il passait pour avoir rendu de ces services que les princes paient fort cher et n'oublient jamais, si oublieux qu'ils soient d'habitude des services rendus.
Quels étaient ces services?
C'est ce que d'Orsan ni son maitre ne disaient point; mais le bruit courait que le comte avait, plus d'une fois, rabattu pour l'empereur un gibier qui portait chignon, ne se tuait pas, se laissait apprivoiser, et se nourrissait des billets île banque fournis par les contribuables.
Que cela fût vrai ou non, à l'époque où conmience ce récit, d'Orsan, sénateur, décoré, adulé, considéré, jouissait d'une immense fortune, du fait des générosités impériales et du fait de sa femme, personne charmante que tout le monde aimait pour sa grâce, son atfabilité de bon ton et sa douceur sympathique.
La comtesse avait été ravissante et était encore fort jolie à trente-six ans. Elle n'en paraissait, il est vrai, que trente tout au plus, malgré un grand garçon de seize ans, dont elle se parait avec une certahie coquetterie, car, à voir, l'un près
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lie ruutre, lo liLs ot la inôre, ou cfii dit le (Vèi'e et la mciu' aillée.
Delphine était née à Genève, de lamilie lraiu;ai.se réfugiée il la suite de la révocation de l'édit de Nantes, et n'avait pi'is du type iç-enevois que les lon<;s traits, la lailh^ (lue et liauti', l'air disi inique et un [leii iVoid an lu'ciuier nhord, — moins la raideur, les grands pieds plats et la pruderie calviniste du rejiard et des laçons.
Elle était blonde avec les yeux liions, couleur ilii lac, (pii sont propres aux habitants du pays, 0.1 son sang gaulois priinitil'allinait ses sourires, animait son regard, répandait la grâce et le charme sur un ensemble qui eût été facilement roche et dédaigneux, si elle n'avait (jnitté son i>ays depuis longtemps et tierdu, dans le tourbillon parisien, l'exécrable vernis de la bigoterie protestante, qui ne vaut pas mieux que l'autre.
De son éducation calviniste, de ce milieu étroit et Ibrt sévère... d'apparences, elle n'avait gardé moralement qu'un certain tour sérieux d'esprit, qui n'empêchait pas la gaieté, et le respect d'un certain nombre de vertus privées dont elle avait laissé la maussaderie à ses compatriotes de la vieille cité protestante.
Ce soir-là, vers onze heures, la fête était dans tout son éclat. Les salons regorgeaient de monde, monde politique ofliciel, monde de la banque, monde ariiste aussi, et le regard ne savait où se tixer jiarmi tant de beautés, audacieuseraent décolletées, couvertes de diamants, et imitant la cour par l'excentricité et l'éclat tapageur des toilettes.
Cependant, au milieu de toutes ces femmes également éblouissantes et plus ou moins charmantes, on ne tardait pas à distinguer unejeune tille, tète adorable et qui n'empruntait pas tout son éclat aux lumières et à ce déshabillé galamment riche sous lequel une femme est si rarement laide ou désagréable.
Sa toilette était ravissante et suivait la mode, mais on l'oubliait pour admirer le visage et tout ce que montrait sa robe (ie bal.
Cette jeune personne pouvait avoir vingt ans. Elle était déjà femme, tout en gardant la grâce des formes juvéniles. Ni grande, ni petite, elle avait les cheveux d'un blond doré magnifique, les sourcils châtain foncé, l'œil .brun, le nez droit, la bouche un peu grande, avec de ces lèvres qui font rêver aux baisers, et une dcnible rangée de perles qu'elle ajipelait des dents.
Son regar(l [irotoiid et quelque peu résolu, quoicpir, riant, sa pose à la fois terme et gracieuse, son air qui n'était ni
niaisement candide, ni sottement prétentieux, ni ridiculement Benoiton, la distinguaient de toutes les autres lommes réunies k\.
Ou sentait une nature supérieure, un esprit audacieux, un creur courageux, une de ces créatures d'élite, en un mot, que l'on rencontre si rarement chez les femmes, grâce à l'éducation à la fois fausse, incomplète et malsaine qu'on a l'habitude de leur donner.
On venait de commencer un quadrille; après avoir refusé plusieurs danseurs, la jeune tille s'était assise près d'une fenèlre ouverte sur la serre magnifique de l'hôtel, aspirant l'air parfumé et les tièdes senteurs que lui envoyaient les plantes des Tropiques rassemblées là à grands frais par la comtesse d'Orsan, qui avait la passion des fleurs.
Tout à coup, elle détourna la tête pour aiipeler un jeune homme, ou plutôt un adolescent à prétentions d'homme, qui passait près d'elle, l'air ennuyé.
C'était M. le vicomte, autrement dit, Frédéric d'Orsan, fils unique du comte et de la comtesse, fort joli garçon, aux cheveux noirs, aux yeux bleus, à la bouche minaudière et dédaigneuse, svelte, élancé, mais gâté par une expression d'impertinence et un petit aspect revenu de tout qui lui allait fort mal, bien qu'il en fût extrêmement fier.
Une promesse de moustache et de favoris, qui seraient blonds plus tard, veloutaientsa lèvre supérieure et ses joues roses.
11 avait des diamants à sa chemise, une énorme chevalière au petit doigt de la main gauche, par-dessus son gant, et une chaîne de montre ornée de bibelots fort coûteux, mais d'un goût exquis.
— Frédéric, lui dit la jeune fille, vous ne dansez donc pas?
— Moi, fit-il d'un air détaché, en zézayant légèrement, je ne danse jamais.
— C'est vrai, répondit-elle en souriant, j'oubliais que les Jtommes à présent renoncent à la danse, et la laissent aux petits jeunes gens qui ont besoin de se pousser dans le monde.
— Ma chère cousine, vous vous moquez toujours de moi, mais vous avez tort. Pourquoi ne dansez-vous pas vousmême? Vous êtes une jeune fille !
— Oh ! j'ai dansé presque tout le temps; mais je suis lasse et le quadrille m'ennuie ; il demande trop d'esprit chez le danseur.
— Et vous êtes exigeante, je le sais.
— Qu'avez- vous fait jusqu'à présent ? Je ne vous ai pas encore vu.
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— ,1e sors (lu ,j(Mi... J'ai porilii ('(^it louis !
— Toujours coiuine uu lintiiiuol ié|ili(iua la cousine en l'iaui.
Frédéric rouj^it léf^'cronieut.
— Je vous laisse, Caroline, lui dil-i! i)i(|uc; vous êtes dans vos humeurs méchantes.
— ]Mais, non, asseyez-vous là in)ur me tenir compa^niie. .l'ai de la peine k vous premlre au séi'ieux, c'est vrai, et j'oublie toujours que vous êtes né à quarante ans, après avoir beaucoup vécu ; mais il faut me pai'douner ; moi, je n'ai (jue vingt ans, et je suis une jenucHilh! rolle et rieuse.
Frédéric, ajjrôs une seconde d hésitation, s'assit auprès d'elle.
— Ma foi ! ce n'est pas ce que dit votre frère. 11 parait que vous êtes diablement sévère avec lui.
Caroline haussa ses blanches épaules.
— Raimond a huit ans, reprit-elle, et nous n'avons idus de mère ; mon père m'a gâtée si horriblement ({u'avee un autre caractère que le mien je serais devenue une [»etite sotte, égoïste, capricieuse, exigeante et ignorante, .l'ai compris le danger. Raimond n'a jias ma nature du tout : c'est ])our cela (|ue je veille sur lui et que je passe pour sévère... .l'ai mon exem[ile et le votre... .lésais ce (jue deviennent ou peuvent devenir les enfants trop gâtés...
— Et alors...
— Et alors, c'est pour que Raimond ne vous ressemble pas, que je prends le rôle ingrat de maman intlexible. Il m'en remerciera plus tard.
— Vous trouvez donc que c'est un bien vilain modèle que le mien ? demanda Frédéric, ne sachant s'il devait rire ou montrer son irritation.
— Mon cousin, si vous m'interrogez sur votre compte, nous allons nous quereller... parce que je ne pourrai jamais vous dire autant de bien de vous que vous en pensez vousmême.
— Heureusement que tout le monde ne voit pas avec vos yeux, tit-il en pinçant les lèvres d'un air de fatuité mystérieuse.
— Oui, oui, répondit Caroline; je sais que les petites dames vous adorent...
— Ah ! vous savez...
Et il se rengorgea.
— Sans doute... C'est vous qui me l'avez dit, continuât-elle en l'enveloppant d'un regard moqueur.
Frédéric dT)rsan comprit qu'il n'aurait pas le dessus avec elle, et, autant pour détourner la conversation que pour ne
pas montrer combien il était touché par toutes ces piqûres irépingle, il s'écria vivement :
— Tiens ! voici M. Plante Plantain qui arrive! Je parie qu'il cherche papa.
— Qui est ce monsieur ? demanda Caroline en mesurant et évaluant d'un seul coup d'œil le personnage que nous avons déjà dépeint et qui passait, après avoir salué obséquieusement le jeune vicomte.
— Oh ! fit Frédéric sur un ton de protection dédaigneuse, un petit juge de province, parent éloigné, par alliance, de la comtesse.
— Un parent... pauvre ! ajouta la jeune fille, comme conclusion au sourire de son cousin.
— Vous l'avez dit. Papa s'intéresse à lui. Il l'a fait venir à Paris. On vient de le nommer juge d'instruction, et il a, pour première afi'aire, une affaire ,très dramatique et très compliquée, où il perd la tète.
— Si c'était pour en retrouver une autre, le mal ne serait pas grand, répondit Caroline en riant. Mais quelle est cette afliaire si com]>liquéeet si dramatique?
— Comment, vous n'en avez pas entendu parler ! Vous ne lisez donc plus les journaux... car vous êtes une jeune fille fort originale... vous lisez ces choses-là !
— Et vous, Frédéric '
— Moi, je suis abonné au Sjjort et au Figaro, ça me sufht.
— Vous en avez bien l'air ! répliqua Caroline entre bas et haut, en montrant à demi ses dents blanches.
— Du diable si je m'occupe de politique ou du reste, continua Frédéric, qui fit semblant de n'avoir pas entendu, ou qui, peut-être, n'avait pas entendu.
— Mon cher cousin, je lis, en effet, les journaux, pas les vôtres ; mais vous oubliez que je viens de passer quinze jours à la campagne... que je suis arrivée ce matin et que je n'ai eu que juste le temps de me mettre sous les armes pour ne pas faire tache dans le salon de ma tante, la comtesse d'Orsan.
— Tiens, c'est vrai ! Quelle drôle d'idée d'aller à la cam- [lagne, en février, par la neige.
— Un incendie avait bridé la grange et la maison d'un de nos fei'miers, et comme les pauvres gens étaient par le fait ruinés et au désespoir, je suis allée les consoler et leur porter des secours, et je suis restée là pour que tout s'accomplît comme je l'entendais.
— Ah ! oui ! vous vous dérangez pour ces gens-là ! Vous êtes une excentrique des pieds à la tête.
— Mon Dieu, oui, mon cher vicomte, j'ai l'excentricité de croire que ct-s gens-là souttVent de même que nous, que le IVoid et la faim sont aussi désagréables pour eux, (ju'ils le vsoraicnt pour nous, si nous étions sans feu et sans pain, et, comme de plus, c'est leur travail qui nous nonn-it...
Elle s'arrêta en voyant les yeux grands ouverts et l'air stupéfait et narquois à la fois du jeune homme. Elle sourit et reprit :
— Mais revenons à cette afïaire. Qu'est-ce que c'est ?
— Un crime li<)rrible ! Une veuve assassinée probablement par ses enfants. Ce sera très drcMe. Le Figaro n)'a l)icn amusé, en racontant toute l'histoire. Voilà un journal intéressant. L'Affaire Mouisset ! Des lettres grandes comme le doigt, et six colonnes de racontars! La petite est charmante, paraît-il : j'irai au jugement.
— Morisset ! repéra Caroline en tressaillant et regardant son cousin. Quel Morisset ?
— La veuve Morisset ! rue du Val-de-Grâce. Deux enfants, wn garçon nommé René, une fllle nommée Claire, une petite coquine tout à fait affriolante I
Caroline était devenue plus blanche que sa robe de mousseline et paraissait près de s'évanouir.
— Mais qu'avez-vous, cousine ? demanda Frédéric. Estce que vous vous trouvez mal ?
— Non ! non, tir. la jeune llUe en se redressant par un violent effort. La chaleur.., la tête m'a tourné. Donnez-moi le bras et marchons un peu.
Frédéric se leva et lui tendit la main. Caroline s'eftbrça de sourire, mais ses lèvres étaient décolorées et ses jambes tremblaient sous elle.
LE LOri> ET h AGNEAU.
Le lendemain matin, Piaule Plantain, bien qu'il lut rentré tard du bal, se leva de bonne heure, en proie à une sorte de fièvre et résolu à sortir de l'incertitude où le plongeait l'affaire veuve Mori^set.
Il avait tait convoquer, pour midi, à son cabinet officiel, au Palais de Justice, les quelques rares personnes qu'il pouvait interroger
Leur nombre, en effet, se rédui.<ait presque à rien. La vie retirée de la A'euve Morisset ne l'avait mise en rapport qu'avec bien peu de gens, et comme de plus le crime s'était accompli mystérieusement, la nuit, dans sa chambre, loin de tous les regards, il ne savait réellement à qui s'adresser pour avoir des renseignements et obtenir (le:^ révélations quelconques.
De ce côté, les recherches de la police n'avaient donné aucun résultat, et l'enquête faite dans le (juartier, chez M. X..., le maitredeTinstiturion où René donnait des leçons, auprès des patrons etdes employés des deux magasins iiour lesquels travaillaient la mère et la fille, n'avait rien produit.
La concierge, ce mouchard officieux attaché à chaque maison parisienne, ne savait rien, ne signalait aucun fait de nature à éclairer la justice.
Et cependant Plante Plantain sentait la nécessité d'agir énergiquement, d'aboutir vite.
La veille au soir, il avait confié ses incertitudes et ses angoisses à son protecteur, au comte d'Ursan, ([u'il admirait avec une sorte de sincérité naïve.
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Cet lioiiniio (ju'il savaii ;iV()ii' ctc lorl paiivi'e, ainsi qu'il rétait liii-incnie, et qui, en moins de dix ans, avait i-apidcniont ^-ravi tous les échelons de la toi-tniie et, des lniiincurs, lui inspirait une sorte de respect profond et l'éldouissait, lui, tilsmal venu d'un huissier de province, que le besoin de parvenir dévorait aussi, mais qui serait resté obscur et misérable petit juge dans une inlimc sons-prélécture, si le sénateur n'avait daijiiié lui tendre la main, n'avait consenti à reconnaitre cette parenté éloi<;'née, par alliance, prestiue problématique, avec la comtesse, dont il s'était recommandé dans une heures de désespoir, comme un joueur décavé met son dernier louis sur une carte.
Or, le comte ne lui avait pas caché que l'avenir de Plante Plantain dépendrait, suivant toute probabilité, de la la(;on plus ou moins rapide et satisfaisante dont ledit Plante Plantain mènerait cette affaire, en débrouillerait, récheveau compliqué.
— J'en ai causé, ce matin même, avec l'empereur, lui avait, dit d'Orsan. Sa Majesté s'elTraie et s'irrite de la réjiétition fréquente de ces crimes odieux. Elle veut y mettre un terme par une répression foudroyande et sévère. Avisez donc, vite et bien. Napoléon III aime les hommes d'action et de résolution. Vous êtes prévenu. Le reste vous regarde. Mais ne vous endormez pas; c'est votre première attaire, et c'est par elle qu'on jugera de vos capacités !
A bon entendeur, salut !
Plaute était depuis trop longtemps dans la magisf,ratur(i ]ioar ne [las comprendre ({ue cela voulait dire, sons rem])ire :
« Trouvez un coupable à tout prix, et, si vous ne mettez pas la main dessus, au besoin inventez-en un. Pourvu que le jury condamne quelqu'un, la société est satisfaite, la justice triomphe et le magistrat reçoit de l'avancement. »
C'est ainsi qu'on entendait alors les choses, et qu'on les entend encore !
De plus, le bruit public, les racontars des journaux, les rapports de police, tout concordait à faire véhémentement soupçonner les enfants de la victime...
Plantain n'était pas très convaincu de leur culpabilité probable, et il y voyait bien quelques invraisemblances; mais il désirait vivement qu'ils fussent coupables pour le tirer d'attaire, et il n'y a rien de plus dangereux qu'une semblable disposition d'esprit chez un juge, car, tout natu- fl rellement et le plus inconsciemment du monde, il en arrive ^ à grouper tous les laits dans le sens de ses désirs, et à faire un procès de tendance dont le plus innocent a beau-
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coup (le lual :\ se dépêtrer, si même il n'y succombe pas. A onze lieures et demie, il était ù, son cabinet, au Palais (le Justice, où l'attendait son greffier.
— MU t>ien, lui dit-il, les pièces relatives à l'état civil (le la tamille Morisset sont-elles arrivées?
— Non, monsieur.
— Il n'est rien venu non plus du ministère de la guerre, où nous avons demandé qu'on recherchât la trace du père et du mari, ainsi que de sa mort au siège de Sébastopoi?
— Non, monsieur.
— Cela est fort tlésagréable ! Ces pièces nous auraient guidés, en tous cas éclairés, sur bien des points obscurs.
Plante se promenait dans son cabinet avec agitation.
— Voyez, lit-il tout h coup, si le 111s et la lille sont là. Je vais tou-jours les interroger en attendant. Je ne puis perdre ainsi cette journée.
Le greflier sonna ; l'huissier de service à la porte entra.
— Est-ce que les témoins Morisset sont là? demandat-il.
— Ils viennent d'arriver.
— Alors, faites entrer le jeune homme d'abord; et, quand il ressortira, introduisez immédiatement la jeune lille, sans laisser le temps au frère et à la sœur de se parler.
Le juge s'assit devant son bureau, tournant le dos à la lumière, et on introduisit René, qui remplit les premières formalités avec le greffier en lui disant ses nom, prénoms, profession, lieu de naissance, âge, etc., etc.
Pendant tout ce temps, le juge ne le quittait pas des yeux.
L'attitude do René était bien différente de colle que nous lui avons vue devant le commissaire de police.
A ce moment, bouleversé par la révélation inattendue du crime commis sur la personne de sa mère, il s'était montré assez irrité des façons et des questions de M. Leroux, plein de susceptibilités, comme révolté de cette brusque invasion dans sa vie privée et celle de sa famille.
Aujourd'hui, il paraissait triste, découragé, inquiet, absolument soumis.
Il avait eu le temps de réfléchir à la situation, de la comprendre, de la retourner sous toutes ses faces.
Elle était terrible pour lui et pour sa sœur.
Il ne doutait plus du crime, et sentait qu'une inimitié farouche, une menace vague, mais formidable dans son inconnu, planait sur sa tête et sur celle de sa sœur, tristes orphelins sans appui, n'ayant pas un être à qui se confier, qui pût les protéger, pauvres, de plus, ce qui est toujours
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niii' laililcsso ot un lort impardoimablc dans loiitcs les cir- (• uisiaïK'i's (1(^ la vi(\
11 sentait l>icn a'is^i (|Uv' des suspicitMis ii(\saiciil sui' Ini et sur Claire.
Cela ravait exaspère et révolté, quand il l'avait conii)ris, (Ml ri'jiassant dans son esprit la cnndnito, le ton, les (ineslions du coiTunissaire de poliee: maintenant cela l'enVayait.
Puis il avait soif de venger sa mère, de connaître le niisci'alilc qui avait coiuinis ce crime lAelie, inlanie, mons- I rueux.
Car, enlin, pour((uoi tuer cette pauvre femme, cette pauvre mère, faire d'un coup deux or[)helins?
l'our voler ?
Non. 11 n'y avait rien ;\ ])reinlre chez eux, et, d'ailleurs, on n'avait point fouillé les meubles, rien forcé, rien enlevé, sauf le coffret qui contenait les papiers de famille, ces papiers auxquels madame veuve Morisset tenait tant, et (lu'elle cachait avec un soin si jaloux.
C'était donc pour s'emparer de ces papiers, pour les faire disparaître, que le crime avait été commis !
JNlais à qui ces papiers pouvaient-ils être utiles ?
— Aux enfants! à lui, René, à elle, Claire !
C'était donc contre eux que l'assassin avait voulu ayir!
Ils avaient donc des ennemis ?
Qui sait si ces ennemis s'en tiendraient là?
S'ils n'essaieraient i)as, à présent, de frapper directement le jeune homme et la jeune tille?
Pour lui, il les bravait, il se jurait de les trouver, de les punir. Mais il fallait aussi protéger Claire, et le pourrait-il, pauvre, misérable, absorl)é par les nécessités du travail «luotidien comme il l'était?
guand il pensait à tout cela, il avait peur; il se sentait envahi d'une sorte de vertige au milieu de la nuit qui l'entourait, devant l'abîme qu'il pressentait sous ses pieds sans le voir, croyant sentir des ombres derrière lui, derrière sa soHU% prêtes à les pousser dans le précipice.
Puis cette idée, qu'on pouvait les soupçonner, les accuser, que des êtres quelconques, des inconnus,'peut-êt,re même ce juge qu'il avait là sous les yeux, le regardaient comme un parricide possible... probable...!
C'était à en devenir fou !
Mais René était une nature énergique.
Il se disait qa"il était sur un champ de bataille, qu'il lallait vaincre, et, il y était résolu.
Il avait donc réuni tout son sang-froid et arrivait décidé à conquérir la sympathie, l'estime, lu confiance du
.juge d'instruction, à lui pai'ler à cœur ouvert, comme un fils à son père.
Aussi, dès que les premières formalités furent remplies, dès qu'il eût prêté le serment exigé des témoins, il s'adressa au juge, sans attendre même ses questions, et lui dit :
— Monsieur, j'ai beaucoup rélléclii à l'affaire cruelle qui m'amène, ainsi que ma sœur, dans votre cabinet, et que vous ères chargé d'instruire. Si mystérieuse, si incompréhensible qu'elle soit, il me semble entrevoir quelque chose, et je crois que ce que je vais vous exposer pourra vous guider, vous éclairer. Sur le premier moment, n'îiyant jamais songé que la mort de ma mère ne fût i)as naturelle, bouleversé par la douleur de cette perte foudroyante, écrasé jtar la révélation brutale du commissaire de police, je n'ai rien compris nettement, je ne me suis rien rappelé, je n'ai pensé à rien. De là vient le décousu de mes premières réponses et leur sécheresse ; mais, depuis, j'ai recherché dans ma mémoire, retrouvé, comparé entre eux plusieurs petits faits, bien insignifiants en apparence, mais qui, cependant, ont leur importance, et j'ose appeler sur eux votre attention et votre sagacité.
— Ah ! ah ! pensa M. Plantain, il se sent soupçonné, menacé ; il comprend la maladresse de ses premières réponses, il veut y revenir, en effacer l'impression. Ecoutons-le, laissons-le parler... Je préfère cela au silence, ou à de simples réponses à mes questions. Nous allons connaître le plan qu'il adopte. Il est impossible qu'il ne lève pas quelque lièvre nouveau, "ou qu'il ne tombe pas dans quelques contradictions, s'il est le coupable, comme tout porte à le croire.
— Monsieur, dit le juge tout haut, avec une grande bonhomie, nous sommes ici pour chercher la vérité ensemble. Parlez donc, et, surtout, tâchez de ne rien oublier, car le moindre détail a son importance.
Le ton de sympathie calculée de Plante Plantain trompa et toucha vivement René, qui, plus rassuré, poursuivit.