PREMIERE VISION DE LA VERITE
— Et on l'a constaté, murmura Claire, baissant la voix et les yeux, le front emprourpré : — on l'a constaté comme cela se constate là, médicalement !
Sa voix s'arrêta dans sa gorge desséchée.
— Ce fut une lutte horrible, reprit-elle haletante, en mots entrecoupés. D'abord, je ne comprenais pas... Quand je compris, l'horreur doubla mes forces... Je hurlai. J'appelais au secours; je t'appelais, René. Je me débattais. Il fallut m'attacher... Je m'évanouis.
— Les monstres ! s'écria René, hors de lui.
Ses veines gonflées saillaient sur son cou et se dessinaient en cordes sur ses tempes où le sang battait comme un lourd marteau.
— Quia fait cela ? Claire, nomme-le moi... Son nom! son nom ! et je le tuerai ; je le tuerai comme un chien !
Il était effrayant.
— Son nom, répondit Claire, reprenant un peu de sangfroid.
— Oui, son nom ! Ah ! ils croient qu'ils peuvent tout ! que tout leur sera permis, parce qu'ils représentent la loi, parce qu'ils s'appellent la police, parce qu'ils sont la force, parce qu'ils f'uit peur et qu'on est lâche... Eh bien ! à moi, ils ne font pas peur !... Je te vengerai... Quand je l'aurai tué, celui-là, on y regardera à deux fois, peut-être, et on ne recommencera pas !
— Son nom, reprit Claire en l'interrompant, je ne le sais pas... et, d'ailleurs, ce n'était qu'un instrument vil, un
homme payé pour cela, liabiiiié c\ ce métier, et qui aurait perdu sa i>osilion, sou gagne-pain, s'il avait montré des scrupules, ou des jiitiés que son remplaçant u'aui-ait pas eus, que son prédécesseur n'avait pas eus... l<]st-cc qu'il me croyait ?... 11 pensait que je jouais la comédie... Enlin, il faisait son métier !
— La brute ! ce n'est pas une excuse.
— Le vrai coupable, ce n'est pas lui, pas plus que le bourreau, n'est couiiable d'avoir exécuté l'innocent que la justice lui livre... Le coupable, le monstre, l'iulame, c'est celui qui m'avait envt)yée là, livrée à cette machine hideuse im'on appelle la police des mœurs, sachant ce qui devait en résulter...
— Que veux-tu dire? Quelqu'un...
— Quelqu'un m'avait dénoncée, signalée sciemment, volontairement, à dessein, sachant que j'étais innocente et pure, sachant à quelles abominations il me livrait...
— Oh ! celui-là ! fit René en grinçant des dents, comment le reconnaître ? En es-tu sûre, d'ailleurs?
— J'en suis sûre ! Et je le connais ! René bondit.
— Quel est-il ?
— Attends !
— Tu me le nommeras ?
— C'est pour cela que je t'ai fait venir.
— Et il expiera !
— C'est pour cela que nous sommes ici.
— A la bonne heure !
— Mais c'est moi qui le punirai !
— Toi ! une enlani !
— C'est une enfant qu'il a frappée, c'est une enfant qui le frappera !
— Claire, c'est moi que cela regarde. Je suis ton frère, c'est à moi de venger ton honneur.
— Et moi, je suis la victime ! Tu le connaîtras tout à l'heure. Il est entre mes mains. Je le tiens. Il sera brisé, déshonoré, pantelant comme je l'ai été, et je n'aurai pas plus de pitié qu'on n'en a eu pour moi
L'accent de Claire était si froidement résolu, si terriblement farouche, sans éclat, ni violence, que René regardait sa sœur avec surprise, entrevoyant tout ce qui se cachait d'énergie indomptable et de douleur acre sous cette enveloppe frêle de la jeune fille, sortant à peine de l'adolescence.
— Mais laisse-moi continuer, reprit-elle. Tu sauras tout, et il ne nous échappera pas. C'est impossible à présent. Il
est dans le filet... J'en ai tressé de mes mains toutes les mailles... Elles sont solides, va !
— Poursuis, Claire.
— C'est à la suite de cette épouvantable scène qu'une première lueur de la vérité vint jusqu'à moi... On avait constaté ma... pureté. . comme s'il en restait encore après! On aurait dû me relâcher immédiatement... on me gardait... Moi, je continuais à ne rien m'expliquer... J'étais comme folle... Là réaction se faisait... Je passais de la protestation à l'hébétement... à la ré.sigaation stupide de l'être en proie à une fatalité qui lui échappe. J'étais pourtant plus malheureuse que les autres, même matériellement. Mes fiertés, mes répugnances, mon horreur de ce qui m'entourait et de mes compagnes les avait irritées contre moi. Elles sentaient que je n'étais pas des leurs. C'aurait dû les toucher, n'est-ce pas ? Cela les exaspérait, la plupart du moins... Elles se moquaient de moi, me harcelaient, voulaient entreprendre mon éducation... m'appelaient la bégîieîde, la chipie, la demoiselle... en autres termes aussi que je ne puis répéter...
« Quelques-unes étaient réellement méchantes, et, me voyant faible, seule, sans défense, au-dessus d'elles, se vengeaient sur moi de leur avilissement et du mal qu'on leur avait fait jadis, sans doute, et qui les avait conduites là.
» La masse était stupide et me martyrisait pour se distraire, pour plaire à celles qui dominaient et menaient le troupeau, en vertu de leur cynisme et de leur dégradation supérieure. Il y a des chefs partout, René, et des royautés de toutes sortes. Là, c'est la royauté du vice. Et je crois qu'il en est de même dans la société. .Je n'ai jamais vu autre chose. Une pourtant de ces malheureuses avait bon cœur. Elle s'intéressa à moi. C'était une grande fille blonde, un peu hommasse, mais douce, qu'on avait surnommée la filasse, et qui, de son nom de guerre, se nommait Irma.
» Cela me fit du bien de voir un être qui ne me voulait pas de mal, qui ne m'en faisait pas. J'en étais à ce point que la sympathie d'une fille publique me touchait et me soutenait.
» Un jour que je pleurais, — je pleurais encore à ce moment-là : depuis, j'ai ri, — elle vint à moi et me dit :
— Vois-tu. ma petite, tu te manges les sangs. Tu as tort ; ça n'avance à rien. Je devine de quoi y retourne pour toi, et°tu n'y comprends rien. Tu es une honnête fille, ça saute aux yeux; je connais ça, moi. J'ai vu ça tout de suite. Si tu es ici, c'est donc pour autre chose que nous. Voyons,
484 ZOÉ CIIIRN-CHIEN
sois franche : il y avait un vieux qui le faisait la cour, n'est-ce pas? Et t'as résisté... puis, un beau Jour, en t'a pigée... connu !
— Je ne vous comprends pas, lui dis-je, personne ne me faisait la cour, ni vieux, ni jeune. Je vivais avec mon frère.
— Ça, pas possible. On ne m'ôtcra pas mon idée. T'es honnête, on le sait, comme l'enfant qui vient de naître, et on ne te relâche pas, Il y a une raison pour cela.
— En etiét, repris-je tout ù. coup, pourquoi me gardet-on ?
— Pour ce que j'te dis.
— Quoi?
— C'est un homme qui te veut et qui, ne pouvant t'avoir, t'a dénoncée, histoire de te briser, de te dompter, pour te perdre, et que tu sois obligée de lui céder, quand tu auras passé quelque temps ici et qu'à la sortie tu n'auras plus ni le goût, id la possibilité d'un travail honnête. C'est mon histoire à moi, il y a longtemps, au début, et c'est l'histoire de bien d'autres. Voyons, ne me fais pas de menteries. raconte-moi comment ça s'est passé.
» Je lui dis tout. Elle m'écouta attentivement.
— Ce ne peut-être que ce que je te dis, répéta-t-elle. Quand tu as été suivie... On a eu peur de ton frère... ou c'est une vengeance...
— Une vengeance ! Je n'ai fnit de mal à personne!
— Est-elle enfant ! Faut bien que quelqu'un commence ! Enfin, écoute. Je sors demain, ma punition est finie... Je connais du monde, à la police et ailleurs... Je suis très bien avec rinterne de service .. Puis, j'ai des amies qui vont et viennent. Une fois dehors, jem'informerai; et, quand quelqu'une reviendra ici, par elle, je m'arrangerai pour te faire tenir un mot. Ça ne lardera pas, va!
» Le lendemain, elle sortit en etiét.
» Quatre jours après, une nouvelle arrivée me glissa dans la main une petite boulette de papier.
» 11 y avait quelques mots écrits au crayon.
T> Irma avait pensé à moi, s'était informée auprès de ses amis de la police, ou d'ailleurs.
» P^lle me disait :
<c J'avais deviné. Tu as été dénoncée, et tu es recomman- » dée par quelqu'un de huppé et qui a le bras long. Pas » moyen de savoir son nom. — Irma. »
« Ce jour-là, cette nouvelle qui devait m'accabler en me prouvant qu'un ennemi lâche et cruel, mais jiuissant, me poursuivait de sa haine, ce jour-là germa dans mon cerveau
la première idée de la vengeance, une sourde colère, encore vague, mais qui grandit en moi, minute par minute, heure par heure, jour par jour, s'accumulant, se ramassant, devenant formidable.
» J'étais une enfant, j'avais seize ans, j'étais orpheline, je n'avais jamais nui à personne, et la haine me frappait, me torturait..., et la société entière semblait se mettre, se mettait du côté du persécuteur.
» Il me sembla qu'un voile se déchirait devant mes yeux, que je me transformais, que la femme naissait en moi, mais comme elle devait naître dans la douleur, au milieu de cet enfer immonde où l'on m'avait plongée, où l'on me condamnait à rester : — femme armée pour la lutte, enragée, qu'on avait mordue et qui voulait mordre ! »
Claire s'était redressée, et ses grands yeux noirs lançaient des éclairs.
— Je me sentais devenir méchante, implacable, continuât-elle. J'avais déjà à venger ma pauvre mère... Je l'avais juré, tu le sais, là, sur ce banc où nous étions tombés harassés et maudits, alors que tu parlais de mourir, alors que je te répondais :
« Il faut venger la morte, il faut venger notre mère ! »
« Maintenant j'avais à me venger aussi, moi, pour mon propre compte.
» Non, moins que jamais, je ne voulais point mourir, comme l'agneau qu'on égorge et qui ne sait que bêler! Pour toi, pour maman, je ne le voulais pas! Je ne pouvais pardonner en votre nom, si même j'avais voulu pardonner au mien.
» Cette idée qui naissait en moi, et qui ne prit corps que plus tard, à ma sortie de Saint-Lazare, suffit pourtant à me soutenir pendant les longues semaines qui s'écoulèrent encore.
» Un beau matin, on me jeta dans la rue.
» Quand je me retrouvai en plein air, quand je vis le mouvement de la vie saine, tout fut oublié d'abord. La réaction se lit. Je ne sentis plus que ma faiblesse et ma honte. Ma souiUure, à laquelle je m'accoutumais presque dans ces murs maudits, où tout était plus souillé que moi, m'apparut effroyable et m'écrasa... Je ne pensais qu'à elle, je ne vis qu'elle, je ne sentis qu'elle.
» Te rejoindre, me jeter dans tes bras, m'y ensevelir, m'y cacher à tous les regards... ce fut mon unique désir... M'J venger ? J'y songeais bien !... Me laver d'un baiser fraternel, c'était tout mon rêve... Trouver un bras pour m'y appuyer, un être qui m'aime et me console.... c'était ma vision.
486 ZOK CIllEN-CIIIEN
» Jo nrélancni (lovant moi, cliaiicclanic, f;i'i.séo par l'nir pur, le mouvement, l'uyant les regards, je courus à notre hôtel.
— Votre frère? me dit-on, ii Poissy !
» Je ne sais ce qui advint ensuite, ni où j'allai, ni ce que je pensai, ni même si je pensais... Je n'étais qu'une douleur qui marche et qui se perçoit elle-même.
>-> Il i)araît que je ne tombai que le soir, à la nuit. »
Claire s'arrêta.
René trempait les mains de sa sœur de ses larmes qu'il n'essayait pas de retenir.