L ECHELLE QUI DESCEND
— Ce qui me reste à dire est plus pénible, reprit Claire après quelques instants de silence, car il y a pire que la dégradation subie : c'est la dégradation acceptée.
— J'aurai le courage de tout entendre, répondit René.
— Alors, je continue. Lorsque je revins à moi, j'étais couchée dans un bon lit, et, en ouvrant les yeux, je vis près de moi un homme jeune qui versait quelques gouttes d'un flacon dans un verre d'eau.
« A mon premier mouvement, il approcha le verre de mes lèvres, et me dit tranquillement :
— Buvez ceci, ma belle, ce ne sera rien.
— Je bus machinalement. Je me sentais plus faible qu'une enfant, sans volonté, complètement anéantie, incapable même de m'étonner avec quelque vivacité.
» Cependant ce cordial me fit du bien et chassa en grande partie le brouillard intense qui remplissait mon cerveau et s'interposait comme un voile à demi-transparent entre le passé et le présent.
» J'essayai de me soulever pour regarder autour de moi. Je m'aperçus alors qu'on m'avait déshabillée, que je n'avais sur moi qu'une chemise légère, et qu'une bande de linge entourait l'un de mes bras.
» Je me renfonçai aussitôt et ramenai la couverture sur moi.
— Oh ! oh ! fit le jeune homme en riant, voilà la connaissance qui vous revient. Je vous le répète, ce ne sera rien. La saignée vous a sauvée... Un peu de repos, de bon
hcuiillon, des bifteaks saignants, du vin de Bordeaux, et, avant hnitjotirs, vous serez sur pied, plus fraiclie et plus jolie que, jamais, car vous êtes charmante!
— Où suis-je donc, monsieur? l)albutiai-je.
— Où vous êtes? Chez... il médit son nom, — étudiant en médecine, qui passe sa thèse de doctorat dans six semaines, et qui vient de vous sauver la vie, car, si je ne m'étais pas trouvé là, et si je ne vous avais i)rise à temps, vous aviez très probablement une jolie lièvre cérébrale, ou même une congestion mortelle ; mais une abondante saignée a tout arrêté, et, à votre âge, les convalescences ne sont pas longues.
» 11 me raconta alors que, la veille au soir, rentrant chez lui, il m'avait rencontrée, que ma beauté et mes façons étranges, ainsi que la misère de mon costume, l'ayant frappé, il m'avait suivie, ce qui lui avait été d'autant plus facile que je me dirigeais du même côté que lui, qu'arrivée dans sa rue, et presque devant sa porte, il m'avait vu chanceler et tomber...
» Il s'était élancé pour me ramasser, et, me voyant sans connaissance, le visage empourpré, les yeux renversés, il avait compris que, sans une saignée immédiate, j'étais |)robablement perdue.
» Alors, aidé de sa concierge, il m'avait montée chez lui.
— Je suis garçon, ajouta-t-il, et ce n'est pas la première fois qu'une jolie tille honore mon appartement de sa présence. Vrai ! poursuivit-il, vous êtes charmante ! et, c'eût été pitié de vous voir mourir, ou aller à l'iuipital. Que diable vous est-il arrivé'' J'ai constaté que vous n'aviez pas mangé depuis au moins vingt-quatre heures... vous rôdiez seule dans les rues, avec des airs à vous faire ramasser par la police...
» J'eus un frisson à ce mot de police !
— Vous n'aviez pas un centime vaillant dans votre robe en guenilles. Il y a un petit drame là-dessous, n'estce pas? Un désespoir d'amour... quelque trahison d'un amant volage qui ne savait pas apprécier votre beauté et votre jeunesse. . ou bien, votre famille- avait surpris votre intrigue, et ''.'ous fuj-iez sa colère...
— Vous vous trompez, monsieur, lui dis-je faiblement : je n'ai point d'amant et je suis orpheline...
— Orpheline... c'est possible. Pas d'amant, c'est invraisemblable, et il se mit à rire. Ce n'est pas à un vieux carabin, à un jeune médecin, comme moi, qu'il faut faire ces contes. Vous êtes jolie comme un ange, vous avez seize ans ou seize ans et demi, vous ê;:es, ou, plutôt, vous avez
été une petite ouvrière : vos doigts eu portent la marque, mais la marque etiacée.
» Il me prenait la main et considérait le bout de mes doigts.
— Voilà des piqûres d'aiguille; les nobles cicatrices du travail ! comme on dit, qui déclarent que vous avez travaillé, mais que vous ne travaillez plus depuis assez longtemps. Résumons donc : orpheline, dites-vous ; pauvre, dit votre costume ; ouvrière qui a cessé de travailler, disent ces doigts; jolie à faire tourner toutes ies têtes, disent vos yeux ; et, perdant connaissance dans la rue, un beau soir, le ventre creux, avec un commencement de congés-tion... peine de cœur !
» Il posa un doigt hardi sur ma poitrine.
— Ainsi ne blaguez pas avec moi. Un médecin, vous comprenez, c'est inutile! Comment vous ap|)elez-vous ?
» Je lui dis le premier nom qui me vint à l'esprit.
— Héloïse.
— Heloïse, qui ?
— Je n'ai pas d'autre nom.
— Parfait Enfant trouvée, ou fille naturelle, que n'ont reconnue ni papa, ni maman.
» Je le lui laissai croire. Pouvais-je lui dire la vérité? Son ton ne m'y portait point. C'était un jeune homme de vingt-huit ans, avec toutes les laçons du quartier Latin, n'ayant jamais connu que les filles de BuUier ou de Mabille, qui me prenait pour l'une d'elles, et ne m'eût ni comprise, ni aidée... Pas méchant, mais nature vulgaire, pour qui il n'y a que deux sortes de femmes : la petite ouvrière pauvre, et dont on se fait du plaisir sans conséquence; la demoiselle riche qu'on épouse pour sa dot.
» En sortant de chez lui, la faim et la rue m'attendaient. Or, la rue, c'était la police encore une fois. Tout, plutôt que retomber entre ses mains! J'étais anéantie, sans courage, lasse de lutter. J'avais assez appris, et tu sais à quelle école ! pour comprendre que, dans ma position, il n'y avait que le suicide, me jeter dans la Seine, car je n'avais pas de quoi m'acheter du charbon, ni de taudis à moi pour m'y enfermer... ou accepter... ce qu'il me proposait.
» Lui, ou un autre : aujourd'hui, ou demain; qu'importait ? J'étais condamnée sans appel ! puisque je ne voulais pas mourir... Tu sais pourquoi.
» Cependant, il ne faut pas se faire meilleure qu'on est. A ce moment, mes idées de vengeance étaient bien engourdies. Était-ce le sang qu'il m'avait tiré? Je n'avais soif que de repos et de tranquillité. La lutte me faisait horreur. L'a-
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baiulon, SCS menaces ci f-cs tciMurcs, me faisaient jicnr... •l'étais lâche !... 11 m'avait sauvée, c'est vrai... mais co ne fut pas même de la reconnaissance de ma part !
» Deux mois s'écoulèrent.
» Pendant ces deux mois il acheva ses examens et [las.^a sa thèse. 11 était médecin désormais.
» 11 n'habitait pas un garni. Il était dans ses meubles... appartenant à une famille aisée de la province.
» Pour la première fois, j'eus un peu de bien-être matériel. 11 avait raison, j'avais besoin de manger. Les forces me revinrent, et, avec les forces, l'énergie. A ce moment, si c'eût été à refaire, je crois que je l'aurais chassé ou fui avec horreur... que j'aurais essayé de lutter contre la fatalité...
» Ah ! René, quelle différence entre l'être épuisé par la njisère et les privations, et l'être dans les veines duquel ct)ule un sang vigoureux et abondant, et combien ce qu'on appelle la vertu et les nobles vouloirs dépend peu de notre volonté ! La vertu, c'est peut-être un bifteack, et l'énergie qui sauve, une bouteille de bordeaux !... J'étais perdue, mais la vie était rentrée en moi, et, avec la vie toutes mes ardeurs de vengeance. J'apprenais tous les jours, je voyais clair autour de moi. Je songeais à ce que m'avait dit la grande Irma, à Saint-Lazare. Évidemment, elle ne se trcanpait qu'à moitié. Ce n'était point, comme elle le croyait, i,n homme amoureux de moi qui m'avait dénoncée, recoynonandee, jetée à l'infamie ! îson, car il m'eût attendue à ma sortie de Saint-Lazare : je l'aurais rencontré, retrouvé depuis... et personne ne m'avait donné signe dévie...
» Mais c'était un homme influent, puissant, qui voulait, pour une cause que j'ignorais, mais qui se reliait dans mon esprit à l'assassinat de ma mère, me perdre à jamais. De fait, les deux seuls êtres qui eussent intéiêt à découvrir l'assassin, à rechercher la trace de leur naissance et de leur famille, toi et moi, nous étions frappés enseml)le, réduits au néant. La prison t'avait pris, et la prostitution me prenait. Rien à craindre de nous désormais.
» Cela ne sera pas, me dis-je : je suis dans l'abîme, j'y entraînerai cet être inconnu... Je le découvrirai, et, alors, malheur à lui !
» Cette idée fixe, revenue en moi dans toute sa vigueur, ne me sauva point de l'horreur et du dégoût de moi-même et de ma vie, mais me donna la force de la supporter et de la purifier, dans la mesure du possible, en lui donnant un but de justice implacable.
» Au bout de deux mois, la personne avec qui je vivais m'annonça qu'elle allait passer quelques semaines dans sa famille et se reposer des fatigues de ses examens et du travail absorbant de son doctorat, me jurant, d'ailleurs, un prompt retour.
» On me laissa quelque argent, jusqu'à ce retour prochain. On partit, et je restai dans le petit logement.
» C'était au commencement du trimestre, le loyer était payé jusqu'au 8 octobre.
» Au demi-terme, la concierge, vieille femme horrible, vulgaire, avare, et qui eût vendu sa flUe pour cent sous, vint m'annoncer, avec un sourire que je ne compris pas d'abord, qu'elle mettait l'écriteau, et que je devais lui laisser la clef, quand je sortirais, pour qu'elle pût montrer l'appartement à ceux qui viendraient le visiter.
— Comment, m'écriai-je, il a donc donné congé ?
— Parbleu ! avant de partir... ne le saviez-vous pas?
— Non.
— Que vouliez-vous qu'il fasse, puisqu'il ne revient pas ? Il est docteur maintenant et va s'établir. C'est fini pour vous... vous comprenez bien.
» Depuis quinze jours qu'il était parti, il ne m'avait pas écrit. Je compris, en eftet! Le 8 octobre, je serais à la porte. Il m'avait laissé jouir du logement payé, voilà tout. Maintenant qu'il était docteur, sa vie de garçon était terminée. Il m'avait prise pour l'enterrer. N'aurait-il pu me prévenir, au moins ? C'était un coup inattendu. Je ne l'aimais, ni ne l'estimais, lui, certes... Il m'avait fait payer trop cher le service rendu, le morceau de pain et l'abri... Néanmoins, j'eus un moment de désespoir... cela me disait trop clairement, trop brutalement, à quel degré j'étais tombée. . et que l'échéance de l'infamie revenait !
» La vieille concierge voulut me consoler, à sa manière.
— Il va falloir vous arranger... trouver quelqu'un, me dit-elle : cela ne vous sera pas difficile... A votre âge... on n'est jamais embarrassée... Et puis, vous êtes belle, trôs belle... Il y a des millions dans ces yeux-ià, et cette taille-là! Au fond, ce n'est pas une grande perte que vous faites-là. Entre nous, il ne valait pas cher ! Un noceur, un coureur... puis, un étudiant... ça n'a jamais le sou. Il vous a traitée mieux que les autres. Il n'y mettait pas tant de façons. Quand il en avait assez, il leur disait : — « Va-t'en, tu me dégoûtes ! 7^ Et puis, bernique ! On pouvait s'abîmer la vue à force de pleurer ! En v'ià un qui s'en battait l'œil ! Ah I ne me parlez pas des hommes, mon enfant ! Quel tas de canaillcfs! Aus.si, quand on les gruge, c'est pain béni!
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Voyez-vous, ils ne sont bons qu'à ca, qu'ù, lairc vivre les jolies filles comme vous ! Pur exemple, il ne faut pas prendre un béguin. Tenez, vous m'inicressez... Je vous aime çonnne si vous seriez mon propre sang' et ma vraie lille. Ecoutez un bon conseil... Je connais qucUiu'un qui vous veut du bien. . 11 vous a remarquée... Vous avez dîi le voir... Il demeure en face... t"n homme mûr, mais sérieux.. Ce sont les meilleurs... une belle position... sui'tout pour une femme connue vous... un fonciiounair, une haut fonctionnaire... de la prélecture de [lolice... Vous comprenez... c'est une garantie pour vous... puis marié... c'est excellent... Il devra se cacher... vous aurez votre ajipartement à vous... vous serez libre... Rien ne vaut les hommes mariés pour une jolie lille... De l'argent, de la liberté... puis souples et complaisants... parce qu'ils ont peur de leur femme, du bruit...
» Elle était payée pour préparer le terrain, je le vis bien.
» Mais, en effet, je connaissais celui dont elle me parlait. Depuis plus d'un mois, j'avais remarqué son manège. 11 me faisait évidemment la cour. »
Claire sourit tristement.
« Le sort me servait à souhait !
» Employé supérieur de la préfecture de police !... Je saurais par lui ce que je voulais savoir... par lui, j'aurais le nom de l'homme qui m'avait envoyée à Saint-Lazare, ou je ne l'aurais par personne !...
» Il me fallut trois mois de ruse, de mensonges et de comédie. Il avait pris tant de précautions pour qu'on ne l)fit connaître la main qui me frappait! Mais je le sus. »
Claire parlait à présent d'une voix brève et rapide, sans hésitation ni faiblesse. Elle avait passé le Rubicon, avoué, étalé toute sa honte. Il ne lui restait plus que la hâte d'en tinir avec la longue agonie de cette cruelle confession.
Au fur et à mesure qu'elle avançait dans son récit, quelque chose de dur et d'implacable .s'imprégnait sur ses jolis traits, dans ses beaux grands yeux noirs.
René ne l'interrompait plus.
Il écoutait, le front penché, immobile.
« Quand je sus ce nom, que tu sauras tout à l'heure, continua-t-elle, je n'eus plus qu'une idée, me rapprocher de lui, lai plaire, entrer dans sa vie, comme le ver entre dans le fruit, qu'il ronge, gâte et tue!
» Ce n'était point difHcile, C'est un homme à passions, qui a toujours aimé les femmes. De plus, il approchait de la cniquantaine, l'âge terrible pour ces sortes d'hommes. II était
puissamment riclie, bien en. cour, occupait de grandes positions, était marié aussi
» Bien que je ne l'eusse jamais vu, il pouvait m'avoii- vue, lui, et il ne fallait pas qu'il me reconnût.
» C'est alors que je songeai à me créer une nouvelle personnalité.
» Rien de plus facile.
» L'homme qui m'entretenait venait rarement me voir. J'étais chez moi. Je m'appliquai à me déguiser, à me transformer entièrement, et j'y larvins avec une perruque admirablement faite, le fard, et tous les moyens qu'une femme de ma sorte pouvait employer.
» J'eus alors deux existences... Pour l'un, j'étais toujours la brune Héloïse... Pour l'autre, j'étais Zoé Chien-Chien. Je sortais, je me montrais partout, j'avais soin d'être sur son chemin, d'attirer son attention.
» Cela ne fut pas long.
» Il devint éperduement épris de moi.
» 11 m'offrit son cœur et sa bourse.
» J'acceptai sa bourse... Je l'enflammai à lui faire perdre la raison, en lui refusant tout.
» Quand je fus sûre de lui, je quittai l'appartement que j'occupais, et, certaine, désormais, de n'être point reconnue sous ma nouvelle incarnation, je disparus à tout jamais pour le haut employé de la préfecture de police.
» Héluïse venait d'aller rejoindre Claire... il ne restait plus que Zoé.
5> Depuis plus de six mois, cet homme m'entretient, se ruine pour moi. Depuis plus de six mois, près de lui, que je hais et que je ne puis voir sans que tout mon être frémisse de colère et d'horreur, je joue une comédie qui l'aveugle. C'est ainsi que j'ai pu apprendre peu à peu tous ses secrets, tous ses crimes !
» Il m'adore, souffre de mes duretés et de mes caprices, car je ne suis pas sa maîtresse, à celui-là, oh non ! Jamais ! jamais !
» Cet hôtel, c'est lui qui me l'a donné... ce luxe qui m'entoure... il vient de lui...
» Je le tiens. Il est à moi, aujourd'hui, comme l'assassin est au bourreau. Mon œuvre est accomplie. Je puis me redresser devant toi, frère, car j'ai teiui mon serment :
» Ma mère sera vengée, et Claire aussi, mortes toutes les deux des mains du même meurtrier, meurtrier du corps et meurtrier de l'âme ! »