‹ Zoé Chien-ChienChapitre 63 sur 68 · HISTOIRE DE MA VIE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE MA VIE

Il courut à la signature, en faisant glisser, fiévreux, les feuillets, n'osant en croire d'abord sa vue.

— Oui, oui ! c'est son écriture... c'est bien d'elle ! Où astu trouvé cela? Réponds, je t'en supplie !

— Regarde encore, dit Claire, avec une expression de triomphe qui faisait mal tant il s'y mêlait de menace et de douleur.

Elle lui montrait une lourde bague, passée à l'index de sa main droite, où elle jouait trop facilement.

— C'est une bague !

— N'y touche pas ! Cela tue.

— Que veux-iu dire?

— Rappelle-toi le rapport des médecins chargés de l'autopsie. Rappelle-toi la piqûre à la main. Voilà la bagne qui l'a faite. Le chaton est plein d'acide prussique tout frais.

496 ZOÉ CHIEN-CIIIEN

J'ai renouvelé la dose ce matin. Avec de l'argent on a de tout, même tle la mort pour dix personnes, là-dedans. Voistu. en pres.-ant ainsi, — et elle pressait le chaton, — cette pointe qui sort là ? Elle est mouillée. Prends garde! voilà la goutte qui tondje...

— Claire, tu me fais peur. Laisse cet horrible engin... Quitte-le !

— Non pas. Tu veux des preuves. Je t'en donne.

— Mais tout cela ne me dit pas... ne m'explique pas...

— Crois-tu que celui de chez qui vient cette bague, dont il n'existe pas une seconde à Paiis, bien évidemment; croistu que celui chez lequel j'ai pi'is cette histoire de la vie do ma mère, renfermée dans le coffret avec les autres preuves de notre naissance, — histoire qui nous était destinée et qui est écrite tout entière de sa main, — crois-tu que celui-là soit l'assassin?

— Évidemment ! s'écria René, soulagé tout à coup, se disant : « Ce n'est donc pas le duc de la Vilieprcux ! Ce n'est donc pas notre grand-père, ce n'est donc pas un membre de la tarai lie. »

Et il lui semblait que sa poitrine était débarrassée d'un poids énorme.

— Eh bien, cette bague et ces papiers sortent de chez l'homme qui a dénoncé Claire. C'est lui également qui nous avait dénoncés tous les deux, après le meurtre, essayant, pour mieux nous perdre, de rejeter sur nous le crime qu'il venait d'accomplir. C'est lui qui envoyait la justice clicz nous ! C'est lui qui fermait sur nous les portes de la prison préventive ; c'est lui, lorsqu'on nous relâcha sur les instances de M. Dartois, qui s'y prit d'autre façon pour se débarrasser des enfants de sa victime, en me jetant d'où je suis sortie pour la honte, en te jetant d'où tu es sorti, sauvé par l'amour !

~ Oui, cela doit être, murmurait René épouvanté. M. Dartois me l'avait déjà dit. 11 avait tout deviné.

— Je le pressentais, continua Claire. J'en eus la première preuve, le jour où je soumis son écriture, un chèque, à l'agent de police dont je t'ai déjà parlé. 11 reconnut nonseulement l'écriture de la lettre qui appelait l'attention sur mon... inconduite, qui faisait de moi une fille ! mais aussi la lettre qui avait mis la justice sur la trace du crime... Ce jour-là, je ne doutai plus.

Alors, Claire raconta à son frère l'escapade de Nino, sa mort; comment elle avait appris ainsi Pusage mortel de la bague, volée par le petit sapajou dans le coffre-fort du comte d'Orsan, mais sans le nommer toujours.

Elle lui raconta, enfin, comment, grâce au caprice qu'elle avaii inspiré au fils, et h la, jalousie qu'elle avait fait naître chez le père, d'abord dans le seul but de le faire souffrir et d'exaspérer sa passion, elle s'était introduite chez le comte la nuit: comment elle avait deviné le secret du coffre-fort, comment elle y avait enlevé le manuscrit de leur mère, qui lui avait tout appris.

— Maintenant, poursuivit-elle, nieras-tu qu'il soit entre mes mains, et que .je puisse l'envoyer à l'échafaud ?

— Quel est cet abominable monstre ? Oh ! pour lui pas de pitié !

— Pas de pitié ! répéta-t-elle froidement. Et, si tu en avais, toi, si tu faiblissais, je te le jure, moi, sur le saint amour que je portais à ma mère, sur ma vie perdue, avilie, et sans espoir, désormais, j'irai jusqu'au bout, quoi qu'il arrive !

Son accent était calme, mais on devinait que ce calme provenait d'une résolution inébranlable et qui faisait chair avec elle-même.

— Son nom? redemanda René.

— Attends encore. Lis d'abord le testament de ta mère. Que nous puissions après être tout entiers à la justice.

— Tu as raison, sœur, répondit René : — elle d'abord.

Il s'accouda sur la petite table de laque et commença la lecture du récit que nous connaissons.

Claire, assise, le regardait, immobile et silencieuse.

De grosses larmes coulaient lentement sur les joues du jeune homme, en retrouvant là, vivante, la parole de sa mère.

Quand il eût fini, il embrassa pieusement la signature.

Ce récit et celui de Claire calmaient plusieurs de ses terreurs.

Ainsi, non-seulement le duc de la Villepreux n'était pas le coupable, mais ce qu'il venait de lire, conforme à ce que lui avait raconté son père, lui prouvait que le comte d'Orsan ne l'avait pas trompé, avait été véridique et sincère.

Il pouvait estimer sans arrière-pensée, sans inquiétude, ce père qui lui avait ouvert les bras, et l'innocence du duc lui enlevait sa plus cuisante angoisse.

Il y avait là de grandes et profondes consolations pour lui.

Aussi, après avoir essuyé ses larmes, ce fut avec un visage presque rayonnant qu'il s'écria :

— A mon tour de parler maintenant, Claire, notre père vit ; Louis-René de Penhoël n'est pas mort... C'est.. .

JNIais Claire l'interrompit vivement.

498 XOÉ CIIIEN-CIIIEN

Elle était (lovfinuc irunn pâlour mortelle, puis un flot de sang pourpre avait envahi son visage,

— Tais-toi, dit-elle sourdement. Il vit !... Mon père vit... Je neveux pas savoir ce qu'il est, ce qu'il fait aujourd'luii. Car je neveux pas qu'il me connaisse. Pour lai, jo serai morte, il y aura longtemps, entends-tu, René...

— Mais...

— Ah ! j'ai assez souffert ! assez saigné, reprit-elle violemment. Je ne rougirai i)as devant lui, il ne rougira pas devant moi. Mon père, quel qu'il soit, n'a pas de lille... Mon père ne saura jamais, jamais, entends-tu bien, que Claire s'est appelée Zoé Chien-Chien! Zoé la courtisane !... et qu'elle méritait ce nom...

— Quand il saura ton histoire...' balbutia René, il te pardonnera, il t'ouvrira ses bras. Tu peux te relever encore...

— Il ne la saura pas ! N'insiste" pas, René. C'est inutile, ne m'ajoute pas cette douleur suprême...

— Chère sœur, pauvre victime, tu réfléchiras.

— C'est fait. N'insiste pas, ou je me tue sous tes yeux ! Claire n'a ressuscité que pour quelques instants et pour toi seul ! Songe à ta îiancée. La jolie belle-sœur que tu lui donnerais là !

René eut un frisson.

C'était vrai, pourtant !

Mais il dompta ce premier mouvement d'égoïsme.

— Caroline est un grand cœur, qui comprend tout.

— Moi aussi, fit-elle, j'ai un cœur... à ma façon, — elle sourit avec amertume, — et ma fierté, et mon abnégation. Laisse-moi cela. C'est tout ce qui me reste ! Il est tard. Je vais, dans quelques minutes, reprendre la livrée de Zoé, car j'attends le coupable, et c'est Zoé qu'il doit trouver en entrant ici. Sans cela, il prévoirait le coup qui l'attend et se mettrait sur ses gardes. Toi, tu vas me dire adieu.

— Te laisser seule ! Eu un pareil instant ! Tu es folle, Claire !

— Tu veux rester?

— En as-tu douté ?

— Merci. J'accepte. Embrasse encore une fois ta pauvre petite Claire, si elle ne te fait pas horreur, maintenant que tu sais tout. ■

René la serra dans ses bras, promenant ses lèvres sur ses longs cheveux noirs aux reflets bleus.

— Et maintenant, dit-elle, en le repoussant doucement, maintenant me voilà forte et purifiée. L'homme que j'attends, le coupable... c'est le comte d'Orsan !

René poussa un cri terrible, et l'on put voir presque ses cheveux se hérisser sur son front livide.

— Le comte d'Orsan ! répéta-t-il.

— Oui, le comte d'Orsan, l'entreteneur de Zoé, l'assassin de madame veuve Morisset !

— Ah ! malheureuse; mais le comte d'Orsan, c'est Louis- René de Penhoël, c'est mon père et le tien !

Page 1