AVANT LK DRAME
Claire était debout.
En eiitendaiit cette révélation foudroyante, elle chancela comme si elle allait tomber, et un frémissement convulsif secoua son corps entier.
— Mon père. . répéta-t-elle d'une voix étouffée, ah! ah ! le comte, mon père !
Elle éclata d'un rire convulsif.
— Ainsi, reprit-elle plus lentement, c'était mon père qui, le sachant, livrait sa propre fille à la police et se faisait, pour elle, geôlier de Saint-Lazare ! Ainsi c'était mon père et le tien, qui entrait nuitamment chez la veuve Morisset, assassinait sa femme pour dépouiller ses enfants, leur enlever tous les moyens de vivre, les vouait à la misère, à la honte, à l'infamie, au crime, sans doute, et les désignait, de sa main sanglante, aux poursuites de la justice, sous l'accusation de parricide .. Ah ! c'était mon père... Ah ! le comte d'Orsan, c'était Louis-René de Penhoêl !
Elle était terrible, etïrayante, mais calme et presque froide, parlant bas.
— Comment l'as-tu retrouvé ? Comment l'as-tu reconnu ? dit-elle encore.
René, baissant la voix aussi et se rapprochant d'elle, comme elle se rapprochait de lui, — on eût dit qu'ils craignaient de s'entendre eux-mêmes et que les murs de la maison ne s'écroulassent sur leurs têtes, — lui i-aconta, en quelque mots brefs, entrecoupés, de quelle façon celui-ci ra\aii reçu, accueilli avec joie, lui avouant ses erreurs, lui
ZOÉ CHIEX-CHIEN ' 501
dénonçant le due de la Villepreux, l'accusant d'avoir commis
le meurtre dont ils cherchaient tous deux l'auieur, dont ils poursuivaient tous deux la punition éclatante.
Pour René la situation devenait eftVoyable.
Il avait été moins malheureux que sa sœur, jusqu'à présent; il avait moins souflert, il ne s'était pas senti, comme elle se sentait, perdu à tout jamais, perdu sans ressource.
Sa vie était entière, son caractère intact.
Soutenu, protégé par l'amitié de M. Dartois, par l'amour de Caroline, il était prêt à rentrer dans la sociéui. 1(; front haut. Toutes les portes pouvaient s'ouvrir devant lui. Le lionheur l'attendait. Il reprenait son nom, il épousait la femme qu'il aimait. La fortune, les joies de la famille et du cœur, les plus hautes ambitions, tout lui était permis...
Il l'avait cru, du moins, en retrouvant le comte d'Orsan, moins coupable qu'il ne le craignait.
Il l'avait cru surtout, en apprenant par Claire que ce n'était pas non plus le duc de la Villepreux l'auteur de l'assassinat.
Au moment où il se voyait au pinacle, sur le sommet, en pleine lumière, avec un vaste et brillant horizon devant lui, loin des abîmes, voilà que, tout à coup, un abîme sans fond s'ouvrait sous ses pieds, abime de sang et abîme de boue, où il tombait d'une hauteur vertigineuse.
Son père était le pire et le plus infâme des monstres, assassin, et, pour ainsi dire, incestueux, et cela dans des conditions dont tous les détails ajoutaient une nouvelle horreur à tant d'horreurs.
— Nous sommes maudits, réellement maudits, continuat-il, si tu ne tes pas trompée, Claire, si le comte est bien riiomme que tu dis, s'il a bien fait ce dont tu l'accuses.
— En doutes-tu ?... fit-elle lentement.
Elle le regardait maintenant presque avec compassion, et son grand œil noir, chargé de tendresse, plein de l'oubli de soi-même, lisait sur le visage du jeune homme toutes ses angoisses, les analysait, y prenait part.
— Je veux en douter, je le dois... Non, ce n'est pas possible. On n'a jamais rêvé quelque chose d'aussi effroyable. Il ne nous resterait plus qu'à mourir.
Claire consulta la pendule.
La nuit était venue Une lampe maintenant les éclairait, allumée quelques instants plus tôt par les soins de la jeune tille.
Depuis le matin, ils n'avaient rien pris, ni l'un ni l'autre, oubliant tout, emportés par le drame sinistre de leur existence exceptionnelle, vivant exclusivement par la pensée
et par le cœur, subissant siiccossivcmeiit ton (es les tortures morales qui, do nos jours, remplacent les tortures physiojues, les valent bien, souvent les dépassent.
Claire regarda encore son Irère.
Elle réllécliissait prolbudëment et gardait le silence.
Elle s'assit enlin, appuya ses coudes sur la petite table où elle ofl'rait habituellement le thé, le soir, au comte d'Orsan, plongea sa jeune tète dans ses mains, qui disitarui'cnt, sous les flots de sa chevelure abondante, et resta longtemps pensive.
A quoi pensait-elle? A qui ?
A son frère, au bonheur des autres !
René n'osait plus lui adresser la parole.
Il avait la gorge sèche, la tête en feu.
11 avait peur, peur de la réalité.
Il cherchait à douter, il y arrivait presque par moments, car cette idée que son père était l'assassin de sa mère, avait commis les autres crimes, plus hideux encore, dont Claire, — au milieu du luxe de Zoé Chien-Chien, — était le commentaire vivant, cette idée le rendait fou !
Si c'était vrai, pourtant !
Quel serait, quel était son devoir?
11 frissonnait des pieds à la tête à cette question, et la laissait sans réponse.
Enfin Claire releva le front. Son expression était admirable... sans qu'on pût la définir exactement.
Nulle trace de lutte sur ses traits gracieux.
La lutte était finie. Elle avait pris sa résolution, cela se voyait! Quelle était cette résolution? Personne n'aurait pu le dire, mais ses mouvements étaient calmes, lents et posés.
Elle tendit la main à son frère.
— Pauvre ami, lui dit-elle, d'une voix infiniment douce, je t'ai fait bien du mal ! La vie avait encore tant de promesses pour toi !... J'avais cédé à un sentiment d'égoïsme en te faisant venir. Je voulais te revoir . te dire que Claire n'était pas morte pour toi, comme pour les autres, me payer cette volupté d'un visage aimé, me rappelant mon enfance, respirer près de toi quelques bouffées d'air pur, en remplir mes poumons. Je ne voulais certes pas m'imposer à toi, mêler mes flétrissures à ta vie, te taclier de mon contact qui souille. Non, non ! tu ne m'aurais plus revue. Tu aurais su seulement que je t'aimais de tout mon cœur... pauvre cœur vierge d'amour ! et que je te bénissais pour tout le bien que ta présence et ton pardon m'avaient fait !
— Tais-toi, Ciaire... Tu me décliires...
— Je ne le regrette plus ! reprit-elle. Si tu n'étais pas venu, ignorant qui était le comte, je le livrais aux tribunaux, au bourreau... Quel horrible éclat retombant sur ta têie chérie, brisant toutes tes espérances, te broyant ainsi que je fus broyée.. Mais il n'en sera pas ainsi, rassuretoi!
— Que veux-tu dire?
— Écoute, René .. A.vant une heure maintenant, le comte sera ici... Je l'attends!... Je n'ai plus que le temps de revêtir ma livrée d'infamie... de redevenir Zoé... pour quelques instants. Il faut que tu partes... Tu ne sais rien. Laisse-moi. Le reste me regarde.
— C'est impossible, Claire, je te l'ai déjà répondu : plus impossible que tout à l'iieure... Je ne te laisserai pas... 11 ne sera pas dit que la plus faible et la plus meurtrie aura seule sa part de ce calvaire. Je suis ton frôre et tu es ma sœur... Nous sommes les deux enfants, frappés au même titre, solidaires également... Non, je ne te quitterai pas... Que ferons-nous, je l'ignore. Que veux-tu faire, toi ?
— René, je t'en conjure, va-t'en !
— Non!
— Je te le demande à genoux !
— Non ! non !
• Il la retint au moment où elle se laissait glisser à ses pieds... la serrant dans ses bras.
— Claire, est-ce que tu me méprises ? Tu me demandes une lâcheté.
— Non, frèi-e, c'est moi q:ii suis lâche... Ta présence m'est un surcroit affreux de douleur.
— Pour qui ? Pour toi ou pour moi ?
Claire se taisait.
— Vois-tu pauvre chérie, nous sommes bien seuls an monde... séparés de lui par les crimes qui nous ont entourés, frappés, élevant un mur d'airain entre nous et la société. Nous revoilà orphelins, comme au lendemain de sa mort, à elle ! Tout s'écroule sur nous. Nous serons deux pour recevoir les débris.
— Tu le veux ?
— Je le veux. D'ailleurs, je ne puis, croire à ce meurtre de sa part, quand je me rappelle son accueil ! Puis, tout ce qu'il uj'a dit était vrai. Il y a des degrés d'iiypocrisie et de scélératesse qui confondent la raison. Il me faudrait des preuves.
— Tu les auras ! Tiens, entre dans ce cabinet. Elle souleva une portière.
ÔU4 y.OK OHIEN-CIIIEN
— Ue lii tu entendras, tu verras tout. Jurc-niui seulement de ne te montrer, de ne venir à moi, que si je t'appelle...
— ]\lais...
Ah ! jure-moi ! ou alors... Que peux-tu craindre, puisque tu entendras tout, puisque tu verras tout ?
— Jeté le jure, Claire.
— C'est bien !
Elle le poussa dans le petit réduit obscur, laissa retomber la portière en l'arrangeant de façon que le regard de son trère pût, néanmoins, pénétrer cîans le boudoir vivement éclairé.
— Et maintenant je compte sur ta parole, je vais m'habiller.
Elle disparut par la porte.
11 était neuf heures.
Au bout de trois quarts d'heure, la porte du boudoir se rouvrit...
C'étaitZt)é,ZoéChien-Chien, qui rentrait, avec sachevelure ébourifliee, d'un blond ardent, sa toilette de demi-mondaine, les doigts, les bra^, le cou, les oreilles chargés de bijoux, cachant sous le blanc et le rouge l'altération des traits de Claire.
Elle n'alla point vers le cabinet noir, d'où elle savait que René la voyait... où il devait tant souffrir de lavoir ainsi !... Elle éviia même de tourner les yeux de son côté.
Sans bruit, elle se dirigea vers la chaise longue, s'y étendit dans sa pose habituelle, et resta immobile, les paupières baissées... comprimant sa respiration haletante, dissimulant au dehors toute trace du drame le plus effrayant qui puisse se jouer dans un cœur humain.
René retenait son souffle, la i-egardant, la rougeur au front, également atteint dans toutes les libres de la sensibilité et de l'honneur... se disant :
— Cette superbe créature, cette fille entretenue... c'est ma sœur!... L'homme qu'elle attend ainsi... c'est son père !.. et le comte, c'est l'assassin !
Ce drame muet, épouvantable, dura vingt minutes !
Enfin, dix heures sonnèrent et la porte s'ouvrit.
Reine montra sa lête mutine, mais empreinie d'inquiétude, car, sans connaître la vérité et savoir ce qui se passait, elle devinait qu'il se [lassait quelque chose de grave, et dit à. sa maîtresse:
— M. le comte demande si madame peut le recevoir. René crut qu'il allait mourir.
— Qu'il entre ! répondit Zoé.