LE PERE ET LA FILLE
Le comte d'Orsan entra.
C'était toujours l'élégant seigneur que nous connaissons, au regard faux et caressant, quand il n'était pas dur et menaçant, aux façons distinguées, au sourire stéréotypé sur les lèvres.
. Cependant, il était plus pâle que d'habitude, et son œil noir, plus inquiet et plus fuyant, révélait une certaine agitation qu'il ne pouvait entièrement dissimuler.
Quand nous l'avons laissé, il venait de perdre connaissance en constatant la disparition de la bague et du manuscrit renfermés dans son coffre-fort.
Le lendemain, il avait appris par Caroline que René avait également disparu, qit'on ignorait où il était allé, ce qu'il était devenu, après être parti en voiture avec une femme inconnue qui lui avait fait remettre une lettre mystérieuse.
Ces divers événements ajoutés à la surprise peu agréable pour lui, fort menaçante même, d'être retrouvé, reconnu par son fils, lui causaient les terreurs les plus cruelles qu'il eût ressenties depuis bien des années.
Il venait chez Zoé, néanmoins, conduit par sa passion despotique et aussi par l'idée d'apprendre d'elle si elle savait que son singe se fut introduit dans son domicile et y eût enlevé quelque objet.
C'était sa première visite depuis son retour, qui datait de la veille au matin .
En apercevant la jeune femme dans sa pose habituelle, il se rasséréna un instant, et, s'approchant d'elle, il lui dit galamment :
nOG ZOK OIIIEN-CniRN
— Ma cliôro Zoé, je vous rcirouvc enfin et tonjonrs anssi belle, toujours aussi charmante! Devrai-jo dire : toujours aussi cruelle ?
Il i)rit l'une de ses mains, qui pendait le long de son corps, la porta à ses lèvres.
— Je n'ai pu vous voir depuis mon retour, continua -t-il; raille occupations, mille préoccupations, mille ennuis, des malheurs même, oui, un vérilahle malheur, — il pensait k son fils retrouvé, — m'en ont empêché.
— Vraiment, monsieur le comte ! dit Zoé, vous êtes malheureux ?
— Oui, et malheureux autrement que par toi, fit-il tendrement. Cela t'étonue ?
— Mon, pas trop !
— Mais, dit brusquement d'Orsan, en regardant autour de lui avec surprise, où est donc Mino ! Je ne le vois pas.
— Vous ne le verrez plus !
— Vraiment ! Pourquoi cela ?
— Est-ce que vous le regrettez ?
— Oh ! non ; la vilaine bête me détestait,
— Et vous le lui rendiez. Soyez satisfait ! Il est mort !
— Mort ! répétale comte avec inquiétude.
— Mort empoisonné...
— Empoisonné... quel poison ?
— L'acide prussique !
Zoé se releva sur un coude et le regarda fixement. •
— L'acide...
Le comte n'acheva pas.
— Est-ce que cela vous surprend ?
— Mais, certes... L'acide prussique... où diable... en at-il trouvé ?
— Chez vous, monsieur le comte.
D'Orsan, qui s'était assis près de Zoé, se leva d'un bond.
— Chez moi ! que dites-vous là ? que signifie cette plaisanterie 1
— Je ne plaisante pas... Vous le savez bien... puisque la bague vous manque.
— Quelle bague ? balbutia d'Orsan.
— ISiùo s'est échappé, le jour de votre départ. Il est entré dans votre cabinet : vous aviez ouvert votre coftVe-fort... il y a pénétré. Dans ce coflre-fort se trouvait un petit écrin contenant une bague... Il l'a prise, s'est enfui avec, .en volant de plus la clef de la caisse.
Le comte l'écoutait, buvait ses paroles, la sueur commençait à perler à la racine de ses cheveux. ° — Or, continua froidement Zoé, sans le quitter des yeux,
en pressant la bague contre sa poitrine..., il a fait sortir la petite pointe d'acier... Vous savez bien.., cette bagueest macliinée comme un truc de féerie... La pointe a pénétré dans les chairs introduisant l'acide prussique, et il est tombé foudroyé...
On eût dit que le comte l'était lui-même.
Cependant, il lit un violent effort.
— Que me contez-vous là, Zoé... 1 C'est... Je ne comprends pas...
— Je vous conte la mort de Nirïo.
— Il n'est jamais venu chez moi.
— C'est une erreur. Il est allé chez vous... Il y a des témoins !
— Des témoins ?
— Oui, j'ai fait mon enquête.
— Je n'ai point de bague.
— Vous ne l'avez plus, voulez- vous dire, puisque c'est moi qui l'ai, en effet !
Le visage de d'Orsan passait de la surprise à la terreur, de la terreur à la menace.
— Ah ! vous l'avez, dit-il d'un ton sourd.
— Oui, mais ce n'est pas tout. Sachant d'où venait la bague, cela a piqué ma curiosité. J'ai voulu savoir ce que contenait ce coffre-fort à surprises !
— Vous avez voulu...
— Vous aviez séquestré le vicomte... par jalousie... pendant votre absence...
— Eh bien ?
— Eh bien, j'ai acheté vos domestiques, je sui^ allée chez le vicomte... Je l'ai grisé, endormi...
— Vous avez fait cela?...
— Attendez donc. Je m'étais procuré, par son entremise, l'empreinte de la porte de communication entre le pavillon et votre hôtel, et, sur cette empreinte, j'avais fait faire une clef... J'ai donc ouvert la porte de communication... je suis entrée dans votre cabinet... et je suis allée au coffre-fort, dont Nino m'avait également rapporté la clef.
— Cela ne servait de rien... Il y avait un secret.
— Voici un premier aveu, monsieur le comte, dit Zoé en élevant la voix. Oui, il y avait un secret... Je le devinai... c'était le nom de Zoé ! — Tiens ! vous ne m'interrompez plus ?
— Ensuite? articula d'Orsan d'une voix étranglée.
— Jefouillai...et jetrouvai un manuscrit: l'histoire d'une pauvre mère, écrite par elle, piur ses enfants, René et Claire ! Je l'emiJortai.
508 ZOÉ CIIIEN-CHIEN
— Vous l'avez ?
— Oui.
— Ici?
^- Ici ! dans ce petit meuble.
— Et vous l'avez lu ?
— Naturellement. Cette pauvre mère était une (Icmniselle Aniie-Désirée de la Villepreux, femme légitime d'un certain Louis- René de Penhoël.
— Eli bien, après ? fit le comte redevenu tout à coni) maître de lui par l'imminence du danger.
— Après? J'en ai conclu que madame veuve Morisset...
— Morisset ! hurla le comte. Quel nom prononces-tu là, malheureuse?
Mais Zoé continua, sans s'effrayer de l'air d'épouvantable menace du comte; seulement elle s'était entièrement redressée.
— J'en ai conclu que madame veuve Morisset et madame de Penhoël étant la même personne, ainsi que le disait le manuscrit, c'était Louis-René de Penhoël qui l'avait assassinée !
Le comte ne tressaillit pas. Il s'y attendait. Seulement, il jeta autour de lui un legard circulaire, et, s'avançant vers Zoé, avec des laçons de fauve, les yeux injectés" de sang, l'écume aux lèvres, il lui dit d'une voix basse et sifflante :
— Cette bague, ce manuscrit, où sont-ils ? Il me les faut. Je les veux !
Claire se leva. •
— Vous avouez donc que le comte d'Orsan est le meurtrier de madame Morisset, que Louis-René de Penhoël a tué Anne-Désirée de la Villepreux, sa femme, qui le croyait mort, depuis qu'il avait changé de nom?
— Cette bague, ces papiers ! répéta le comte.
— Vous ne les aurez pas !
— Ah! misérable! hurla-t-il. C'est ainsi... pour prix de mon amour, tu veux m'envoyer à l'échafaud... Donne, donne, ou malheur... ton secret mourra avec toi !
— Je garde tout...
— Eh bien, meurs donc !
11 s'élança sur elle, fou, hideux, les yeux hagards, les mains étendues, cherchant à lui saisir la gorge.
Il n'en eut pas le temps.
Une main de fer s'abattit sur son épaule, le plia sur ses jarrets et le jeta pantelant aux pieds de la jeune femme.
C'était René.
— Monsieur le comte, lui dit-il, cette femme est ma
sœui'; c'est Claire de Penboël, c'est votre tille ! A genoux ! Et remerciez le ciel de ce que vous êtes mon père, car, sans cela, vous seriez déjà mort !
Le comte se releva violemment, bondit en arrière.
— Ma tille... Zoé... Claire !
— Votre tille, oui, fit-elle ; et, arrachant la perruque qui cachait sa chevelure noire, elle se pencha vers lui. — Votre fille que vous avez jetée à Saint-Lazare... après lui avoir assassiné sa mère.
Le comte reculait épouvanté, regardant Claire, regardant René.
— Je suis perdu ! murmura-t-il.
Pas un remords, pas un regret ne traversa ce cœur de boue et de pierre, sauf peut-être celui de l'amour perdu qui se tournait en haine aveugle, à présent que l'espoir s'en allait.
Aussi, il s'acculait au mur, comme le sanglier dans sa bauge, faisant face aux chasseurs qu'il ne peut plus fuir.
— Perdu, dit-il une seconde fois, puis, plus bas: — non! Un éclair de joie affreuse illumina son visage décomposé,
et ses yeux farouches dévisagèrent ses deux enfants debout devant lui.
— Ah ! ah ! reprit-il haletant, mais d'une voix qui s'affermissait; oui, c'est vrai, vous êtes mes enfants! Eh bien, oserez- vous envoyer votre père à l'échafaud ?
Il ricana.
— Ma tête tombera peut-être... mais mon sang vous éclabousserait... Et qu'y gagneriez-vous ? Pas même de l'argent, pas même de la fortune... car la fortune n'est pas à moi... elle est à la comtesse d'Orsan, et, du côté des Villepreux, rien ne peut vous revenir...
— Qu'importe... si nous voulons punir! dit froidement Claire, tandis que René, épouvanté, regardait, paralysé par l'horreur.
— Punir! s'écria le comte redevenant livide. Ah! c'est votre idée... Cela ne sera pas si fiacile... je nierai tout... Des preuves, des preuves... où sont-elles ? La bague... vous l'avez ! Elle n'est donc pas chez moi ! Qui prouvera qu'elle m'appartient ? Qui l'a vue entre mes mains ? Le manuscrit? — Idiot que je suis de ne l'avoir pas brûlé... Il est ici ! Il n'est plus chez moi! qui prouvera qu'il y était? C'est la nuit, en se cachant, sans témoin.,., qu'on me l'a volé..., qui pourra me confondre?... Je dirai ce que vous êtes..., croira-t-on une fille perdue !... Claire ! Zoé ! oui, Zoé, accusant son père? Je prouverai, moi, que j'ignorais l'existence de ma première femme... qu'elle avait changé de nom...
510 ZOK CHIEN-CHIEN
caché sa trace... que je ne savais plus rien d'elle... que son p^re la disait morte... et que je l'ai cru... Le récit même écrit par elle... ce manuscrit... me sauvera... J'ai bien l'ait de ne pas le détruire... au contraire... ce sera son. témoignage à elle... témoignage irrécusable, avec lequel je me laverai de tous les soupçons... et qui se retournera contre vous, contre vos vengeances... contre votre complot... L'assassin... je le dirai et on me croira... c'est le duc de la Villepreux... cet homme que je hais et qui sera frappé, frappé à mort par moi !... Tout le dénonce, tout l'accuse.... surtout le récit d'Anne-Désirée... Ah ! tu as voulu me perdre ! continua-t-il en se retournant furieux vers Claire, eh bien, tu t'y es mal prise. .^ Il fallait laisser les preuves chez moi... Je ne me déâais point de toi... au contraire... j'étais ta dupe... je... t'aimais !...
11 eut un frisson.
— En enlevant la bague, ea enlevant le manuscrit, tu as détruit ce qui me compromettait...
Il s'arrêta.
— Mais, je suis fou, imbécile...
11 eut un rire épouvantable.
— Je n'ai pas même besoin d'accuser le duc ! Dites un mot... et c'est vous qua j'accuse... vous, qu'on a déjà soupçonnés... vous, entre les mains de qui Oii trouvera et l'instrument du crime et les papiers de la cassette enlevée chez la veuve Morisset. Ah! j'ai tremblé... niais, brute, que j'étais. C'est à vous de trembler... C'est pour vous que se dresserait l'échafaud! Dites un mot! C'est moi qui vous tiens !
Il s'avançait maintenant sur eux, la menace aux lèvres, l'impudence et le cynisme aux yeux !
— Pour me confondre, il faudrait un témoin qui m'ait vu... Et il n'y en a pas !
— Tu te trompes, Penhoël ! dit une voix métallique et railleuse derrière d'Orsan triomphant.
Le comte se retourna et se trouva en face de M. Dartois et du duc de la Villepreux.