‹ Zoé Chien-ChienChapitre 8 sur 68 · I,E ROMAN DE RENE · texte numérisé non relu

I,E ROMAN DE RENE

— Monsieur, reprit donc René, la mort si brusque, si inattonilne de ma pauvre mcre, en me causant la douleur la plus cnicilc (pic j'eusse encore ressentie, avait eflacé tout, le reste de ma mémoire; mais maintenant que je sais, à n'en pas douter, qu'elle a succombé victime d'un assassinat, d'un empoisonnement par l'acide prussique, je me rappelle plusieurs petites circonstances dont vous allez comprendre la portée. Et d'a])ord, ma pauvre mère, depuis quelques semaines, paraissait préoccupée, agitée, tantôt triste, tantôt gaie. Parfois, je l'ai surprise avec des traces de larmes sous ses paupières rougies; Claire, ma sonu', a fait les mêmes remarques que moi, à cet égard, et vous le dira, quand vous l'interrogerez...

— Bien, pensa Plante Plantain : ils se sont entendus, ils ont coml)iné leur déposition.

— Continuez, lit le juge tout haut.

En parlant de sa mère, René semblait s'émouvoir, et sa voix devenait moins ferme, moins assurée.

— Elle nous regardait aussi avec plus de tendresse, nous embrassait parfois avec une sorte de passion contenue plus marquée qu'à l'habitude. Elle sortait aussi un peu plus souvent, sous un prétexte ou sous un autre; cela ne nous frappait pas, car nous n'avions aucune raison pour que notre attention fût éveillée. Huit jours avant sa mort, même, un soir, elle rentra fort tard. Nous commencions à nous inquiéter. Mais elle nous dit, à son retour, qu'elle avait

atteiulu dans un nouveau magasin qu'on lui avait indiqué, pour de l'ouvrage très avantageux...

— Vous ne lui avez pas demandé quel était ce magasin ?

— Ma fui, monsieur, je ne me rappelle plus, et si elle Ta dit, cela ne m'a pas frappé, ou je l'ai oublié à la suite de l'atireux coup que nous avons reçu.

— C'est fâcheux ! fit M. Plantain.

Puis tout bas :

— Je m'y attendais... Il ne donnera que des explications vagues et impossil)les à contrôler.

— INIais, il y a plus, poursuivit René, et les deux faits que je vais vous rapporter m'ont vivement frappé, même sur le moment.

René reprit haleine.

Le juge ne le quittait pas des yeux, et ce regard fixe et vague tout à la fois, car on se rappelle ipie Plante Plantain louchait légèrement, troublait le jeune homme, l'embarrassait, quoi qu'il fit pour échapper à cette sensation qui lui pesait.

— Vous vous rappelez, monsieur, continua-t-il en rougissant, que nous ignorons le nom de notre mère, si nous savons celui de notre père...

— Oui, oui, répondit le juge, comprenant (pfil fallait encourager le jeune homme et l'entretenir dans une certaine confiance.

— Cette ignorance a. même amené le commissaire de police à des suppositions pénibles... mais qui seront levées par les renseignements que la justice a demandés, et que vous allez bientôt recevoir...

— En effet, je les attends de minute en minute, et je suis même étonné qu'ils ne soient pas encore arrivés...

— Cela prouve, poursuivit René avec un peu plus d'entrain, qu'il y a, dans le passé de notre famille, quelque secret .. comme il s'en trouve souvent dans les familles le plus haut placées et les plus considérées... Ce secret, je ne le connais point, et je ne m'en inquiétais pas plus que ma sœur... Nous croyions en notre mère, qui était une sainte, et le modèle de toutes les vertus... Ce secret ne peut être qu'honorable, et pourtant il m'est cruel de penser que tout à l'heure, peut-être, il sera publié, connu par des étrangers, avant de l'être par nous, alors que ma mère tenait tant à le cacher, à ne le révéler, le jour venu, qu'à ses enfants... Mais la disparition incompréhensible de ce coffret... Voyez-vous, monsieur, ajouta René avec force, c'est pour ce secret, c'est pour les papiers que ma mère gardait, qu'elle a été assassinée... c'est pour notis frapper, nous, ses

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enfants, onsuilc, iin'dii a cniiiiiiis ccM'i'inic liidonx !... Ali! le niisérable! Si je .-savais (jui...

René s'arrêta en proie à une agit;ition violente, ses yenx jetaient des éelairs, et ses mains se crispaient. 11 était etl'rayant deliaiiie et de sdifdc venj^oaneo.

— C'est un lionnni! ;\ [tassions viohMites et redoutables, pensait le juy-e en l'étudiant. 11 peut être fort dangereux, nialfîi'é son air doux et disiiii^nié au i)remier abord.

Kl Plante l'iantain eiiref>islra cette observation dans son cerveau.

— Je comprends vot,)-i! colère et votre indignation, lit-il d'un air doucereux.

— Oh ! quand j'y p(>iise, murmura René les dents serrées, je me sens capable (h' tout !

— Capable de tout ! inscrivit mentalement M. Plantain. Revenons aux faits, reprit-i! en s'adressant au jeune lionune.

— Oui, vous avez raison. Où enétais-jo? Ali ! j'y suis ! Quelques jours avant sa mort, ma mère nous dit, avec émotion et tendresse, mais plutôt joyeuse :

— « Pauvres enfants ! j'aui'ai ])robablement une grande nouvelle à vous annoncer itrocliainemeiit. Notre sort changera peut-être... Ne m'interrogez pas... J'ai tort de vous dire cela... Mais je sais combien vous m'aimez, et combien vous êtes raisonnables.... »

— Ali ! lit M. Plantain, votre mère vous a dit que votre sort allait changer!... En eliet, cela est important. Comment n'en avez-vous pas parlé jusqu'à présent, ni votre sœur ?

— Je vous l'ai dit, monsieur: ma sœur cl moi, nous avons été réellement comme hébétés, comme hors de nous, liendant plusieurs jours.

— Et l'autre lait?

— Il est plus grave, mais moins positif.

— Voyons cela.

— C'était l'avani-veille du crime. Je rentrais, à la nuit tomiiaute, après avoir fait mon cours ordinaire à riustilution X... En montant l'escalier, je rencontrai un honnue, un individu qui descendait. C'était à l'étage au-dessous du nôtre. Vous savez que nous habitons le dernier étage de la maison, et que notre appartement est le seul de cet étage, occupé, pour le reste, par les greniers dépendant des autres logements ..

— Oui, parfaitement, fit M. Plantain.

— Or, cet individu n'était pas un locataire de la maison, j'en suis certain, et, de plus, il m'avait semblé, au moment

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OÙ il i)assait près de moi, entendre la porte de notre appartement se refermer brusquement...

— Ah ! très bien. Continuez...

— Arrivé à notre porte, je l'ouvris avec ma clef; et, en apercevant ma mère, je lui demandai si quelqu'un ne sortait pas de chez nous ?

— Que vous répondit-elle ?

— Elle me répondit que non. Mais sa voix, il me le semble maintenant, était un peu altérée.

— Vraiment ! Et sa figure?

— Je ne pus la voir,

— Comment cela?

— Il faisait très obscur... il n'y avait encore aucune lumière d'allumée...

— Et vous n'avez pas insisté ?

— Je n'y ai pas songé... ma mère me disait non. Elle me parla d'autre chose... je n'y pensai plus.

— C'est fâcheux. Mais votre sœur, qui ne la quittait jamais... aurait pu vous renseigner...

— Justement, ma sœur était sortie pour les emplettes du repas du soir... ce qui arrivait bien rarement... Elle ne rentra que quelques minutes après moi...

— Toujours le même système, pensait le juge ne sortant pas non plus du sien, des affirmations vagues, décousues, et dont la preuve n'existe pas.

— Mais, reprit-il à haute voix, vous pourriez donner le signalement de cet individu, rencontré par vous dans lie.îCalier ?

— Hélas ! non. Je ne l'ai pour ainsi dire pas vu. Il faisait obscur. Il a passé vite.

— Vous avez pourtant reconnu que ce n'était pas un locataire de la maison.

— Oh! ça, j'en suis certain; mais ses traits m'ont complètement échappé. Il m'a paru assez grand, assez maigre, un homme ni jeune ni vieux. Il était vêtu de couleurs sombres : un paletot, un chapeau de feutre enfoncé sur les yeux .. do la barbe, je crois...

— Voilà un signalement, bien vague et qui ressemble à tout le monde, conclut le juge qui s'y attendait ; cependant, nous interrogerons la concierge; elle aura mieux vu que vous !

— Je crains bien que non !

— Et pourquoi cela ?

— C'est que madame Laurent est une vieille femme... adonnée à la boisson... Presque tous les soirs elle dormait dans son fauteuil, sans s'occuper de qui entrait ou sortait,

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à moins qu'on ne .s'adressât ilirocicnicnt ù elle. J'ai jiasso vingt luis (levant sa loge sans (iifelle s'en apei'cùt...

— C'est l\)rt niallicnrcux! uuumui'a le juge enregistrant cneoro dans son eorvoau ce nonv(>au Wùt t[uc, iVnvancc, René Sfiraif que la cuueiei'go n'aurait rien vu.

Il y eut un silence.

Kenc dévorait le juge des yeux pour deviner ce qu'il pensait ; si ces laits lui semblaient de luiturc ù. le mettre sur la la voie de la vérité, con)i)renant avec une certaine angoisse combien ils étaients peu probants, peu concluants, et surtout difflciles à vérilier, l)ien qu'au premier abord, ils lui eussent paru, à lui-même, d'une iuipertance capitale, qui s'évaporait, pour ainsi dire, à mesure qu'il les exposait.

Mais M. Plantain baissait les yeux et la tête, se cachait derrière ses cartons et ses paperasses.

— Maintenant, monsieur, dit-il entîn en relevant la tête, si menu; nous admettons comme établis les faits que vous venez de relater, cela n'explique pas comment l'assassin a l)u pénétrer chez votre mère, la nuit, et commettre son crime, sans (pie vous ayez rien entendu...

— Quand le commissaire de police est venu, j'ai oublié de lui signaler l'existence d'un petit cabinet noir, sur le palier, qui nous servait de débarras...

— En effet, c'est un tort, interrompit sèchement le juge. On le visitera, mais il est bien tard. Et qu'en concluez-vous?

— C'est que quelqu'un aui ait pu s'y cacher, pendant le jour, et attendre l'heure...

— Cela n'expli(juerait pas que ce quelqu'un ait pénétré sans forcer la porte, ni être entendu, je le répète...

— Mais, si ma mère lui avait ouvert elle-même ?

— A minuit?

— C'est vrai !... Je m'y perds... Pourtant, si je ne m'étais pas trompé... si cet individu sortait de chez elle... si elle le connaissait... Que sais-je?...

La sueur inondait le visage de René. Il souffrait visiblement beaucoup... Il comprenait enhn que le juge ne le croyait i>as. A mesure (ju'il parlait, les impossibilités et les invraisemblances lui sautaient à lui-même aux yeux.

— Vous avez sans doute dormi très protondément, cette nuit-là? demanda le juge avec un ton sous la bonhomie duquel René crut percevoir beaucoup d'ironie.

— Oui, monsieur, tit-il lentement, si profondément... que je me demande...

Il s'arrêta brusquement, les traits bouleversés.

— Quoi donc? .s'écria Plante Plantain.

— C'est fou! balbutia René, et pourtant... mon Dieu .'...

cela ne m'avait pas frappé.... j'ai eu un réveil si épouvantable... en la ti'ouvant morte!

— Que voulez-vous dire?

— ^Monsieur, je suis convaincu, certain, ;\ présent, que mon sommeil n'a pas été naturel !

— Comment cela?

— Il a été trop lourd et trop rempli de rêves !.,. J'aurai bu ou piis quelque chose... Mais c'est im[iossible, pourtant... J'ai dîné avec ma mère et ma sœur et je ne suis pas sorti... Je me suis couché presque tout de suite... Oui, j'avais une irrésistible envie de dormir... je mêle rappelle maintenant.

Le juge ['écoutait froidement.

— Alors, vous croyez qu'on vous a endormi à l'aide de quelque narcotique ? lui dit-il. — Mais qui?

— Voilà ce que j'ignore.

— Cela sutîît, monsieur, continua Plante d'un ton brusque; veuillez vous tenir à ma disposition. Je vais interroger votre sœur.

— Allons! le roman est complet ! se disait le juge d'instruction. Il a prévu toutes les charges, et il y répond d'avance de son mieux. Seulement il n'a pu rendre ce roman vraisemblable, malgré tous ses efforts. Le gaillard, néanmoins, est dangereux et habile; car cela est fort bien combiné. Et ce narcotique qui l'a empêché d'entendre... est une trc)uvaille ! Mais Plantain ne s'en laisse pas compter facilement !

René restait debout, l'air presque stupide, effrayé de ce qu'il entrevoyait, n'osant plus même analyser sa propre pensée...

Le juge sonna.

L'huissier introduisit Claire et flt sortir René, sans qti'il eût repris son sang-froid, au milieu des idées nouvelles et contradictoires qui envahissaient son esitrit.

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