‹ Zola, Dumas, Guy de MaupassantChapitre 12 sur 13 · TOLSTOÏ · texte numérisé non relu

TOLSTOÏ

Je sais bien qu'il est impossible d'arrêter brusquement tous les rouages de la vie sociale et de remplacer l'organisation actuelle par une organisation nouvelle, inventée immédiatement de toutes pièces.

Ce que je voudrais, c'est qu'on cesse de considérer comme immuable l'ordre de choses dans lequel nous vivons et qu'on se pénètre de son immoralité. Pour cela, il

(1) Dernière lettre de Tourgnéneff, écrite au crayon, sans date et sans signature, quelques jours avant sa mort.

suffit de s'affranchir des anciennes traditions et de renoncer à des règles et à des mœurs considérées aujourd'hui comme naturelles et morales.

Si je tiens à ce qu'on cesse de s'occuper de Fart, de la science, de la philosophie, de la sociologie, comme nous les comprenons aujourd'hui, c'est qu'ils nous leurrent et n'ont pas tenu leurs promesses. D'ailleurs, il n'existe pour moi qu'une science utile et véritable : celle qui pourra procurer au plus grand nombre la plus grande somme de bonheur possible; tandis que toutes nos sciences n'ont pour résultat que le bie^nêtre de quelques privilégiés. On est tellement pris dans l'engrenage de la vie, on attribue une telle importance à des choses futiles, la vanité tient une telle place dans l'existence, qu'on n'a pas le temps de son-

ger à ce qu'il importe le plus : faire disparaître la souffrance physique et morale, cause de ruine et de décadence de l'humanité tout entière. Si même quelques rares penseurs s'arrêtent à ces questions, c'est toujours d'une façon tellement platonique et intermittente que leur voix se perd dans le bruit de l'agitation humaine.

Cessons de croire et de faire croire aux autres que l'Europe est la plus civilisée des parties du monde, que notre nation est la plus éclairée et la plus brillante, et qu'il n'y a rien au-dessus de l'école ou du petit cercle dans lequel nous brillons nousmêmes. Voilà ce que je comprends par s'arrêter et réfléchir. Ce conseil, d'ailleurs, ce n'est pas aux petits que je l'adresse, mais surtout aux gouvernants et à ceux qu'on nomme des pasteurs d'âmes.

Nous sommes dans la situation d'un voyageur qu'a surpris une tourmente de neige. Il ne se dirige plus qu'au hasard et reconnaît enfin qu'il s'est égaré. Que doitil faire alors, sinon s'arrêter et réfléchir pour retrouver sa route? Celui qui lui conseillerait d'aller de l'avant serait semblable à ceux qui, nous sachant moralement égarés, nous crient : Marchez quand même!

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